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interview

"Salah Abdeslam est plus dangereux aujourd’hui que lors des attentats de Paris"

Thomas Renard, directeur du Centre international de lutte contre le terrorisme (ICCT). ©ANTONIN WEBER / HANS LUCAS

Vingt ans après les attentats du 11-Septembre, Thomas Renard lance un avertissement sur les nouvelles formes du terrorisme. Il craint aussi une augmentation du risque lié aux procès en cours des attentats de Paris.

Dans quelques jours, le Belge Thomas Renard prendra la tête du Centre international de lutte contre le terrorisme (ICCT) basé à La Haye, un des principaux organismes mondiaux de contre-terrorisme. Il a accepté de s’entretenir avec L’Écho sur le risque terroriste, vingt ans après les attentats du World Trade Center et à l’aune des procès des attaques de Paris et Bruxelles.

Quel est l’état de la menace terroriste dans le monde?

La menace est plus faible qu’elle ne l’était il y a six ans, au pic de la période califale. À cette époque, on était face à une organisation très puissante, capable de se projeter à l’extérieur. Mais cette menace est supérieure à ce qu’elle était en 2001. Si on combine les membres d’Al-Qaïda, de l’État islamique et de leurs franchises, on a un contingent bien supérieur de djihadistes, multiplié par un facteur 4 ou plus.

Les attentats du 11-Septembre ont-ils changé la donne en créant un modèle médiatique spectaculaire?

Ces attentats étaient spectaculaires et inédits, en particulier l’effondrement en direct de la deuxième tour. Mais ils n’ont pas changé la nature profonde du terrorisme. Si on relit les anarchistes russes du XIXe siècle, le terrorisme reste de la propagande à travers l’acte. Créer un choc psychologique par la violence, pour infléchir une politique publique. Et la leçon que l’histoire nous enseigne, c’est que cela ne fonctionne pas.

Le récit croisé de deux survivants du 11 septembre depuis l'intérieur du World Trade Center

Le retour des talibans au pouvoir aggrave-t-il cette menace?

Pas à court terme. Les talibans vont commencer par sécuriser leur prise de pouvoir, en laissant peu de marge de manœuvre à l’État islamique.

À plus long terme, on sait qu’il y a des liens profonds entre les talibans et Al-Qaïda, variant d’une région à l’autre. Les talibans sont une congrégation de différentes factions. Parmi celles-ci, les Akemi sont très proches d’Al-Qaïda, certains membres de leurs familles en sont même des leaders. Il y a des relations conjugales, des pactes passés. Inversement, l’État islamique n’a pas cette relation historique. Il est en conflit avec les talibans. Mais il essaye aussi de tisser des liens avec au moins une faction des talibans. 

"Si on laisse Al-Qaïda et l’État islamique développer un projet mobilisateur, on pourrait être confronté à la même situation qu’en 2015."

Al-Qaïda et l’État islamique pourraient-ils à nouveau mobiliser des combattants étrangers?

À court terme, je suis sceptique. Quelques volontaires vont tenter de se rendre en Afghanistan. Le Royaume-Uni est en première ligne du risque, vu le nombre de Pakistanais qui vivent là-bas et voyagent vers le Pakistan. Ce n’est que quand Al-Qaïda et l’État islamique bénéficieront de zones territoriales pour s’entraîner qu’ils pourront se consolider.

Toutefois, on sait que les talibans ont appris la leçon de 2001. Il y aura des accords entre les groupes terroristes et les talibans, avec des lignes rouges, comme ne pas commettre d’attentat aux États-Unis. Tout dépendra de la capacité des talibans à faire respecter ces lignes rouges.

Le terrorisme bénéficie-t-il toujours d’une assise en Belgique?

Les causes profondes du terrorisme en Belgique, la frustration de certains musulmans de ne pouvoir vivre leur religion, celle d’être considéré comme des citoyens de seconde zone… rien de tout cela n’a changé. Par contre, le califat disparu et l’Afghanistan n’offrent pas de projet mobilisateur. C’est plus compliqué de se rendre là-bas qu’en Syrie. Les autorités ont aussi plus d’outils à leur disposition pour pouvoir le détecter. À ce stade, je n’imagine pas plus qu’une poignée de Belges tenter l’aventure. Mais si on laisse Al-Qaïda et l’État islamique développer un projet mobilisateur, on pourrait être confronté à la même situation qu’en 2015.

"Il y a les 'frustrés du djihad', ceux qui ne sont pas allés au bout. Ce sont les plus dangereux."

Quel est l’état de la menace terroriste en Belgique ?

Selon l’OCAM, la menace est moyenne. On a un contingent de personnes toujours actives en Syrie, et, en Belgique, des "returnees" en prison ou libérés. Pour ces derniers, les signaux sont positifs. Mais ils peuvent toujours retomber dans la violence suite à un événement mobilisateur.

Puis il y a les "frustrés du djihad", ceux qui ne sont pas allés au bout. Ce sont les plus dangereux. Contrairement à ceux qui sont revenus, ils n’ont pas été confrontés aux horreurs de la guerre. Ils continuent à vivre dans leurs fantasmes, ils veulent matérialiser leurs pulsions. Ils sont incapables de douter du djihadisme.

Ces différents groupes représentent en Belgique près de 200 personnes, toutes surveillées.

Le procès des attentats de Paris accroît-il le risque terroriste?

