carte blanche

Les tops et flops de l'année écoulée et les surprises possibles de 2017

Rédacteur en chef-adjoint

De quoi parle un économiste lorsqu’il rencontre un autre économiste? D’économie, bien sûr. Et lorsqu’arrive le 31 décembre, il s’agit de jeter un regard sur l’année écoulée tout en évoquant les "surprises" possibles pour l’année qui s’ouvre.

Sylviane Delcuve, senior economist chez BNP Paribas Fortis, et Bruno Colmant, head of macro research à la Banque Degroof Petercam ont accepté de se livrer à l’exercice des "tops" et "flops" de 2016. Et ils ne sont pas toujours d’accord…

Sylviane Delcuve, senior economist de BNP Paribas Fortis ©Sofie Van Hoof

Les tops de Sylviane Delcuve

  • Finalement, la situation a été moins catastrophique en Chine par rapport à ce qui était anticipé en 2015. Même si tout n’est pas à 100% sous contrôle et si certains chiffres peuvent être manipulés, différents indicateurs (confiance des entreprises et des consommateurs…) ont rassuré et la Chine n’est pas au bord de l’écroulement.
  • Autre élément positif, les prix des produits pétroliers tout au long de l’année 2016 ont été relativement bas et ont offert un ballon d’oxygène à l’économie. Cela aurait été bien pire si le baril était resté à 100 ou 110 dollars.
  • On doit aussi saluer les efforts de certains pays dans la zone euro. Je pense à l’Espagne qui a réussi à amorcer son redressement économique. Je pense que peu de gens avaient tablé sur un tel redressement.
  • Je cite ici un top mais qui peut être considéré aussi comme un flop: les taux d’intérêt bas. À l’origine, c’était une bonne chose pour l’économie mais cela s’est transformé en flop. Tout d’abord, cela met le secteur financier dans d’importantes difficultés. On a vu les licenciements dans différents établissements. On voit bien que le secteur ne parvient pas à vivre dans un environnement de taux zéro. En outre, c’est devenu trop facile pour les gouvernements de vivre dans un environnement où s’endetter ne coûte rien. Je trouve d’ailleurs hallucinant que le FMI ou l’OCDE encouragent les pays à appuyer sur le champignon fiscal car les taux sont bas. Ce n’est pas une bonne idée.
  • Je cite aussi parmi les tops le redressement de l’économie américaine et cette capacité à créer des emplois à un rythme soutenu. Je sais bien que ce ne sont pas les mêmes emplois qu’avant la crise, que les niveaux de salaires sont différents et que la classe moyenne n’a pas nécessairement sa part du gâteau. Mais lorsqu’on constate une telle création d’emplois, on ne peut que souhaiter la même chose à l’Europe. L’arrivée au pouvoir de Donald Trump devrait d’ailleurs encore soutenir ces créations d’emploi aux USA.
  • Choix un peu plus "sulfureux", je citerai d’abord le scandale des Panama Papers. Je pense que c’est positif pour l’économie, car cela incite à une prise de conscience du rôle des paradis fiscaux. Autre choix, qui peut susciter la discussion, il y a un début de prise de conscience de la stupidité de certaines entreprises comme Uber. On entend enfin des gens qui osent dire que c’est trop facile d’arriver sur un marché en ne respectant pas les règles du jeu. À court terme, cela peut paraître une idée géniale. Mais à moyen terme, c’est un désastre pour tous les gens qui font des études, qui s’investissent et qui paient ce qu’ils doivent payer pour pouvoir exercer leur métier.
"Si on pouvait un jour synchroniser les différentes élections en Europe, ce serait une grande avancée."
Sylviane Delcuve

Les flops de Sylviane Delcuve

  • Premier flop, la politique monétaire européenne car la Banque centrale européenne (BCE) s’entête à injecter des liquidités sur les marchés. Or les résultats économiques montrent que cette politique n’a pas donné les résultats escomptés. Ce fut d’ailleurs le cas au Japon qui mène une politique semblable depuis des années, sans grand succès.
  • Malgré la volonté européenne d’empêcher des pays d’avoir un surplus courant extérieur au-delà d’un certain niveau, on voit que l’Allemagne continue à accumuler des surplus dans des proportions incroyables. Elle affiche un surplus de 8% en pourcentage du PIB. Le fait que l’Allemagne prenne autant de parts de marché à l’extérieur empêche les autres pays de se développer.
  • Autre grand flop de 2016, la crise des migrants et l’incapacité à trouver une solution.
  • Le Brexit va coûter des fortunes. Cela va surtout donner énormément de travail aux avocats. Au final, on va négocier secteur par secteur pour aboutir à une situation bien peu différente de ce qui prévaut aujourd’hui. Chacun va tenter en fait de préserver ses petits intérêts.
  • C’est un flop qui dure depuis huit ans: l’incapacité européenne à faire progresser le problème des créances douteuses dans le bilan des banques en Europe. Tout le monde sait que Monte dei Paschi di Siena est une banque qui aurait sans doute dû disparaître dès 2008, ou au moins, être fortement restructurée. Aux USA, les entreprises non performantes disparaissent plus vite, et le système gagne en efficacité.
  • L’idée d’une relance budgétaire comme solution à la crise est aussi un flop à mes yeux. À part l’Allemagne, aucun autre pays n’a les moyens de se lancer dans dépenses d’infrastructure. D’ailleurs, qui va procéder aux choix d’investissement, qui va payer…? Cela risque d’accroître encore l’endettement.
  • Depuis que Trump a été élu, on a vu les taux d’intérêt à long terme se tendre sur les marchés internationaux. C’est plutôt une mauvaise nouvelle pour les pays européens qui n’ont pas réussi à remettre en ordre leurs finances publiques.

