interview

Quand les philosophes imaginent le monde d’après

©EPHAMERON

Par son caractère tout à fait exceptionnel et son ampleur, la crise du coronavirus a révélé au grand jour les limites de nos modèles de pensée et de nos modes de fonctionnement. Nous avons plus que jamais besoin de perspectives. Aux quatre coins de la planète, les intellectuels tentent de dessiner les contours de ce fameux "monde d’après".

Le monde d’après. L'expression est sur toutes les lèvres. La pandémie, et bien sûr le confinement, nous ont contraints à la méditation à la fois existentielle et sociétale face à un avenir de plus en plus marqué par l'incertitude.

Michel Houellebecq: "Nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde; ce sera le même, en un peu pire." ©BELGA

Si certains s’affichent ouvertement utopistes et rêvent à des "lendemains qui chantent", d’autres se montrent bien moins enthousiastes, voire carrément pessimistes: "Nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde; ce sera le même, en un peu pire", avait ainsi déclaré l’inénarrable Michel Houellebecq. N’en déplaise au romancier français, un peu partout dans le monde fleurissent des idées et des propositions concrètes pour construire un autre futur. Certaines sont nouvelles; d’autres sans doute existent depuis longtemps et n'attendent qu'à être mises en œuvre. Tour d’horizon.

Le grand vide laissé par les États-Unis

Aux États-Unis, suite à une gestion politique désastreuse et erratique, la crise sanitaire peine à être endiguée. À cette dernière s'est récemment greffé le mouvement "Black Lives Matter", ce qui a rendu la situation d'autant plus incontrôlable et chaotique.

Face aux multiples provocations de Donald Trump, l'opposition s'est soudain réveillée. Le célèbre linguiste et philosophe Noam Chomsky, figure emblématique de la gauche intellectuelle américaine, estime que la première leçon que l’on peut tirer de cette crise est "que nous sommes confrontés à un autre échec massif et colossal de la version néolibérale du capitalisme. Si nous n’apprenons pas cela, la prochaine fois que quelque chose de similaire se produira, ce sera pire".

Judith Butler a analysé la crise du Covid-19 à travers le déficit du système de santé américain en mettant en lumière différentes inégalités sociales. ©ZUMAPRESS.com

De son côté, la grande prêtresse de la "Gender Theory", Judith Butler, a abordé la crise du Covid-19 en se focalisant sur le déficit du système de santé américain qui a mis en lumière différentes inégalités sociales. Dans son dernier livre "The Force of Nonviolence", paru en février, elle défendait une conception d’égalité radicale couplée à une attitude de non-violence comprise comme un combat social et politique susceptible de revoir en profondeur notre manière de vivre-ensemble en accentuant la solidarité avec les plus vulnérables et les minorités.

"L'approfondissement du tribalisme américain laisse peu de raisons d'être optimiste."
Francis Fukuyama
Politologue américain

Dans un tout autre style, le politologue Francis Fukuyama, connu pour sa fameuse thèse de la "fin de l’histoire", voit quant à lui dans la pandémie le signe d'une grave crise du système politique américain qui est probablement appelée à durer. Dans une tribune publiée dans The Atlantic, il écrivait: "Ce qui importe en fin de compte n'est pas le type de régime, mais la question de savoir si les citoyens font confiance à leurs dirigeants et si ces dirigeants dirigent un État compétent et efficace. Et à cet égard, l'approfondissement du tribalisme américain laisse peu de raisons d'être optimiste."

"Cette crise aidera l'humanité à se rendre compte du danger aigu que représente la désunion mondiale."
Yuval Noah Harari
Historien israélien

L’historien superstar Yuval Noah Harari à lui aussi essayer de tirer quelques enseignements de cette crise dans une tribune publiée dans le Financial Times: "Il manque à l'humanité un leadership mondial" qui n’est précisément plus assuré par les États-Unis, car "la confiance dans l'administration américaine est érodée. Qui a envie de suivre un leader dont la devise est “Moi d’abord”." Or, selon lui, "le vide laissé par les États-Unis n’a été comblé par personne d’autre." Il espère que "cette crise aidera l'humanité à se rendre compte du danger aigu que représente la désunion mondiale." Il insiste également sur le fait que cette crise incarne un crash test pour l'Europe: soit elle regagne "le soutien populaire qu'elle a perdu ces dernières années", soit l’épidémie "sonne le glas de l'Union européenne".

