interview

"Les droits humains reculent en Belgique et en Europe"

©Dieter Telemans

Le rapport 2017/18 d’Amnesty International sur la situation des droits humains dans le monde est noir et cinglant. Noir comme sa couverture. Cinglant comme les propos de Philippe Hensmans, le directeur d’Amnesty Belgique.

L’Echo l’a rencontré, avant la publication officielle du document.

Comment évolue la situation des droits humains?

La frontière des droits humains recule partout dans le monde. Ce ne sont plus seulement les dictatures qui ne respectent pas les droits humains. Désormais, ce sont des pays démocratiques qui s’y mettent, et sous le regard des autres. Aux Etats-Unis, Trump a commencé son mandat par interdire l’entrée de son pays aux ressortissants de certains États musulmans. En Europe, on met des réfugiés dans des containers, sans que personne ne bouge. En France, on limite le droit de manifester.

Où enferme-t-on des réfugiés dans des containers?

En Hongrie. La Convention de Genève interdit d’enfermer les demandeurs d’asile et les réfugiés. Mais en Hongrie, on les enferme dans des containers. Plusieurs pays européens reviennent en arrière sur les lois garantissant les droits fondamentaux. C’est le cas de la Pologne, qui veut placer la justice sous la tutelle du gouvernement.

Les droits humains régressent-ils aussi en Belgique?

Les droits humains reculent chez nous, comme ailleurs en Europe. La Belgique est candidate au Conseil de sécurité de l’ONU. Si elle veut l’obtenir, elle devra montrer qu’elle est à la hauteur en promouvant une politique respectueuse des droits fondamentaux. Mais notre pays continue à vendre des armes à l’Arabie saoudite et mène une politique migratoire qui ne respecte pas les obligations européennes et internationales. Il faut montrer l’exemple, car la situation dans le monde s’aggrave. Plus de 312 défenseurs des droits humains ont été tués en 2017. On a jamais vu ça. Plus de 260 journalistes sont en prisons, dont 100 en Turquie.

Que pensez-vous de l’attitude de l’Europe vis-à-vis d’Erdogan?

La Turquie est l’exemple parfait de cette impunité dans laquelle baignent ces dirigeants. Trois journalistes turcs viennent d’être condamnés à la prison à vie. Mais les autres pays se taisent et laissent faire. L’Europe verse même de l’argent à Erdogan. Il n’y a pas que les États, certaines entreprises comme Zara abusent des migrants en les faisant travailler à bas prix. À peine 40% des migrants se trouvant en Turquie ont un hébergement. L’Europe s’en fiche que la Turquie soit une dictature, pour autant qu’ils gardent les migrants.

Vous trouvez cette attitude hypocrite?

Les gouvernements surfent sur la vague populiste. Prenez les 500 migrants du parc Maximilien. Si le gouvernement belge le voulait, en deux jours il réglerait la question de manière humaine. Des volontaires m’ont dit qu’une fois qu’ils avaient pris le temps de leur expliquer comment demander le droit d’asile, plus de 200 d’entre eux l’avaient fait.

la wallonie épinglée

Le rapport 2017/18 d’Amnesty International épingle la Belgique pour sa politique migratoire, mais aussi la Walloniepour ses ventes d’armes en Arabie Saoudite. "La Wallonie vend des armes à un criminel de guerre, c’est contraire à la législation wallonne. Il n’est même pas nécessaire de savoir que ces armes seront vendues au Yémen", déplore Philippe Hensmans.

Selon lui, ce commerce se poursuit "pour l’argent, puisqu’elle est propriétaire de la FN", sans que les excuses du gouvernement wallon ne soient recevables. "Le ministre président Willy Borsus se retranche derrière le fait que les armes ne sont utilisées que par la garde nationale. Mais l’excuse ne vaut rien. On ne sait pas ce que la garde nationale en fait. Et peu importe, l’Arabie saoudite est un criminel de guerre."

