interview

Sandrine Dixson-Declève: "La transition écologique, ce n’est pas le retour à la bougie"

©Tim Dirven

Face à l’urgence climatique, Sandrine Dixson-Declève signe un livre "Quel Monde pour demain" coécrit avec Esmeralda de Belgique, Adelaïde Charlier et Anuna De Wever parce que l’urgence "c’est maintenant!".

Co-Présidente du Club de Rome, Sandrine Dixson-Declève est conseillère en transition économique et énergique auprès de l'Union européenne, mais aussi conseillère de l’ONU pour l’énergie durable et la résilience alimentaire. Elle a œuvré pour la mise en place de normes environnementales et climatiques dans les industries avec l'ancien vice-président américain Al Gore, mais a également dirigé pendant 10 ans le Prince of Wales’s Corporate Leaders Group du Prince Charles. Entre ces expériences, elle a collaboré avec les secteurs les plus polluants – comme l’OPEP ou le nucléaire – pour favoriser leur transition.

Ce livre commence par une accusation des jeunes "vous n’avez rien fait pour sauver le climat et aujourd’hui c’est à nous de trouver des solutions".

Oui, c’est très difficile à entendre, car en réalité les préoccupations liées au climat ont émergé dès les années 1950, c’est dans cette veine qu’est né le Club de Rome (1968) et qu’était publié le fameux rapport Meadows - Limits of growth - en 1972. Il avertissait sur l’insuffisance des ressources naturelles pour nourrir les gens au vu de la croissance démographique, mais alertait aussi sur l’accumulation des pollutions sur la terre et nos modes de consommation.

"Même si je comprends la colère des jeunes aujourd’hui, j’aimerais rappeler que des combats urgents ont été menés avant."

Ma génération était donc très sensibilisée, mais connaissait mal encore les répercussions sur le réchauffement climatique. À cela, il faut ajouter qu’avant ce rapport, John et Robert Kennedy avaient déjà critiqué le choix du PNB comme critère de croissance en insistant sur la nécessaire prise en compte d’autres indicateurs économiques. Néanmoins, les actions qui ont suivi ont porté prioritairement sur la dépollution des sols, de l’air et des eaux qui étaient très urgentes, ensuite il y a eu Tchernobyl et il a fallu s’intéresser au nucléaire. Bref, il y avait beaucoup de choses à faire pour arriver aux premières législations en faveur de l’environnement fin des années 1980. Donc même si je comprends la colère des jeunes aujourd’hui, j’aimerais rappeler que des combats urgents ont été menés avant.

Au départ, vous dites que le combat en faveur de l’environnement était "apolitique", qu’il fédérait aussi bien la gauche et la droite là où aujourd’hui il est perçu comme celui des écologistes.

Aux USA, c’est Bush père qui a porté l’initiative du Clean Air Act, la première action pour dépolluer l’air. Et quand je travaillais pour Al Gore, nous travaillions main dans la main avec des républicains. Dans les années 1980, les parlementaires européens de tous bords travaillaient en bonne entente sur ces questions même si la droite était moins impliquée. Le combat était moins idéologique, mais il l’est devenu lorsque la droite a fait croire à la population que le changement était synonyme de régression économique et que la gauche lui a emboîté le pas au nom du risque de chômage lié aux emplois fournis par les industries lourdes. Mais une chose est sûre, c’est le politique le premier qui a brouillé les cartes quant au défi écologique avec comme conséquence directe une certaine perplexité chez le citoyen quant au danger réel et à la nécessité du changement.

Vous dites que le plus grand danger aujourd’hui c’est le "déni de l’urgence climatique".

Tout à fait, je suis sidérée par le fait que, malgré tous les rapports d’experts et non des moindres que nous avons et qui disent tous la même chose, certains osent nier l’urgence de la situation. Pour moi, c'est au niveau du leadership que cela se joue, les gens ont tendance à penser qu’à partir du moment où leur dirigeant ne dénonce pas le problème ou ne s’y attaque pas, il n’y a pas de problème. Or si le citoyen n’est pas au courant de toutes les complexités de ces questions, les leaders oui, c’est donc criminel de ne pas agir. Et s’ils n’agissent pas, c'est parce qu’ils privilégient des échéances à court terme, souvent la prochaine élection. Or, sauver la planète nécessite des actions à long terme.

"Tant que l’être humain n’est pas face au mur, il a tendance à ne pas agir."

C’est là la différence qui est faite par un vrai leader, comme Joe Biden ou Ursula von der Leyen qui viennent d’annoncer respectivement un engagement de 50% et 55% des réductions d’émissions pour 2030. C’est historique comme décision. Rappelons que les USA et l’Europe sont avec l’Inde et la Chine parmi les plus gros pollueurs au monde. Enfin, j’ajouterais un dernier phénomène universel quant à lui, tant que l’être humain n’est pas face au mur, il a tendance à ne pas agir.