Nombreux sont les intellectuels qui estiment que des changements en profondeur doivent être réalisés maintenant, tant que les gouvernements ont la main, comme l’indiquait pour sa part, dans le Guardian, l'économiste Mariana Mazzucato: "Il faut pour cela repenser le rôle des gouvernements: plutôt que de se contenter de corriger les défaillances du marché lorsqu'elles ont lieu, ils devraient chercher activement à mettre en place et créer des marchés qui assurent une croissance durable pour tous. Il est grand temps de tirer les douloureuses leçons de la crise financière mondiale de 2008."

Europe intellectuelle en ébullition

En Europe, le monde intellectuel est entré littéralement en ébullition. Les philosophes se sont engouffrés très rapidement dans la brèche du monde d'après. Au cœur du confinement, le coup de gueule d’André-Comte Sponville dans nos pages a laissé place à toute une série d’hypothèses et de réflexions.

Cynthia Fleury: "On va aussi devoir combattre ceux qui vont nous raconter demain qu’il va falloir continuer à faire comme avant." ©C. Hélie

La philosophe française Cynthia Fleury, qui s’intéresse particulièrement à la question du soin, pense par exemple que "nous sommes à un moment philosophique charnière pour l'avenir du monde tel qu’on le connaît. Il s’agit véritablement de redéfinir le sens que l’on veut donner à notre manière de vivre ensemble sur cette terre, déclarait-elle sur les antennes de la RTBF. "Il va falloir faire monter au pouvoir une force d'action citoyenne et durable. Mais nos dirigeants ont une matrice intellectuelle qui n’est pas celle-ci. Et on va aussi devoir combattre ceux qui vont nous raconter demain qu’il va falloir continuer à faire comme avant."

Edgar Morin, qui vient de fêter ses 99 ans, et qui a traversé et analysé tous les grands bouleversements du siècle dernier, a été très présent dans les médias depuis le début de la pandémie ainsi que sur Twitter. Il vient de sortir un livre qui tire les leçons de la crise: "Changeons de voie. Les leçons du coronavirus" (Denoel). Il prolonge les réflexions d’un précédent ouvrage "La Voie" (paru en en 2011) en proposant une restructuration complète de nos systèmes politiques, économiques et sociaux. Il plaide ainsi pour une démocratie beaucoup plus participative et la mise en place d’"une politique qui conjugue mondialisation et démondialisation, croissance et décroissance, développement et enveloppement."

À contre-courant, Bernard-Henri Lévy vient de publier "Le virus qui rend fou" (Grasset), réflexion qui s'inscrit dans le sillage de celle d’André Comte-Sponville et la critique de "l'hygiénisme", conception qui fait de la santé une valeur absolue. Il fustige cette peur qui s’est emparée de nous et qui nous a imposé, selon lui, des comportements irrationnels tout en nous faisant oublier d’autres problèmes plus graves (la guerre en Syrie, l'état de la forêt amazonienne, etc.) C’est la raison pour laquelle il se montre dubitatif quant aux éventuelles leçons à tirer de cette crise sanitaire: "Les virus sont bêtes; les virus sont aveugles; les virus ne sont pas là pour raconter des histoires aux humains ou relayer celles de leurs mauvais bergers; et il n’y a, en conséquence, aucun bon usage, aucune leçon sociétale, aucun jugement dernier, à attendre d’une pandémie."

Célèbre pour ses réflexions novatrices sur l’écologie, le sociologue Bruno Latour s'est tout d'abord étonné que, concernant ce sujet, les économies aient pu être ainsi mises si facilement à l’arrêt et il estime qu’il faut en profiter pour réorienter nos politiques, comme il le déclarait dans un entretien au Figaro: "Il s’agit de faire de la politique comme d’habitude, mais sur de nouveaux objets: la protection des sols, des insectes, la mobilité durable n’étaient pas considérés comme importants, comme valant la peine d’être défendus, eh bien maintenant si. Cette crise du Covid-19, en nous faisant prendre conscience de notre dépendance à ces éléments, pourrait peut-être nous amener à vivre une nouvelle Renaissance."

