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Objectif Lune, côté pile et côté face (cachée)

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"Un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité." Cinquante ans après l’exploit, la phrase de Neil Armstrong tourne en boucle aux quatre coins de la planète.

Un demi-siècle après cet extraordinaire exploit, l’unique satellite naturel de la Terre attise à nouveau les appétits. L’histoire, le rêve, la science et la science-fiction sont au rendez-vous. Et il faut être sourd et aveugle pour passer à côté de cette "info". Il y a 50 ans, le 21 juillet, l’humanité, par l’entremise de l’astronaute américain Neil Armstrong, posait le pied sur la Lune. Pour la première fois, un être humain foulait la surface d’un autre astre que sa propre planète. Un exploit évident, indiscutable. Dans le même temps, la course à la Lune dans laquelle s’étaient engagées les deux grandes puissances spatiales de l’époque, les États-Unis et l’Union soviétique, était brillamment gagnée par l’Amérique. Les multiples hommages, expositions et cérémonies commémorant cet événement ne manquent pas de le rappeler. Au cœur de la guerre froide, l’Oncle Sam marquait des points autant que les esprits. La revanche américaine sur la cosmonautique soviétique, qui accumulait alors les "premières", est cinglante.

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Outre le lancement du premier satellite artificiel de la Terre (Spoutnik en 1957), des premiers êtres vivants en orbite (la chienne Laika en 1957 suivie d’une ménagerie de lapins, rats et autres cobayes), du vol, lui aussi, historique du premier homme de l’espace, le Soviétique Youri Gagarine, l’URSS a aussi été la première à atteindre la Lune et à y avoir "touché" le sol, avec la mission Luna 2 (en septembre 1959, soit dix ans avant Apollo 11).

Bien sûr, il ne s’agissait que de l’écrasement sur la Lune d’une sonde automatique. Mais tout de même. Une première est une première. D’autres conquêtes lunaires soviétiques méritent encore d’être rappelées. C’est en 1959 également, un mois après Luna 2, que la sonde Luna 3 prend les toutes premières images de la face cachée de la Lune et les transmet vers la Terre. On y découvre un relief différent de celui de la face visible. Une des grandes structures découvertes est illico baptisée Mer de Moscou, évidemment. En 1966, Luna 9 fait à son tour l’actualité. Luna 9, c’est la première sonde humaine à se poser en douceur sur le sol sélène.

Et après? Les Américains prennent la main. Jusqu’à cette fameuse nuit du 20 au 21 juillet 1969. Une aventure humaine et technologique qui fait toujours rêver. C’est le fameux "petit pas pour l’homme" d’Armstrong.

"Si on m’en donne la possibilité, je serais ravi d’aller sur la Lune", nous assure le second astronaute belge Frank De Winne. L’homme a été à deux reprises dans l’espace. D’abord pendant une dizaine de jours en 2002, pour une mission "taxi" vers la Station spatiale internationale (ISS). Ensuite pour une mission de six mois en 2009, toujours vers l’ISS, dont il assura le commandement pendant trois mois. Frank De Winne a été le premier commandant non russe et non américain de l’ISS. Une première "belge"? Plutôt une première européenne. L’ancien pilote militaire, qui dirige aujourd’hui le Centre des astronautes européens (EAC), en Allemagne, est avant tout un "astronaute européen d’origine belge", comme on l’a maintes fois répété lors de ces deux missions spatiales. Et il rêve de la Lune. Mais il précise aussitôt: "Place aux jeunes!" "Si un voyage vers la Lune se précise, ce sera au tour des jeunes astronautes européens d’y aller", dit-il en substance. C’est aussi une condition, à ses yeux, avant de lancer un nouveau recrutement européen d’astronautes. Peut-être l’an prochain. "Mais avant de recruter, il faut savoir quelles perspectives on peut offrir à ces nouveaux astronautes. Sinon, cela n’a pas de sens", martèle-t-il.

Une "passerelle" vers la Lune en 2024

Un retour vers la Lune? Les États-Unis en rêvent. Depuis le printemps dernier, c’est même devenu un objectif majeur pour la Nasa, l’Agence spatiale américaine. Mike Pence, le vice-président américain l’a dit au printemps dernier dans son discours prononcé au Space & Rocket Center, à Huntsville, en Alabama.

"Les États-Unis y ont annoncé leur projet de retourner sur la Lune en 2024", explique David Parker, directeur des vols habités de l’Agence spatiale européenne (ESA).

"Aujourd’hui, l’heure n’est plus à la compétition, comme il y a 50 ans, avec le programme Apollo, mais bien à la coopération internationale. L’Europe spatiale veut participer à cette nouvelle aventure", explique David Parker. Et le directeur de l’ESA de préciser que le Canada a déjà indiqué son intérêt pour cette initiative, de même que le Japon.

