interview

Sébastien Boussois, politologue: "Il faut reformuler la notion même de l’État qui ne nous protège plus"

Spécialiste du Moyen-Orient et des relations euro-méditerranéennes, Sébastien Boussois a publié des ouvrages au sujet du terrorisme et du phénomène de radicalisation. Dans son nouveau livre*, il s'interroge sur les conséquences géopolitiques de la pandémie.

Vous estimez que "les crises sanitaires de demain seront encore plus géopolitiques et globales ". Que voulez-vous dire par là ?

Jusqu’il y a quelques années, nous pensions que les épidémies étaient des phénomènes très lointains et relativement localisés. On avait l’impression que le virus restait cantonné à un pays ou à un continent, en l’occurrence la plupart du temps le continent asiatique. Aujourd’hui, plus personne n’est à l’abri. La pandémie a couvert tout l’espace et tout le temps, en nous confrontant à une durée indéterminée. Nous nous sommes rendu compte qu’il s’agissait d’un phénomène social total, un phénomène à la fois global et local, qui a des conséquences sur la sphère privée comme sur la sphère publique. Cette pandémie a mis en lumière un modèle de gouvernance qui n’est pas approprié en matière de gestion et de prévention.

"La Chine devra payer pour ses mensonges et l’enfumage auprès de l’OMS, qui a retardé la prise de conscience globale pour enrayer le virus au plus vite."

De nouvelles alliances vont-elles se dessiner entre les pays suite à cette crise ?

Cette crise va renforcer les camps existants. La défiance à l’égard de l’Asie, de la Chine en particulier, va s’accroitre. La Chine devra payer pour ses mensonges et l’enfumage auprès de l’OMS, qui a retardé la prise de conscience globale pour enrayer le virus au plus vite. Nous étions dans le parfait déni du danger par naïveté mais aussi manque d'informations. Ce virus est donc aussi géopolitique. On le voit très clairement en ce qui concerne la production des vaccins : c’est du chacun pour soi. On assiste quelque part à une forme réadaptée de ce qu’ Huntington appelait « le choc des civilisations » : les vaccins occidentaux pour les pays riches ; les vaccins chinois et russes pour le tiers monde. 

"Nos démocraties, qui se considéraient comme les plus développées et les plus modernes, se sont pris un retour de manivelle. La santé est au coeur de bon nombre de régimes en Asie. Ce n’est plus le cas chez nous."

Pourquoi y a-t-il eu, selon vous, un déni de la pandémie ?

Le monde a été globalement dans le déni, ce qui a provoqué l’impossibilité d’une gestion correcte. On a pu observer que les pays les plus autoritaires ont appliqué une politique de gestion de la pandémie à la hauteur de leur corpus traditionnel de gestion. De leur côté, nos démocraties ont été incapables de prendre des mesures fermes en mettant en place des règles strictes de confinement qu’il aurait fallu adopter dès le mois de mars 2020. Nous n’avons pas été capables d’agir avec fermeté, car nous avons craint que les opinions publiques occidentales jugent qu’il s’agirait de mesures liberticides. Nos démocraties, qui se considéraient comme les plus développées et les plus modernes, se sont pris un retour de manivelle. La santé est au coeur de bon nombre de régimes en Asie. Ce n’est plus le cas chez nous. L’Occident devrait prendre conscience qu’il ne peut plus se glorifier. 

"Nous sommes dans un état de naïveté absolu. Nous devons changer la nature même des interventions de l’État."

Il faudrait donc reformuler le projet démocratique ?

Il faut reformuler la notion et la nature même de l’État qui ne nous protège plus et n’anticipe plus grand-chose face à la multiplication des menaces à venir dans les années à venir sur terre. L’État providence doit être de retour. Sans la santé, rien ne peut fonctionner. Entre la première et la deuxième vague, il aurait fallu augmenter le nombre de lits d’hôpitaux, mais rien n’a été fait: nous avons cru que ce virus allait finir par partir avec l’été, que les vaccins allaient tout régler, etc. Nous sommes dans un état de naïveté absolu. Nous devons changer la nature même des interventions de l’État. L’État doit se réinviter pour affronter ce genre de pandémie. En 1918, on estimait qu’un individu allait connaitre une pandémie au cours de son existence;  aujourd’hui, nous savons qu’une pandémie peut survenir tous les dix ans. Ce manque d’anticipation a considérablement décrédibilisé le politique qui a été incapable de protéger sa propre population et d’anticiper. Cette crise met en question le sens de la politique, mais aussi le sens de l’engagement citoyen.

"Face à la baisse de sa popularité et la paupérisation croissante des Russes, Poutine ne pourra pas tenir uniquement avec l’image d’une Russie forte à l’extérieur."

Que pensez-vous de la situation en Russie ? Le régime de Poutine est-il en train de vaciller ?