"Réduire nos émissions à l’échelle mondiale, vous ne le faites pas avec des techniques, vous le faites avec des comportements."
Dominique Bourg
Philosophe franco-suisse

La question climatique est sans nul doute l’un des enjeux principaux du monde d’après, comme l’indique le philosophe franco-suisse Dominique Bourg dans un entretien au quotidien 20 minutes: "Ce que nous montre le Covid-19, c’est ce que nous devrions faire pour le climat. Quand on a affaire à un phénomène qui change d’échelle, des dommages qui changent d’échelle, toutes nos gestions par les techniques s’effondrent. On ne fait que partiellement face. Et la seule façon de faire face, c’est de revenir aux fondamentaux, et aux comportements. Réduire nos émissions à l’échelle mondiale, vous ne le faites pas avec des techniques, vous le faites avec des comportements."

Crainte à l'égard du modèle chinois

En Italie, le philosophe Giorgio Agamben a publié au début de la crise une tribune dans le journal Il Manifesto ("Coronavirus et état d’exception") qui a suscité un tollé, car il s’attachait à défendre des libertés en minimisant l’ampleur de l’épidémie (les chiffres n’ont cessé de grimper par la suite). Sa crainte n’en demeure pas moins identique: il redoute que l’état d’exception provoqué par le virus devienne la norme et se méfie de l’influence du modèle autoritaire chinois sur les démocraties européennes.

Dans une perspective assez similaire, le philosophe espagnol Paul B. Preciado a fait paraître un texte qui met plus particulièrement l’accent sur l’impact de la crise sur notre conception du corps: "Le virus ne fait que reproduire, matérialiser, étendre et intensifier pour la totalité de la population les formes dominantes de gestion biopolitique et nécropolitique qui fonctionnaient déjà. Aujourd’hui, nous sommes en train de passer d’une société écrite à une société cyberorale, d’une société organique à une société numérique, d’une économie industrielle à une économie immatérielle, d’une forme de contrôle disciplinaire et architectural à des formes de contrôle microprothétique et médiatico-cybernétique."

Plus à l’Est, le très fantasque philosophe slovène Slavoj Zizek, star de la "pop philosophie", a rédigé un ouvrage en plein confinement ("Dans la tempête virale" chez Actes Sud) dans lequel il défend une thèse assez simple: "Le monde nouveau devra être une sorte de communisme au sens du slogan bien connu de Marx: “De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins“."

Laurent de Sutter: "Il faut construire une industrie nouvelle, une industrie qui ne se contente pas d’exploiter le monde." ©Jonas Lampens

Et, dans ce panorama, il ne faudrait pas oublier la Belgique. Au cœur de la crise, le très prolifique Laurent de Sutter a écrit un court essai intitulé "Un autre monde" (Éditions de l’Observatoire) dans lequel il expose la façon, selon lui, de changer réellement les choses: "Le changement du monde ne se réalisera pas au niveau d’une prise de décision politique – au niveau des lois, des jugements, des institutions qui forment, comme l’avait souligné Karl Marx, la superstructure du monde. Il se réalisera au niveau de l’infrastructure." Cela signifie qu’il faut construire une industrie nouvelle, une industrie qui ne se contente pas, précise-t-il, "d’exploiter le monde", mais le pense.

"On ne pourra plus se payer le luxe de ne pas interroger la finalité de la vie économique ainsi que ses modes de production."
Felwine Sarr
Philosophe et économiste sénégalais

Théories postcoloniales

Du côté de l’Afrique, plusieurs voix se sont faites entendre, notamment celle de l’économiste et philosophe sénégalais, Felwine Sarr, qui estime que la crise du coronavirus est une opportunité unique pour les Africains de ne plus se laisser imposer l'Histoire, mais d’en devenir les acteurs véritables. Il propose une refonte complète de l’économie: "Une économie du vivant serait fondée sur une réévaluation de l’utilité de tous les secteurs de la vie économique au regard de leur contribution à la santé, au soin, au bien-être, à la préservation du vivant et à la pérennisation de la vie, à la cohésion sociale. On ne pourra plus se payer le luxe de ne pas interroger la finalité de la vie économique ainsi que ses modes de production; ni de l’inscrire dans une cosmopolitique du vivant."