Face à la détérioration de la planète, certains prônent l’innovation technologique comme unique solution là où d’autres postulent une décroissance. Or, vous dites que nous avons déjà la solution à nos problèmes.

C’est le problème en effet, les Américains par exemple ne croient qu’au levier technologique pour nous sauver, l’idée étant d’investir massivement dans les innovations. En un mot, business as usual. C’est nier ce que disait déjà le rapport Meadows en 1972, c’est avant tout la croissance démographique et notre manière de consommer qui est le problème, nous devons absolument diminuer notre "demande" au lieu d’augmenter encore "l’offre" de solutions. Cela ne veut pas dire arrêter les innovations, mais se rendre compte que nous possédons déjà beaucoup des outils technologiques nécessaires pour atteindre les objectifs de décarbonisation en 2030.

"Les énergies renouvelables sont aujourd’hui à coût égal avec le fossile."

Non seulement nous avons les moyens d’améliorer notre efficacité énergétique, comme l’isolation, les bâtiments passifs, le recyclage ou la consommation des électroménagers, mais surtout les énergies renouvelables sont aujourd’hui à coût égal avec le fossile. Ne reste qu’à opérer un shift entre les subsides pervers qui existent encore aujourd’hui pour les énergies fossiles au profit d’un fond pour la transition.  

La transition coûte cher, comment financer les investissements pour les particuliers et les entreprises?

La transition coûte de l’argent, c'est certain, mais elle ne pourra être une réussite que si on limite un maximum l’impact négatif pour la population, c’est pour ça que l’UE et les États membres ont mis sur pied un Fond pour une transition juste (FTJ) pour compenser l’impact de ces coûts, mais aussi de nouveaux régimes de taxation pour que les consommateurs ne choisissent plus la solution la moins chère qui est souvent la plus polluante.

"L’énergie fossile ne disparaîtra pas avant 50 ans, mais elle devra diminuer rapidement."

Cette problématique est parfaitement illustrée par les gilets jaunes, Macron n’a pas tenu compte du consommateur, il n’a pas apporté de compensation pour limiter l’effet de la taxe au carbone sur le fuel. L’exemple de la Norvège est intéressant, car ils ont distribué massivement des subsides pour l’électrification des autos. Résultat: beaucoup roulent en Tesla. La transition ce n’est donc pas le retour à la bougie, d’ailleurs l’énergie fossile ne disparaîtra pas avant 50 ans, mais elle devra diminuer rapidement, et ce, sans impact négatif pour le consommateur, c’est là tout l’enjeu.

La Belgique vient de déposer son plan de relance, qu’en pensez-vous?

Comme ceux des autres pays, ils sont toujours à l’étude. Cependant, en général, le problème de ce type de plans c’est qu’ils se limitent souvent à des déclarations d’intentions et ne définissent pas les actions concrètes et immédiates. Ils sont aussi souvent axés sur d’énormes investissements en infrastructures, mais sans jamais s’attaquer au système même.

Vous dites qu’il faut passer de "l’égosystème à l’écosystème", est-ce pour ça que l’enjeu climatique est surtout porté par des femmes, à l’image de votre livre d’ailleurs?

L’égosystème, c’est envisager le monde en fonction de soi, c’est l’anthropocentrisme dénoncé par le Pape François quand il dit que l’Homme se pense comme le centre du monde, supérieur peut-être, mais égocentrique avant tout. L’écosystème au contraire est une interaction avec l’extérieur, il prend en compte le monde dans sa dimension collective. Or, il apparaît que de tout temps, et sur tous les continents, les femmes interagissent plus avec leur environnement naturel et social. Ce sont elles qui donnent la vie, mais qui nourrissent aussi, elles sont donc plus rapidement confrontées aux ravages du réchauffement climatique, comme l’assèchement des terres ou la diminution des ressources. Ce n’est donc pas un hasard que ce soient elles que l’on retrouve en première ligne aujourd’hui.

L’impact économique de la crise covid est immense, faut-il craindre une marche arrière dans la lutte pour le climat ou au contraire un coup d’accélérateur?

Toute la complexité est là, on sait qu’en temps de crise, la tendance naturelle de l’homme est de chercher des solutions qu’il connaît, donc à se tourner vers le passé ou à stagner dans le présent. Or, nous n’avons jamais eu une opportunité aussi grande qu’aujourd’hui, nous savons que c’est la destruction de l’habitat et des barrières naturelles qui a provoqué un trop grand rapprochement entre l’homme et les animaux, d’où l’apparition du virus sur un marché en Chine. Nous nous sommes rendu compte aussi, qu’un virus en Chine qui a priori ne concernait que les Chinois avait le pouvoir d’infecter le monde. On ne peut plus donc se foutre de ce qui arrive à l’autre bout du monde, ces problèmes nous concernent tous.

[1] "Quel monde pour demain? Dialogue entre générations" Luc Pire Editions

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