Recep Erdogan renforce son ascendant sur l'économie turque

Recep Tayyip Erdogan a publié un décret lui permettant de nommer les gouverneurs de la Banque centrale turque. ©AFP

Recep Tayyip Erdogan veut renforcer la place de la Turquie dans l'ordre mondial et en faire une puissance économique de premier rang. Une ambition qui se traduit par une plus grande influence du Président dans le domaine économique.

Le chef de l’État turc Recep Tayyip Erdogan dispose depuis sa réélection le 24 juin, dès le premier tour, de prérogatives élargies. Le dirigeant peut désormais gouverner par décrets en vertu de de la réforme constitutionnelle entrée en vigueur ce lundi. L'une de ses premières décisions a été d'accroître son influence sur la Banque centrale turque, ce qui suscite des craintes quant à l'indépendance de l'institution et la direction de la politique monétaire d'Ankara.

Mainmise accrue sur l'économie

Si les nouveaux pouvoirs conférés au Président turc lui permettent d'asseoir le monopole politique de l'exécutif, Recep Tayyip Erdogan entend également exercer un contrôle accru sur la sphère économique. Et pour atteindre cet objectif, le "Reïs" veut désormais avoir la main haute sur la Banque centrale turque.

"Nous laissons derrière nous le système qui a, par le passé, coûté cher à notre pays en semant le chaos politique et économique"
Recep Erdogan
Président turc

Dans l'un des premiers décrets publiés à l'aube de son nouveau mandat, il a entériné le pouvoir présidentiel de nommer le gouverneur de l'institution bancaire ainsi que ses adjoints et les membres du comité de la politique monétaire. Habituellement, ils étaient nommés conjointement par le Président, le Premier ministre et le vice-Premier ministre.

Le décret met en vigueur le passage d'un mandat de cinq à quatre ans pour les membres de la Banque centrale et met fin à l'obligation pour les gouverneurs adjoints d'avoir dix ans d’expérience pour être nommés.

"Il était largement attendu qu'avec cette présidence, Erdogan prendrait davantage de contrôle mais il a agi rapidement et ouvertement en ce sens", a commenté William Jackson, économiste en chef des marchés émergents à Capital Economics. 

Pour rappel, le passage à ce système présidentiel renforcé, aux termes d'une révision constitutionnelle, avait été adopté en avril 2017 par référendum.

"Ennemi des taux d'intérêt"

Ce décret a fait pousser des cris d'orfraie chez ceux qui craignent d'assister à la rupture du caractère indépendant de la Banque centrale et voient déjà se profiler les pressions d'Erdogan sur l'institution. D'autant que le "Reïs" lui-même s'autoproclame "l'ennemi des taux d'intérêts." Or, les experts préconisent leur hausse pour juguler l'inflation.

En s'octroyant le pouvoir de nominer les membres de l'institution bancaire, le Président turc entend mettre le pays sur les rails d'un plus grand contrôle de la politique monétaire par le pouvoir central et favoriser la croissance. Il plaide également pour des taux d'emprunts plus bas pour booster l'économie.

Berat Albayrat obtient le portefeuille des Finances après avoir été ministre de l'Energie. ©AFP

La révélation du nom du nouveau ministre du Trésor et des Finances n'a pas non plus rassuré les marchés. Ce portefeuille-clé a été confié à Berat Albayrak qui n'est autre que le gendre de Recep Erdogan et un Premier ministre officieux selon certains. Il détenait le portefeuille de l'Energie dans le gouvernement précédent.

Lors de son investiture au poste de ministre des Finances, Berat Albayarak a assuré "qu'à partir de maintenant, la discipline fiscale et budgétaire sera maintenue d'une meilleure façon."

Doté d'un doctorat en finance et d'une expérience dans le monde entrepreneurial en tant qu'ancien chef d'entreprise, son profil et ses compétences ne sont pas les raisons de la méfiance des investisseurs. En effet, ce n'est pas tant son expérience que ses liens avec le Président turc qui leur apparaissent comme problématiques.

Berat Albayrak promet de lutter contre l'inflation

Alors que l'inflation demeure galopante en Turquie, le nouveau ministre des Finances Berat Albayrak s'est engagé à oeuvrer pour inverser la tendance. "Dans la période à venir, nous allons oeuvrer d'une manère intensive pour ramener l'inflation à un chiffre", a-t-il déclaré, probablement dans une optique de donner des gages et de rassurer les investisseurs. 

Face à un taux d'inflaion de 15,39% en juin sur un an, Berat Albayrak a promis de mettre en oeuvre "une politique monétaire vigoureuse et énergique." Les experts font part de leurs inquiétudes depuis plusieurs mois quant à un risque de surchauffe de l'économie turque.

Une nomination qui se double de la défection de l'ancien vice-Premier ministre Mehmet Simsek, considéré comme la personne la plus proche du milieu des affaires, qui ne fait pas partie des 16 ministres du gouvernement, au grand dam des investisseurs. A noter que la livre turque avait perdu 3,5% de sa valeur face au dollar ce lundi après l'annonce de la nomination.

Pour S&P Global, il est prématuré de tirer des conclusions sur les nominations ministérielles. Cependant, l'agence note la centralisation à l'oeuvre en Turquie et suit de près les projets économiques et fiscaux du gouvernement.

Ces décisions se veulent dans la lignée d'une "nouveau début" pour le pays, selon le Président turc. "Nous laissons derrière nous le système qui a, par le passé, coûté cher à notre pays en semant le chaos politique et économique."

Relance d'adhésion à l'UE?

La Turquie continue à patienter dans le vestibule européen. Les relations entre l'UE et Ankara ne sont pas toujours au beau fixe et les tensions persistantes mettent parfois à mal l'idée d'accueillir la Turquie au sein de l'UE. Pourtant, le ministre des Affaires Étrangères Mevlut Cavusoglu a affirmé vouloir avancer sur le processus d'adhésion de la Turquie à l'UE.

"L'essentiel des pouvoirs seront concentrés entre ses mains, il n'y aura plus de Premier ministre et presque aucune des procédures de contrôles et de contrepoids d'une démocratie libérale. En d'autres mots, la Turquie sera une autocratie institutionnalisée."
Marc Pierini
Chercheur à l'institut Carnegie Europe

Cependant, l'UE est-elle prête à reprendre les discussions avec Ankara sur ce point? Toujours est-il que les États occidentaux dénoncent la dérive autoritaire d'un Président Erdogan qui se forge un pouvoir personnel exclusif et fustigent son attitude envers la population kurde.

En effet, en vertu de la réforme constitutionnelle entrée en vigueur ce lundi, le poste de Premier ministre n'existe plus, le Président peut sélectionner les membres de son cabinet, réguler les ministères et a la possibilité d'évincer des fonctionnaires.

Le tout sans aucune autorisation préalable du Parlement. Recep Erdogan nomme désormais six des treize membres du Conseil des juges et procureurs dont la mission est de nommer et révoquer le personnel du système judiciaire. Ses détracteurs l'accusent de réduire à l'état de coquille vide les moyens de contrôle de l'action présidentielle et d'amoindrir le rôle des contre-pouvoirs. L'UE avait estimé quant à elle que "les conditions de la campagne électorale n'étaient pas équitables."

Ces nominations surviennent dans un contexte économique difficile pour la Turquie. En dépit d'une croissance solide, le pays fait face à une inflation élevée, à une forte dévaluation de sa monnaie et à un déficit important de ses comptes courants.

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