Dans la même veine, le philosophe camerounais Achille Mbembe, grand représentant des théories postcoloniales a, dans un texte fort, appelé à une "grande transition en Afrique" ainsi qu’à une relocalisation de l’économie: "L’Afrique a développé, notamment depuis le XIXe siècle, des formes hybrides d’organisation, qu’il s’agisse de la production ou des échanges. Cela n’est pas une faiblesse, mais plutôt une force. Dans une large mesure, elle a échappé à la domination totale aussi bien par le capital que par l’État, deux formes modernes et puissantes qu’elle n’aura eu de cesse de mettre en échec. Il faut par conséquent revenir aux communautés et à leurs institutions, à leurs mémoires et à leurs savoirs, leur intelligence collective."

Amartya Sen: "Vaincre une pandémie peut donner l’impression de mener une guerre, mais le véritable enjeu n’est pas là." ©IMAGEGLOBE

En Inde, le philosophe et économiste Amartya Sen, prix Nobel 1998, estime que la pandémie, qui continue de sévir de façon inquiétante, révèle tout particulièrement les limites du système social structurellement inégalitaire. Selon lui, "Vaincre une pandémie peut donner l’impression de mener une guerre, mais le véritable enjeu n’est pas là". Comme il l’avait montré dans son ouvrage "Development as freedom", il existe une corrélation étroite entre la liberté d’expression et le développement d’un pays, notamment l’état de santé de sa population. Il plaide donc pour une gouvernance plus participative ainsi qu’un débat public plus efficace.

Djamila Ribeiro: "Dans la religion afro-brésilienne, la maladie annonce des transformations dans une société qui est malade depuis longtemps." ©AFP

Au Brésil, la gestion calamiteuse de la crise par le président Jair Bolsonaro – qui vient d’ailleurs d’être testé positif au coronavirus – a notamment fait réagir la philosophe féministe Djamila Ribeiro: "Dans la religion afro-brésilienne, la maladie annonce des transformations dans une société qui est malade depuis longtemps. Au Brésil, la déforestation cette année a atteint, jusqu'en avril dernier, la taille d'une ville comme New York. Compte tenu du niveau de destruction de la planète par les êtres humains, en particulier par les propriétaires fonciers et spéculateurs brésiliens, le coronavirus ne sera pas le seul coup collectif qui frappera la population dans un proche avenir."

Le moment ou jamais

Qu’on y croit ou qu’on n’y croit pas, le monde d’après symbolise avant tout notre capacité à appréhender une crise tout à fait inédite, et à la surmonter. Or, précisément, le mot "crise" renvoie à un double sens car il désigne à la fois le surgissement violent d’une douleur ou d’une maladie et le moment périlleux de la décision et du jugement. Toute crise incarne donc une opportunité de changement qu’il s’agit de saisir. Et sur ce point au moins, il semble bien que nous soyons tous d’accord: c'est le moment ou jamais.

Faut-il encore avoir la liberté de l’imaginer...

En Chine, étant donné la situation actuelle et la reprise en main extrêmement virulente de Hong Kong par le régime de Pékin, il est quasiment impossible d’imaginer des forces intellectuelles capables de proposer une réelle alternative au modèle autoritaire en place. Difficile dans ce contexte de se projeter dans un hypothétique monde d’après.
Une grande partie du monde arabo-musulman connaît un problème similaire: le manque de liberté d’expression et les diverses pressions exercées sur les intellectuels dans certaines dictatures ne sont évidemment pas propices à la création et à la diffusion des idées.
Le monde d’après, ce sera tout d’abord pour eux celui de la liberté, individuelle et collective. Enfin, force est de constater également que les pays asiatiques n’ont pas réagi de la même manière que nous à la crise, et notamment pour des raisons culturelles. Comme le rappelait l’anthropologue Frédéric Keck dans nos pages: "En Occident, on perçoit la catastrophe comme la fin, l’effondrement; dans les pays asiatiques, la catastrophe est envisagée comme un événement cyclique qui revient régulièrement."
Ce qui pourrait laisser penser que le concept même de "monde d’après" ne soit pas partagé par tout le monde…

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés