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"Nous sommes en train de remettre un rideau de fer…"

©Hugo Aymar

Entre Serbie et Hongrie se construit la clôture "anti-immigration" voulue par Viktor Orbán.

Aux confins de la Serbie et de la Hongrie, à 500 mètres de la frontière "verte" – précieux sésame vers l’espace Schengen et l’Union européenne – on entend des chuchotements furtifs dans la nuit noire. Là où la rivière Tisa se sépare de son bras mort, à quelques kilomètres au nord de la petite ville de Kanjiža, une centaine de migrants syriens sont à deux doigts de toucher au but: rejoindre la Hongrie clandestinement, pour gagner ensuite l’Allemagne, où ils espèrent refaire leur vie loin des bombardements et de l’État islamique.

Ils ont déjà parcouru la Turquie, la Grèce, la Macédoine et la Serbie. Des familles entières, nourrissons sous le bras, sont en route depuis un mois avec pour toute richesse un sac à dos, quelques vêtements et leur famille restée au pays leur transférant les fonds nécessaires. Amir, un Syrien de 31 ans, mène le groupe. Lui et ses quelques camarades de "fortune" ont choisi de traverser la frontière avec l’aide de leurs seuls smartphones équipés du GPS. La prudence est de mise.

Amir sort un couteau qu’il fait briller sous un rayon de Lune. "On dit que des brigands rôdent ici, prêts à s’emparer de nos objets de valeur." Le deuxième obstacle est sans doute encore plus épineux: la police hongroise veille juste de l’autre côté. En cas d’interception, ces Syriens redoutent de devoir laisser leurs empreintes digitales, requises par le système d’asile européen de Dublin III. L’opération pourrait les obliger au renvoi en Hongrie, premier pays où ils déposeraient leur demande d’asile alors qu’aucun d’entre eux ne souhaite rester en terre magyare.

©Hugo Aymar

"Interdit de consulter son portable"

"À partir de maintenant, il est strictement interdit de consulter son portable, de fumer et de parler entre vous. On va bifurquer vers la forêt pour éviter la clairière. Là, au bord de la rivière, le passage est très étroit, tenez-vous la main et avancez deux par deux!" ordonne Mohamed, un autre chef de groupe, mettant fin à une pause ravitaillement.

©Photo News

Par ce temps caniculaire, quelques gorgées d’eau suffisent à peine à éponger la soif suscitée par le chocolat fondu. Mohamed, ingénieur syrien de 24 ans, ancien employé dans le pétrole en Syrie aimerait in fine rejoindre la Suède. "ça sera plus facile pour moi d’y trouver du travail" argumente-t-il. Alors que tout le monde se prépare au passage le plus ardu de la traversée, un bébé éclate en pleurs. La tension monte. Le nourrisson continue de plus belle. Des lumières semblent s’agiter au loin, du blanc, du rouge, du bleu peut-être, pendant que filent allègrement les étoiles. Le bébé se calme. Des chiens aboient. C’est déjà trop tard… 20 minutes plus tard, une sirène de police conclut le périple.

Le groupe est appréhendé à la frontière hongroise et sera bientôt transporté au centre de police de Röszke, en Hongrie, avant de procéder au relevé des empreintes digitales de ceux qui le demandent (90% d’entre eux). Quelques heures plus tard, les demandeurs d’asile seront priés de rejoindre le camp de réfugiés qui leur aura été attribué. La plupart d’entre eux auront déjà quitté la Hongrie pour l’ouest de l’Europe dans les quelques jours à quelques semaines après leur arrivée.

120.000 demandeurs d’asile en 6 mois

Les 175 km de frontière rurale entre Serbie et Hongrie, peuplés de champs de mais, de paprika et de fermes isolées, sont en effervescence depuis près d’un an. Des centaines de milliers de Kosovars l’avaient empruntée l’hiver dernier dans leur exil vers l’Europe de l’Ouest. Mais depuis avril, ce sont les Syriens, les Afghans, les Pakistanais, les Irakiens et quelques autres nationalités du Proche-Orient et même d’Afrique de l’Est qui la foulent à raison de 1.000 à 1.500 entrées illégales par jour, soit plus de 120.000 depuis début 2015.

