interview

Sebastian Dieguez, neuroscientifique: "Nous sommes tous prédisposés à être complotistes"

©Olivier ROLLER / Divergence

Chercheur en neurosciences au Laboratoire de sciences cognitives et neurologiques de l'Université de Fribourg, Sebastian Dieguez est spécialiste des théories du complot. Il analyse notamment le succès du documentaire "Hold up".

Le complotisme est-il en nette augmentation, selon vous?

Il y a toujours eu dans la société un phénomène de complotisme. Historiquement, il y avait sans doute beaucoup plus de complotisme au 17e siècle ou au 18e siècle. L’idée que le complotisme représente un problème date des années trente. Aujourd’hui, il est très difficile de savoir s’il y a une augmentation réelle du complotisme ou une augmentation de sa visibilité. Nous n’avons pas à disposition un outil qui permette de mesurer très finement quand une personne peut être qualifiée de « complotiste ». 

Il y a manifestement plus de théories du complot, mais il est difficile de savoir si les gens y croient et à quel point. Il y a aussi une difficulté méthodologique à ce niveau. Il ne faut pas forcément se fier aux apparences. En revanche, ce que la visibilité du complotisme signale aujourd’hui, c’est justement qu’il est stigmatisé et rejeté par les élites. S’il y a donc plus de complotisme aujourd’hui, c’est à la mesure du rejet même du complotisme. C’est aussi en partie le fait d’en parler qui le rend si visible et suscite autant de tensions.

"Nous n’avons pas à disposition un outil qui permette de mesurer très finement quand une personne peut être qualifiée de 'complotiste'."

Comment analysez-vous le succès du documentaire "Hold up"?

Je ne pense pas que «Hold up» fabrique du complotisme. Plus généralement, ce genre de produit est lié à une industrie du complotisme. Il existe aujourd’hui des entrepreneurs du complot, qui répondent à une demande. Mais, à nouveau, il faut faire attention: voir ce documentaire ne signifie pas y croire. Il y a un tas de raisons de le regarder. Consommer des théories du complot ne veut pas dire qu’on adhère à la thèse centrale. Le complotisme est principalement une posture qui consiste à s’opposer à la théorie officielle. Être contre ne signifie pas pour autant adhérer ou croire à telle ou telle thèse complotiste. Les complotistes, en fait, ne croient pas à grand-chose. Rejeter la technologie de la 5G ne veut pas dire que vous croyez qu’elle est nécessairement  associée à un complot de la franc-maçonnerie ou de Bill Gates: il y a une différence entre signaler un rejet et adhérer sincèrement à une thèse.

"Être contre ne signifie pas pour autant adhérer ou croire à telle ou telle thèse complotiste. Les complotistes, en fait, ne croient pas à grand-chose."

Existe-t-il une prédisposition psychologique au complotisme?

En quelque sorte, nous sommes tous prédisposés à être complotistes. Le complotisme est une espèce de disposition naturelle de l’esprit qui tend à trouver une intention derrière des évènements, une cause externe. Le penchant naturel de l’esprit humain est de chercher un responsable, ainsi qu’un sens. Cette manière de penser parcourt toute l’Histoire, jusqu’à l’avènement de la pensée rationnelle. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’anti-complotisme est tardif dans l’histoire de l’humanité.

Peut-on dresser le profil psychologique du complotiste?

C’est généralement une personne anxieuse, méfiante, qui peut présenter des tendances paranoïaques. C’est aussi une personne habituellement peu éduquée, manquant de ressources pour expliquer les choses de manière différente, faisant preuve d’une certaine paresse intellectuelle qui l’amène à choisir ce qui fait immédiatement sens et est instinctivement plaisant. Le complotiste manifeste aussi un fort besoin d’autonomie et de se sentir “spécial". Il estime qu’il faut penser par soi-même, faire ses propres recherches, ce qui lui permet de se distinguer de la “masse”. C'est une position à la fois accusatrice et victimaire, ce qui vous donne toujours raison.

Mais cette exigence le conduit paradoxalement à accepter des conclusions qui ne sont pas étayées et qui sont généralement toujours les mêmes : Bill Gates, les juifs, les francs-maçons, etc.

C’est en effet un paradoxe du complotisme. On peut observer que les complotismes convergent tous vers des explications toutes prêtes. On pourrait en fait imaginer des tas de complots, mais c’est toujours les mêmes qui reviennent en définitive. Le complotisme consiste, en réalité, moins à penser par soi-même qu’à sélectionner sur le marché des idées, des théories déjà décriées par les élites. Il suffit de choisir ce que les gens n’aiment pas ou désapprouvent. D’où cette impression que le complotisme mélange un ensemble de choses très disparates, qui ont simplement pour caractéristique commune d’être stigmatisées par les “élites".

"Le complotisme est très proche du populisme : c’est au peuple de se reprendre en main, de reprendre le pouvoir, et de déterminer ce qui est vrai et faux."

