interview

Patricia Churchland (Université de Californie): "Il n’y a pas de ‘je’ dans le cerveau"

Les humains n'ont pas le monopole des mécanismes visant à récompenser la bonne conduite et empêcher les mauvaises actions dans leur groupe. Les bonobos en ont développés également. ©Photo News

Professeure émérite à l'Université de Californie à San Diego, la Canadienne Patricia Churchland, décrit les différences entre les choix moraux faits par les animaux et les humains.

Patricia Churchland est l’une des neurophilosophes les plus influentes des dernières décennies. Auteure de nombreux ouvrages sur la "philosophie de l’esprit" et sur la façon dont le cerveau prend des décisions, elle vient de publier "Conscience: aux origines de l’intuition morale”. Elle décrit les différences entre les choix moraux faits par les animaux et les humains, et la façon dont le libre arbitre peut s’exercer dans un environnement cérébral extrêmement complexe.

Dans vos différents livres, vous avez développé l’idée selon laquelle les humains sont doués de sens moral, à la différence des animaux, qui sont amoraux. D’où vient cette différence?

Les animaux ne sont pas exactement dépourvus de sens moral. Les espèces sont différentes. Par exemple, chez les chimpanzés, on observe des règles sociales assez similaires à celles des humains. On les voit se consoler après un épisode de souffrance. On observe des partages de nourriture. Ou la protection des plus vulnérables. Ou la coopération pour atteindre des objectifs qui ne peuvent pas être atteints seul. Ou encore le sacrifice d’intérêts personnels pour le bien collectif.

"Les mammifères doivent être "immatures" à la naissance, afin de permettre au cortex de mieux s’adapter à un environnement évolutif."

En revanche, l’humain se différencie des autres espèces de primates par la taille de son cerveau, beaucoup plus grande. Il a un immense cortex, un immense cervelet, et une incroyable capacité à s’adapter aux situations les plus complexes. Les mammifères doivent être "immatures" à la naissance, afin de permettre au cortex de mieux s’adapter à un environnement évolutif. Leur survie dépend donc beaucoup plus du soutien de leurs proches. C’est cette nécessité qui a permis aux mammifères de développer un sens beaucoup plus sophistiqué de la vie en société.

Cela signifie-t-il que le sens moral est intrinsèquement lié au rapport à autrui, et que de ce fait l’intelligence artificielle ne peut rivaliser?

La question que l’on peut se poser à propos de l’intelligence artificielle, c’est de savoir si elle peut apprendre dans des situations extrêmement complexes qui n’impliquent pas une nécessité de survie. Cela est possible avec les réseaux de neurones, comme cela a pu être observé au jeu de go ou aux échecs. Mais ces réseaux de neurones ne peuvent pas se représenter les nécessités de survie liées à la nourriture, à la température du corps ou à la sécurité. Il sera très difficile de les voir y parvenir puisqu’il est encore très complexe de comprendre, chez l’humain, ce qui détermine ses décisions les plus importantes. Je ne sais pas exactement vers où l’intelligence artificielle se dirige. On entend depuis longtemps qu’elle peut être tellement mieux que l’humain. Mais nous savons que cela n’est pas vrai. Chaque réseau de neurones ne peut faire qu’une chose et est très fragile.

Les règles de moralité viennent-elles du plus profond de la nature humaine, ou s’acquièrent-elles au fil du temps?

"Nous ne naissons pas honnêtes, mais nous avons un besoin vital d’approbation."

J’aime penser que la moralité a deux caractéristiques principales: l’une est l’instinct social basique, l’altruisme; l’autre est la capacité à diriger cet instinct vers des comportements précis, sur la base d’un apprentissage.

Nous savons que ces pratiques morales ont un côté très pratique, puisqu’elles permettent de maximiser le bien-être dans des environnements définis. Nous ne naissons pas honnêtes, mais nous avons un besoin vital d’approbation, ce qui nous amène à repérer très vite, dans l’entourage, ce qui est considéré comme honnête ou malhonnête.

Comment définir le libre arbitre?

Il y a énormément de définitions du libre arbitre, certaines moins pertinentes que d’autres. Parler d’autocontrôle, plutôt que de libre arbitre, me semble plus judicieux. Tous les humains sont pourvus de circuits neuronaux leur permettant de choisir, par exemple, entre la violence ou la fuite, ou de retarder une ingestion de nourriture afin de mieux la savourer plus tard. L’autocontrôle est un phénomène biologique observable chez les oiseaux, les mammifères et parmi eux les humains. Un phénomène qui est purement cérébral, dans lequel aucun autre élément n’intervient. Ce phénomène suffit, selon moi, à croire dans le libre arbitre.