©Mediafin

Du jamais vu en Hongrie. À tel point que le gouvernement conservateur de Viktor Orbán, surfant sur la vague anti-immigration depuis les attentats parisiens de "Charlie Hebdo", a décidé d’ériger une clôture de 4 mètres de haut sur toute sa longueur. Les travaux commencés à la fin du mois d’août devraient être achevés d’ici fin novembre.

"Nous aurions préféré ne pas la construire, mais c’est la seule solution, on l’espère temporaire. La Grèce enregistre mal les migrants qui arrivent sur son sol, certains policiers serbes se content de pointer la frontière hongroise du doigt, l’Union européenne ne fait pas assez et nos partenaires européens menacent de nous renvoyer 15.000 migrants enregistrés en Hongrie! De surcroît, le risque terroriste n’est pas exclu: on ne sait pas qui entre sur notre sol et ces migrants sont loin de tous être réfugiés…", s’inquiète Zoltán Kovács, porte-parole du gouvernement.  

"Cette clôture est inhumaine, c’est un obstacle physique à la demande d’asile."
Erno Simon
UNHCR Budapest

"Dans 80 à 85% des cas, les migrants qui arrivent aux portes de la Hongrie sont soit issus de pays en guerre ou fuient de sérieux dangers, tempère Ernő Simon, porte-parole du bureau Europe centrale du UNHCR, basé à Budapest. Cette clôture est inhumaine, c’est un obstacle physique à la demande d’asile. Avec la conjoncture actuelle, il n’y a pas de raison que les migrants restent chez eux. Il est fort probable qu’ils passeront ailleurs…"

Des barbelés dans le ciel de Kübekáza

La Hongrie a été le premier pays du bloc de l’Est à déchirer le rideau de fer. Nous sommes en train d’en remettre un autre en place, tout ça pour mieux contrer la popularité grandissante de l’extrême droite hongroise.
Róbert Molnár
Maire indépendant de Kübekháza

Cet ailleurs se trouve peut-être aux abords du village de Kübekháza. C’est ici, sur le territoire de cette commune hongroise de 1.500 habitants, que se rencontrent les frontières serbe, roumaine et hongroise. Une stèle en pierre blanche portant les insignes des trois États concernés (qui ne faisaient qu’un jusqu’en 1920) marque cette curiosité géographique. De vilains fils barbelés doublés de lames de rasoir viennent en boucher l’accès, côté hongrois. Ils s’arrêtent net à 1 mètre de là: la Roumanie comme la Serbie n’ont eux pas souhaité construire de clôture. La Hongrie a déjà annoncé qu’en cas de besoin, elle prolongerait la clôture au-delà.

©Photo News

 

C’est techniquement possible: la Roumanie ne fait pas encore partie de l’espace Schengen. Mais le geste risque de déplaire à ce voisin de la Hongrie, également membre de l’UE. Pour le moment, aucun policier n’est en vue. Une vieille tour de guet inutilisée s’élance, solitaire, dans le ciel serbe. "Tout ceci relève de la farce!" confie dubitatif un militaire qui prend soin de retourner son badge. "Je refuse de participer à cette opération criminelle, tempête de son côté Róbert Molnár, maire indépendant de Kübekháza. Aucun des chômeurs de ma commune ne participe à l’édification de la clôture." Pour maintenir les coûts au plus bas, le gouvernement hongrois a en effet décidé d’employer des chômeurs en fin de droit et des prisonniers ainsi que des policiers et des militaires en exercice.

"Jusqu’à présent très peu de migrants passaient par Kübekháza, c’était un peu loin sur leur trajectoire. Mais avec la clôture, il y a de fortes chances qu’ils passent de la Serbie à la Roumanie puis entrent illégalement en Hongrie et se glissent dans l’espace Schengen, en faisant un pas de côté! En tout cas, nous, nous sommes prêts à les accueillir et à leur donner à manger, déclare Róbert Molnár.

"La Hongrie n’a pas beaucoup d’argent, certes, mais sous l’égide de Viktor Orbán, on y a construit des stades à un rythme frénétique. Surtout, la Hongrie a été le premier pays du bloc de l’Est à déchirer le rideau de fer. Nous sommes en train d’en remettre un autre en place, tout ça pour mieux contrer la popularité grandissante de l’extrême droite hongroise", conclut cet ancien député qui a siégé au Parlement hongrois de 1998 à 2002, aux côtés du parti agrarien, puis du Fidesz, le parti de Viktor Orbán.

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