L’attrait pour le complotisme peut-il s’expliquer par un besoin de faire communauté dans une société qui semble avoir perdu le sens du commun?

Tout à fait. En plus du bénéfice psychologique de se sentir spécial, il y a clairement des facteurs culturels et sociaux derrière le complotisme. Le complotisme est très proche du populisme : c’est au peuple de se reprendre en main, de reprendre le pouvoir, et de déterminer ce qui est vrai et faux. Et c’est donc une manière de faire communauté. On voit d’ailleurs assez rarement des complotistes débattre entre eux. Pourtant, ils ne devraient pas être tous d’accord… Ca prouve bien que ce qui compte pour eux, c’est l’ennemi commun, comme dans le cadre du populisme : les élites politiques, scientifiques et économiques, et bien sûr le journalisme “officiel".

On peut d’ailleurs observer une structure hiérarchique au sein du complotisme. Une théorie du complot concerne rarement uniquement le sujet dont il est question, et chacun est en fait appelé à adhérer à des théories de plus en plus globales. Pour croire à l’idée que la Terre est plate, il faut croire à d’autres théories du complot. Car si la Terre est plate, ce n’est pas seulement un problème géologique, mais un complot d’une ampleur phénoménale. C’est pourquoi le complotisme est surtout une posture idéologique. On ne peut pas réduire le complotisme à des gens qui sont simplement dans l'erreur.  

On ne peut donc pas uniquement interpréter le complotisme par le prisme de l'irrationnel?

Bien sûr, les théories du complot sont irrationnelles. Mais on ne choisit pas par hasard une théorie du complot. Celles-ci sont choisies essentiellement parce qu’elles sont mal vues. Il s’agit d’un choix délibéré de s’orienter vers des savoirs “alternatifs". Ce n’est pas une simple erreur ou une illusion de l’esprit. Évidemment, des gens peuvent se tromper, mais le complotisme n’est pas, selon moi, une question de crédulité ou de manipulation. Un complotiste sait ce qu’il fait en se plaçant par avance dans une posture victimaire. Il s’attend à être rejeté et être traité d’idiot. Si tout le monde était d’accord avec les complotistes, le complotisme n’aurait d’ailleurs plus aucun intérêt. C’est la raison pour laquelle le complotisme ne peut pas devenir mainstream.

"Le recours à l’esprit critique peut être contre-productif, car on encourage les gens à se méfier, à développer une posture sceptique. Or, nous avons davantage besoin de développer la confiance."

Quelles sont nos armes face au complotisme?

Nous sommes dans une phase confuse. De nombreuses solutions sont sur la table, mais elles sont toutes un peu improvisées: enseigner l’esprit critique, permettre d’identifier l’information scientifique, favoriser la circulation de la connaissance, multiplier les fact checking, agir sur la structure même des réseaux sociaux en corrigeant l’information en ligne. C’est ce que font Facebook et Twitter actuellement, de manière assez maladroite. Soyons clairs: si on avait la méthode pour penser correctement, ça fait longtemps qu’on l’aurait appliquée! Le recours à l’esprit critique peut être aussi contre-productif, car on encourage les gens à se méfier, à développer une posture sceptique. Or, nous avons davantage besoin de développer la confiance.

On constate d’ailleurs que les gens qui ont une bonne culture scientifique ne vont pas nécessairement rejeter les idées fausses. Plus vous faites preuve d’esprit critique, plus vous êtes en mesure de défendre vos idées. On peut observer ce phénomène dans le cadre de la crise climatique. Ceux qui rejettent le changement climatique font preuve d’un meilleur esprit critique et sont généralement mieux armés que ceux qui soutiennent l’inverse.

Un vaccin contre le Covid-19 se profile à l’horizon 2021. Peut-on envisager un scénario où le complotisme ambiant amène les gens à ne pas se faire vacciner?

On remarque aujourd'hui qu’il y a une épidémiologie des croyances et des idées qui se développe en parallèle à celle du virus. Le virus circule, tout comme les croyances. Ceux qui ne croient pas à l’existence du virus auront tendance à plus le transmettre, car ils vont moins respecter les mesures de prévention. Les croyances des gens influencent directement la circulation du virus. Que vous croyez ou non à la possibilité qu’un vaccin puisse stopper la maladie va donc avoir des effets bien réels. Mais dans quelle proportion ? Il y a bien sûr des gens qui se déclarent ouvertement anti-vaccins. Cependant, il s’agit d’une minorité. Ce qu’on trouve davantage au sein de la population, ce sont des gens hésitants, qui sont en demande d’informations. Toute la question est de savoir comment accéder à cette catégorie de la population. Demander aux gens de se mobiliser pour quelque chose à propos de laquelle ils hésitent, ce n’est pas simple. Cette situation va montrer la mesure avec laquelle les gouvernements prennent ce problème au sérieux.

*Total Bullshit: aux sources de la post-vérité, Sebastian Dieguez, Éditions PUF, 364p., 20 €

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