Comment jugez-vous, à côté, le courage d’un pays comme l’Allemagne, qui accueille des migrants et refuse de vendre des armes à l’Arabie saoudite?

Comme je le dis souvent, le seul homme d’État que nous ayons en Europe c’est une femme, c’est Merkel. Son geste est humain et économique. Elle a très bien compris qu’il faut renouveler la population active. En Wallonie, la population vieillit. Dans quelques années, elle aura besoin d’aide. Mais comment va-t-on la garantir?

"Les États soutiennent les mouvements de haine", lit-on dans votre rapport. Qu’entendez-vous pas là?

Voyez la montée du Ku Klux Klan aux Etats-Unis, des groupes d’extrême droite en Hongrie, en Bulgarie, en Pologne… Le rôle d’un gouvernement est de leur dire non. Mais au contraire, certains politiciens continuent à se mettre du côté de ceux qui crachent sur les réfugiés. D’autres, bien sûr, font leur travail. Et ces mouvements de haine stimulent aussi un nouvel élan de militantisme social.

Amnesty épingle le rapatriement de dix Soudanais par la Belgique…

Dans ce dossier, le secrétaire d’État est revenu en arrière par quatre fois sur ce qu’il a dit, notamment à propos de la venue d’officiels soudanais. La Belgique a même fini par refouler des migrants au Darfour où ils sont en danger.

Pourtant, Theo Francken est de plus en plus populaire. Même en Wallonie. Pour quelle raison?

Les gens ont peur, dans ce contexte de crise économique. Pour des raisons électorales, on focalise leur haine sur les migrants en leur disant: "Regardez, ils vous envahissent". Mais en même temps, on ne fait rien pour lutter contre la pauvreté. Pendant un mois, l’opération Viva For Life a publié dans tous les médias le fait qu’un wallon sur quatre vit sous le seuil de pauvreté. Qu’a fait le gouvernement wallon? Rien. Un ministre est venu avec un chèque de 100.000 euros à la fin de l’opération. Je me cacherais à sa place.

La N-VA est un parti d’extrême droite?

Je ne sais pas si la N-VA est d’extrême droite Mais ce qu’elle dit est inacceptable. Ce qui est intéressant, c’est de voir comment ces partis se construisent. Le programme anti-immigration du Vlaams Block, celui datant de 15 ans, a été mis en œuvre par chaque gouvernement alors que ce parti n’a jamais été au pouvoir.

"Je ne sais pas si la N-VA est d’extrême droite ou de droite extrême. Mais ce qu’elle dit est inacceptable."
Philippe Hensmans
Directeur d'Amnesty Belgique

Cette haine ne vient-elle pas d’un manque de pédagogie à l’égard des gens?

C’est exact, il ne faut pas incriminer les gens. Nous sommes dans un climat où on manque de pédagogie et de travail sur le long terme. Les gouvernements sont eux-mêmes victimes des fausses nouvelles. Charles Michel le sait bien, lui qui est assez souvent embêté par son secrétaire d’État pour ce qu’il peut répandre sur les réseaux sociaux.

L’affaire Oxfam jette-t-elle le discrédit sur les ONG?

Je ne commente pas cette affaire. Amnesty a un règlement de travail très strict et nous cherchons encore à l’améliorer. Ceci dit, il y a deux choses dans cette histoire. Le mouvement des femmes dénonçant les abus sexuels, et elles ont raison, c’est ce qu’il faut faire. Mais il faut le faire partout, avec toutes les professions.

Amnesty est-elle toujours contre la loi belge interdisant le port de la burqa?

Oui. Nous sommes contre son interdiction, comme nous combattons son imposition en Afghanistan. La femme doit pouvoir choisir, c’est le plus important.

Mais ce vêtement est le symbole même de l’enfermement. Vous n’avez pas l’impression de vous contredire?

La plupart des femmes qui portent la burqa en Belgique sont des converties. Interdire de la porter en public les confine chez elles, or si on veut qu’elles s’intègrent dans la société, elles doivent pouvoir sortir.

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