Le risque d’un passage à l’acte augmente. De manière générale, le spectre de la menace s’est élargi. En Belgique, cette menace viendra plus d’un acteur isolé, fragilisé, avec peut-être des troubles psychiatriques. Plus que d’un "returnee", la menace vient d’un individu isolé qui, sous la pulsion d’un événement, comme le procès de Paris, pourrait passer à l’acte. Les médias font revivre le sujet. Il y a une hyper-visibilité du phénomène terroriste. La mise en avant de certains personnages, comme Salah Abdeslam pourrait pousser à l’acte. 

Quel est le profil de Salah Abdeslam?

Salah Abdeslam a le profil du suiveur, c’est quelqu’un qui s’est retrouvé embrigadé dans un réseau familial et d’amis qui est passé à travers toutes les étapes de la délinquance. On peut toutefois interroger son degré de radicalisation au moment où il s’engage dans le djihadisme. Par contre, ce dont on est certain, c’est qu’il s’est radicalisé en prison. Il a eu le temps d’intellectualiser le djihad.

"Une forme de culte pourrait se développer autour de la personne de Salah Abdeslam, alors que, pour tout ce qu’on en sait, ce n'était qu'un petit opérateur."

Abdeslam est potentiellement plus dangereux aujourd’hui que lors des attentats de Paris. Il devient charismatique. Avec son silence, il est en train de développer une personnalité de culte. Et dans le peu de propos qu’il laisse filtrer, il reste très radical. Il a le profil typique du djihadiste qui n’a pu aller au bout de son acte et qui a cette frustration en lui. Il a un profil extrêmement inquiétant.

Une forme de culte pourrait se développer autour de la personne de Salah Abdeslam, alors que, pour tout ce qu’on en sait, ce n'était qu'un petit opérateur. Ce n’est pas ce qu’il pourrait faire qui crée un risque, c’est ce qu’il pourrait inspirer.

C’est compliqué de lutter contre cela, il doit être au procès. Il faut donc être conscient du risque. On sent une surmédiatisation. La couverture de son transfert de prison ressemblait à celle du tour de France. Il faut passer à autre chose.

A-t-on tenu compte de l’impact que cela pourrait avoir dans des quartiers dits "difficiles"?

Beaucoup de choses se sont mises en place pour lutter contre ce risque, des cellules locales. Il faut être attentif aux premiers soubresauts de phénomènes déviants. Nous avons des capteurs sur le terrain, mais ils n’ont de sens que si on les met en réseau, que ce soit la police ou les acteurs sociaux. Il ne faut pas perdre cet intérêt de coopérer lorsque la pression retombe.

Les réseaux sociaux sont-ils mieux surveillés?

Oui, depuis quelque temps, c’est nouveau en Belgique. Nous avons le SOCMINT ("social media intelligence"), qui a recruté des analystes. Leurs conclusions sont intégrées dans les profils surveillés.

Existe-t-il une pathologie type du terroriste?

On a étudié tous les profils psychologiques, et il n’y en a pas. Par contre, ils ont soit une forme accrue de narcissisme, soit des troubles de stress post-traumatiques, et une propension à la violence. On a aussi identifié chez les individus isolés des troubles de sociopathie ou de tendance suicidaire.

"La crise sanitaire a donné un deuxième coup de boost au terrorisme d’extrême droite."

Qu’en est-il de la menace d’extrême droite?

La menace terroriste d’extrême droite s’est renforcée suite à la crise migratoire de 2015. On a vu une montée en puissance des mouvements identitaires et des milices citoyennes dans une version violente, dans les pays scandinaves et aux États-Unis. Certains ont développé une version violente anti-islamiste. Selon Europol, il y a plus d’attentats liés à l’extrême droite que d’attentats liés au djihadisme, les Islamistes étant davantage surveillés.

La pandémie a-t-elle aggravé la tendance?

La crise sanitaire a donné un deuxième coup de boost au terrorisme d’extrême droite. On a vu apparaître un nombre croissant de néo-fascistes, le mouvement conspirationniste antivaccin. Un grand nombre de personnes sont venues soutenir, parfois de manière inconsciente, l’extrême droite. On est arrivé à cette situation où quelqu’un comme Jürgen Conings semblait attirer beaucoup de sympathisants.

On a aussi d’autres mouvances terroristes. À l’extrême gauche, dans une moindre mesure. Certaines idéologies à la marge commencent aussi à devenir violentes, comme certains environnementalistes. Dans certaines ZAD en France, on a vu des gens de retour de Syrie qui avaient combattu aux côtés des Kurdes.

Les phrases clés

  • "La menace est plus faible qu’elle ne l’était il y a six ans, au pic de la période califale. (...) Mais cette menace est supérieure à ce qu’elle était en 2001."
  • "La menace peut venir d'un individu isolé qui, sous la pulsion d’un événement, comme le procès de Paris, pourrait passer à l’acte."
  • "Abdeslam est potentiellement plus dangereux aujourd’hui que lors des attentats de Paris. Il devient charismatique, avec son silence, il est en train de développer une personnalité de culte."
  • "La menace terroriste d'extrême droite s’est renforcée suite à la crise migratoire de 2015."

CV Express

  • Thomas Renard est docteur en Science politique de l'Université de Gand, diplômé de l'UCLouvain et de la George Washington University. Il enseigne à la VUB.
  • Chercheur senior à l'Institut Egmont, spécialisé dans les questions de terrorisme.
  • En septembre 2021, il est devenu directeur du Centre international de lutte contre le terrorisme à La Haye ("International Centre for Counter-Terrorism", ICCT).

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