"Le Gateway lunaire est la prochaine grande étape de l’exploration humaine et nous travaillons pour que l’Europe en fasse partie."

En réalité, ces partenaires de l’actuelle Station spatiale internationale s’impliquent dans le projet de "passerelle" ("Gateway") américain. Il s’agit de préparer le retour de l’homme sur la Lune en construisant d’abord une station orbitale lunaire: la fameuse "passerelle". Elle devrait servir de base et de relais aux astronautes chargés d’explorer la Lune.

"On pourrait envisager une première mission lunaire humaine en 2024 d’une durée d’une semaine, estime David Parker. Et ensuite, une par année, avant de décider de construire une base habitée à la surface de la Lune." "Le Gateway lunaire est la prochaine grande étape de l’exploration humaine et nous travaillons pour que l’Europe en fasse partie", insiste-t-il. C’est là une des implications de l’Europe dans la conquête de la Lune. Elle n’est pas la seule.

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L’Europe propulsera Orion sur une trajectoire translunaire

Pour emmener des astronautes sur le gateway, le vaisseau spatial Orion de la Nasa sera chargé de jouer au taxi. Orion sera alimenté par le module de service européen. C’est lui qui donnera au véhicule habité, après sa mise en orbite terrestre, la poussée finale pour l’injecter sur une trajectoire translunaire.

Une autre participation potentielle de l’ESA dans le Gateway porte sur le module Esprit, destiné à assurer les communications et le ravitaillement en carburant de cette station orbitale. La construction d’un sas pour les opérations scientifiques est aussi en projet. Il devrait être utilisé pour le déploiement de charges utiles.

Le Gateway, dont le premier module pourrait être placé en orbite lunaire d’ici deux ans, pourra en effet aussi servir de plateforme pour des missions robotiques, techniques ou scientifiques, sans la présence d’astronautes à bord. La construction, la gestion et l’occupation de ce Gateway devraient également permettre aux partenaires du projet de gagner en expérience, afin de préparer l’exploration spatiale humaine plus lointaine. De la planète Mars, par exemple.

Entre-temps, une base lunaire pourrait aussi voir le jour. C’est une des idées lancées par le patron de l’ESA voici déjà trois ans. Une structure modulaire, recouverte de régolithe (la poussière lunaire), pour en protéger les composantes des rayonnements cosmiques.

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Mais est-il vraiment bien utile de renvoyer des êtres humains sur la Lune? "D’un point de vue scientifique, je ne le pense pas", estime le Pr Alain Jorissen, directeur de l’Institut d’astronomie et d’astrophysique de l’Université libre de Bruxelles (ULB). "Des missions robotiques bien moins coûteuses suffiraient, analyse le scientifique. À mes yeux, ce nouvel engouement pour la Lune, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la mission Apollo 11, n’est motivé que par des considérations économiques, technologiques et géopolitiques. Exactement comme il y a 50 ans."

Bien sûr, la course à la Lune des années 1960 a permis de générer diverses avancées technologiques. Il suffit de jeter un œil sur les spin-offs de la Nasa qui ont vu le jour en marge de ce programme pour s’en rendre compte. Et on ne parle pas ici de l’invention de la foreuse sur batterie!

"Retourner sur la Lune pour y construire une sorte de station-relais pour explorer l’espace plus lointain, et envoyer par exemple des équipages vers la planète Mars, cela a du sens, dit encore le scientifique bruxellois. Du sens technologique, sociologique, mais pas scientifique. Cela cadre bien avec la volonté humaine de repousser toujours plus loin ses limites, ses frontières. Comme lorsque Christophe Colomb a découvert l’Amérique alors qu’il cherchait un nouveau passage vers l’Inde. La motivation de l’époque n’était pas scientifique, mais bien économique et géopolitique."

"Ici, nous ne devons pas nous faire d’illusions. En visant à nouveau la Lune, il faut aussi dire et répéter que ce n’est pas une aventure banale ni sans risque, même 50 ans après Apollo 11."

Notre seul vaisseau spatial, c’est la Terre

Pour ne prendre que deux exemples, il y a notamment la question de l’éloignement. L’ISS, la Station spatiale internationale, tourne autour de la Terre à 400 kilomètres de sa surface. La Lune vogue autour de notre planète à 400.000 kilomètres. Si on vise Mars, on parle au mieux de 75 millions de kilomètres, mais cela peut aller jusqu’à 400 millions. Ensuite, il y a aussi la question de la santé des astronautes. À 400.000 kilomètres de leur planète, ils ne sont plus protégés par le champ magnétique de la Terre et sont donc davantage soumis au rayonnement cosmique. Un peu comme s’ils passaient une radiographie en continu… Un problème étudié au Centre de l’énergie nucléaire SCK-CEN, en Belgique.