Le libre arbitre n’implique-t-il pas l’existence d’un égo? Or cet égo, au sens latin d’un "je" indivisible, peut paraître bien isolé, voire inexistant, au milieu des phénomènes neurologiques que vous décrivez...

"Je ne pense pas qu’il y ait un "je", une "petite personne" dans notre cerveau qui prenne les décisions. Le cerveau, dans toute sa glorieuse complexité, est l’unique décisionnaire."

Votre définition de l’égo implique qu’il doit en effet y avoir une petite personne au milieu de tout cela, un petit singe conscient. Mais il n’y a personne. Il n’y a que des neurones. Ceux-ci prennent des décisions très complexes, de façon harmonieuse, si le cerveau fonctionne normalement, c’est-à-dire en tenant compte des éléments les plus importants de son environnement. C’est à partir de cet ensemble de perceptions et de jugements qu’il parvient à l’autocontrôle.

Évidemment, toutes nos décisions ne sont pas de grandes décisions. Nous faisons parfois des erreurs. Mais je ne pense pas qu’il y ait un "je", une "petite personne" dans notre cerveau qui prenne les décisions. Le cerveau, dans toute sa glorieuse complexité, est l’unique décisionnaire. Lorsque nous parlons, nous n’avons pas accès à l’ensemble du processus sous-jacent, qui constitue le langage, et qui fonctionne malgré nous. Mais les mots que nous employons consciemment sont le résultat d’autres décisions faites au préalable, avec la prise en compte de l’interlocuteur.

L’historien Yuval Noah Harari a expliqué que le libre arbitre était surtout un mythe hérité de la théologie chrétienne, et visant à punir les pécheurs et récompenser les saints...

Cela n’est pas propre uniquement aux chrétiens. Tous les groupes humains ont mis en place des structures visant à récompenser la bonne conduite et empêcher les mauvaises actions. Une partie de cette structure peut en effet impliquer la culpabilisation, ou l’exclusion. Cela était très courant chez les chasseurs-cueilleurs.

Il est simpliste de penser que certaines communautés ont insisté sur la notion de libre arbitre pour rendre plus facile leur vie collective, car tous les groupes font cela. On l’observe même chez les babouins, les chimpanzés, les bonobos... Avoir un bon comportement permet d’obtenir une forme d’approbation permet de libérer de l’ocytocine et des endocannabinoïdes.

La pratique d’une religion est-elle une barrière ou au contraire une porte d’accès à des parties supérieures de la conscience?

Le cerveau humain a une capacité unique à l’abstraction, qui lui permet notamment de représenter un être humain, mais invisible et très puissant. Mais en même temps, des millions de gens ne croient pas à une divinité à la forme humaine, mais développent tout de même une profonde spiritualité. Comme les bouddhistes.

Mais les religions ont cette capacité unique à rassembler les gens, à les rassembler autour de valeurs communes, à un sentiment d’appartenance.

Ces dernières décennies ont été marquées par une forte montée de comportements individualistes...

"Les plus jeunes peuvent avoir un réseau amical relativement large, mais les adultes tendent ensuite à choisir un cercle plus restreint."

 L’attachement entre humains prend des formes beaucoup plus complexes que chez le singe. Robin Dunbar a établi que la taille maximale d’un réseau amical pouvait difficilement dépasser 150 amis ou connaissances.  Les plus jeunes peuvent avoir un réseau relativement large, mais les adultes tendent ensuite à choisir un cercle plus restreint, auquel ils peuvent s’identifier et avoir le sentiment d’appartenir.

À quel stade de développement se situe la neuroscience? Avons-nous encore beaucoup de choses à découvrir sur le cerveau?

Il y a encore tant de choses que nous ne savons pas à propos du fonctionnement du cerveau, y compris d’ailleurs du cerveau non humain.  

En tant que philosophe, j’ai été particulièrement intéressée par la nature de l’esprit, notamment sur ce qu’est la motivation, d’où elle vient, comment elle se forme, comment nous prenons des décisions, et comment peut être décrite la conscience. Dès les années 1970, il m’a semblé évident que la neuroscience alliée à la psychologie allait apporter de grandes réponses. J’ai également eu la chance d’être basée à San Diego, où ce secteur s’est rapidement développé et m’a permis d’apprendre tout ce qu’il était possible d’apprendre dans ce domaine.

 On peut voir la neuro-philosophie comme l’interface de toutes les questions que les philosophes se sont toujours posées, comme "pourquoi sommes-nous des êtres sociaux". Si vous prenez la neuroscience en tant que telle, la plupart des travaux concerneront des approches très spécifiques sur les systèmes de circuits neuronaux. La neuro-philosophie consiste à prendre de la hauteur sur ces travaux pour voir les différentes implications sur des questions plus vastes.  

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