 

Bruno Colmant, head of macro research à la Banque Degroof Petercam. ©Kristof Vadino

Les tops de Bruno Colmant

  • Dans mes tops, je cite, tout d’abord, la technologie médicale qui est en train de se développer à une vitesse exponentielle. L’humanité entière va profiter de ces progrès médicaux.
  • La croissance économique. Le monde entier est dans une traction positive de croissance. On est sorti de l’angoisse déflationniste d’il y a un an ou deux.
  • Autre top, une très bonne synchronisation monétaire. Les politiques monétaires ne sont pas confrontationnelles. Jusqu’à présent, on a pu éviter une guerre des monnaies. On doit s’en réjouir.
  • Comme Sylviane, je cite la reprise économique américaine. Et surtout, le quasi plein emploi aux Etats-Unis. C’est la preuve qu’il est possible de s’extraire d’une crise massive. Pour rappel, en 2009-2010, les Etats-Unis affichaient le même taux de chômage que l’Europe…
  • Contrairement à Sylviane, je pense pour ma part que la BCE a bien joué son rôle. L’erreur a été de tarder à mettre en œuvre le fameux assouplissement quantitatif (QE) et de garder un euro trop fort, ce qui a eu des conséquences déflationnistes. On a perdu trois ans. Il fallait absolument imprimer de la monnaie. Et c’est ce qui a été fait. Cette création monétaire est d’ailleurs une solution à l’endettement public. Environ 20% des dettes publiques de la zone euro auront été achetées par la BCE. Cette dernière éponge ainsi un excès de dettes. Quand on dit que le ratio d’endettement de la Belgique est de 106% du PIB, en réalité, il est de 86%, car 20% est dans le bilan de la BCE. Et pour très longtemps.
"Dans les surprises négatives, je vois une sorte de 15 août 1971 à la chinoise."
Bruno Colmant

Les flops de Bruno Colmant

  • Le grand flop: les vices de fabrication de l’euro sont de plus en plus criants. La monnaie unique est trop forte pour les pays faibles et trop faible pour les pays forts. Cette monnaie unique conduit aujourd’hui à des forces centrifuges dans le domaine politique. On le voit dans l’expression de votes populaires. Il s’agit d’une contestation des politiques d’austérité qui ont abouti à une croissance faible. La rue conteste ainsi le symbole monétaire. Ce qui veut dire que la gestion de l’euro deviendra de moins en moins monétaire mais de plus en plus politique. Il y a des risques d’expulsion de monnaies.
  • Les dettes publiques qui deviennent insoutenables. Aujourd’hui, elles sont soutenables parce que les taux sont bas et que la BCE achète des obligations. Mais à terme, il va y avoir un questionnement. Il est à espérer qu’un retour de l’inflation permette de diluer ces dettes. J’anticipe en tout cas une forte répression financière, avec des taux d’intérêt réels fortement négatifs pendant très longtemps et une canalisation de l’épargne vers le financement des Etats.
  • Au niveau belge, je cite un top au niveau de la flexibilité plus grande du marché du travail, mais il y a aussi un flop parce qu’il n’y a pas eu de réforme des impôts. C’est regrettable.

 

Quelles "surprises" en 2017?

Sylviane Delcuve

  • Parmi les surprises positives: les Etats-Unis continueraient à afficher de bons chiffres économiques, le Brexit se déroulerait de manière soft, l’Asie continuerait à bien se comporter…
  • Dans les surprises négatives, c’est la croissance économique qui ralentirait en Europe. Comment l’Europe pourrait-elle gérer une telle situation si les taux longs continuent à grimper?
  • Il y a aussi une sorte de mauvais pressentiment. Le calendrier électoral est très chargé en 2017: élections en France, en Allemagne, aux Pays-Bas. Aux USA, l’horizon est dégagé pendant 4 ans pour un président élu. En Europe, on n’a jamais plus de 6 mois d’horizon devant soi. C’est une énorme différence entre les deux zones économiques. Si on pouvait un jour synchroniser les différentes élections en Europe, ce serait une grande avancée.

Bruno Colmant

  • La surprise positive serait que l’Europe, dans un sursaut moral, prenne enfin conscience qu’elle est en train de se désintégrer. Il nous faudrait des figures européennes marquantes. La seule personne que je vois dans ce contexte est Angela Merkel.
  • Autre bonne surprise, la croissance américaine bénéficierait à tous les pays, et pas simplement aux USA.
  • Dans les surprises négatives, je vois une sorte de "15 août 1971" à la chinoise. Une guerre commerciale s’engage entre les USA et la Chine. Et la Chine répond à l’augmentation des droits de douane US par l’arme monétaire en dévaluant massivement le yuan. Cela pourrait être un choc similaire à celui de 1971 lorsque le président Nixon a mis fin à la convertibilité du dollar en or. Je me demande d’ailleurs jusqu’à quel point, les Etats-Unis vont tolérer un dollar fort. Les perturbations monétaires pourraient devenir très importantes.

Lire également

Messages sponsorisés