"Mais surtout, il faut démystifier cette opinion qui se répand dans le public qu’un retour vers la Lune, c’est aussi la perspective de la colonisation ultérieure d’autres mondes où l’humanité pourrait trouver un refuge quand elle aura fini de détruire la Terre. Notre planète, c’est la Terre. Vouloir coloniser un autre astre est aujourd’hui une illusion. L’urgence, c’est de prendre soin de notre propre vaisseau spatial: la planète Terre", estime le Pr Jorissen.

Réplique de Frank De Winne: "Si nous voulons aller loin, nettement plus loin dans l’exploration spatiale humaine, inspirer de nouvelles générations d’ingénieurs et de scientifiques, il faut développer de nouvelles compétences, de nouvelles technologies et acquérir de l’expérience. Tous les longs voyages commencent par des premiers pas. Dans ce cadre, la Lune s’impose comme une étape incontournable."

"Si l’Agence spatiale européenne devait décider d’investir d’importants moyens financiers dans un ‘retour’ de l’homme sur la Lune, par exemple avec les Américains, je pense que la communauté scientifique se manifestera pour décrier ce projet", indique encore le Pr Jorissen. "Cet argent serait bien mieux utilisé s’il finançait des missions scientifiques robotiques d’exploration du système solaire. Titan, la lune de Saturne, a encore énormément de choses à nous apprendre. De même que les quatre grandes lunes de Jupiter. Voilà où devraient être les priorités scientifiques en matière d’exploration de l’espace."

Qui tranchera? Et quand? En ce qui concerne l’Europe, ce seront les ministres de l’Espace des pays membres de l’ESA. À la fin de cette année, les 27 et 28 novembre prochains, ils ont rendez-vous à Séville, en Espagne, pour y dessiner l’avenir et faire leurs calculs budgétaires pour les années à venir. On verra alors si la Lune entre réellement dans leurs priorités.

"Vouloir coloniser un autre astre est une illusion. L’urgence, c’est de prendre soin de notre propre vaisseau spatial: la planète Terre."

C’est que d’autres soucis sont sur leur table pour le moment. Un échec du lanceur léger Vega tiré depuis Kourou, voici quelques jours, notamment. La mise en piste du nouveau lanceur lourd Ariane 6 prévue en 2020. Un lanceur qui doit pouvoir concurrencer les entreprises privées qui commencent à faire de l’ombre à la famille Ariane et à lui rafler des parts de marché en ce qui concerne la mise en orbite de satellites commerciaux.

Outre cette concurrence, la course à la Lune est, elle aussi, marquée par les appétits de nouveaux états spatiaux. La Corée du Sud, l’Inde, Israël, le Japon ont aussi des projets lunaires dans leurs cartons. Parfois même ambitieux. Sans oublier la Chine, qui talonne les deux grandes nations historiques du domaine. Et la Russie n’a pas dit son dernier mot. Son programme Luna d’exploration de la Lune est toujours bien vivant. Cinq nouveaux lancements sont même en préparation d’ici 2025, dont certains en collaboration avec l’Europe. C’est le cas de Luna 27 qui, en 2022, devrait forer le sol lunaire sur 2 mètres de profondeur grâce au système Prospect développé par l’ESA.

Une œuvre d’art belge sur la Lune

On estime que le programme Apollo a coûté 150 milliards de dollars. Le budget de cette année de la Nasa est de l’ordre de 20 milliards de dollars et une rallonge de 1,6 milliard est réclamée au contribuable américain pour booster son retour sur la Lune. Le budget de l’ESA était de 5,6 milliards d’euros en 2018.

Si la reconquête de la Lune a un coût, celui de "l’art sélénite" est, lui, tout bonnement impayable. La seule et unique œuvre d’art déposée sur la Lune (si on excepte les reliques technologiques des diverses missions lunaires abandonnées à la surface de notre satellite) est une petite statuette due à l’artiste belge Paul Van Hoeydonck. "The fallen astronaut", est une petite sculpture en aluminium déposée dans la région de Hadley Rille, près de la chaîne des Apennins, par l’équipage de la mission Apollo 15, en 1971. Couché sur le sol, l’astronaute de Van Hoeydonck est accompagné d’une plaque commémorative élevée à la mémoire des astronautes morts pour la conquête de l’espace. D’œuvre d’art, la figurine s’est muée en un incroyable monument funéraire! Une histoire belge, aussi improbable que véridique. Comme la reconquête de la Lune?

"The fallen astronaut", sculpture belge, a été déposée sur la Lune par l’équipage de la mission Apollo 15. Elle est accompagnée d’une plaque commémorative à la mémoire des astronautes morts pour la conquête de l’espace. ©NASA

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