Il faut prendre la transition démocratique avec des pincettes. Il est clair que Poutine n’est pas un démocrate et que les Russes ne sont pas destinés à être dirigés par un dictateur mais il ne faut pas oublier que nous sommes face là au plus grand pays du monde qui est exposé à de multiples dangers à ses frontières. Il faudrait éviter le chaos, qu'attendent de nombreux pays en "stan" islamisés. De son côté, Navalny n’est pas simplement un anti-Poutine. Il peut avoir les compétences et le charisme pour devenir président si les soupçons qui pèsent sur lui ne sont que le fait de la propagande officielle russe. Face à la baisse de sa popularité et la paupérisation croissante des Russes, Poutine ne pourra pas tenir uniquement avec l’image d’une Russie forte à l’extérieur. Il peut aussi encore rebondir en proposant aux Russes un nouveau pacte, maintenant qu'il a replacé son pays fièrement sur la scène mondiale, et réparé en partie l'effondrement de l'URSS, ce qu'il qualifiait de pire catastrophe géopolitique du XXe siècle. 

"Nous n’avons jamais eu étant accès à l’information et, paradoxalement, cela provoque une inculture totale."

Existe-t-il, selon vous, des liens entre le phénomène du terrorisme et cette crise sanitaire ?

Premièrement, il y a ce sentiment d’invincibilité: nous avons longtemps cru que le terrorisme était un phénomène lointain, qui avait lieu à Kaboul ou à Bagdad. De la même manière, on a longtemps pensé que la pandémie resterait en Asie. Deuxièmement, nous avons découvert que les ennemis ne venaient pas d’ailleurs, mais qu’ils étaient nés de nos sociétés: la transmission de la menace se fait donc chez nous. Troisièmement, il y a un problème d’approche politique. Que ce soit dans le cas du Covid ou dans le cas du terrorisme, la politique n’a pas été suffisamment préventive. Le financement des organisations qui font de la prévention a été limité. C’est la même chose avec le virus. Lorsque des scientifiques ont alerté au sujet de la situation en janvier 2020, nous aurions dû prendre des mesures. Il y a eu un déni au niveau des pouvoirs politiques, mais aussi au niveau de la population. Ce phénomène a été alimenté par les réseaux sociaux. Nous n’avons jamais eu étant accès à l’information et, paradoxalement, cela provoque une inculture totale. Sur ces deux sujets, nous sommes donc confrontés à une politique impuissante et à une opinion publique fanatisée.

"Il faut dire que le confinement rend déjà fous les plus stables d'entre nous..."

La menace terroriste va-t-elle changer suite à cette pandémie?

L’individualisation de nos sociétés entraine une individualisation des menaces. Ce phénomène existait déjà, mais il va se renforcer. À l’avenir, il n’y aura plus besoin d’une organisation comme Daesh. Daesh a aujourd’hui 40 franchises dans le monde. On va voir apparaître de plus en plus de « drones idéologiques ». Tout individu perdu, dont les projets de vie auront été détruits ou qui aura subi des humiliations, pourra s’improviser terroriste et se radicaliser sans passer par le rite de passage d’une organisation. L'idéologie ne meurt jamais, contrairement à une organisation. Durant cette crise sanitaire, les hôpitaux ont été noyés par les cas de covid, mais aussi débordés par des gens qui, psychologiquement, ont basculé. Il faut dire que le confinement rend déjà fous les plus stables d'entre nous... Dans des contextes de psychoses sociétales et d’anxiété globale, il est clair que certains individus peuvent passer plus facilement à l’acte et tenter le tout pour le tout dans une période d'instabilité totale du monde. 

Le malaise psychologique est de plus en plus palpable au sein de la jeunesse. Que faire ?

En classe, cette hybridation distanciel/présentiel déstabilise énormément les étudiants. Certains abandonnent ; d’autres veulent reprendre leurs études plus tard. En France, on estime que soixante mille étudiants sont actuellement en détresse psychologique. Dans les auditoires, il y aurait la possibilité, avec des mesures barrières, de continuer à faire cours. La transmission d’un savoir doit se faire en présentiel. Même si la numérisation peut, à certains égards, représenter une évolution, on ne peut pas déshumaniser totalement l’enseignement.

" Si nous n’avons pas réussi à sauver les morts, il faut au moins sauver les vivants, sinon nous allons voir s’accumuler les gens qui vont mourir d’autres choses que du covid."

Au-delà des jeunes, c'est une grande partie de la population qui, confrontée notamment aux conséquences économiques de la crise, semble aujourd'hui en état d’épuisement psychologique…

Il faut réinvestir massivement dans tous les services d’aide à la personne. Dans une société désacralisée et désenchantée comme la nôtre, il faut au moins des gardes-fous pour que les individus ne se retrouvent pas dans des situations de détresse absolue. Nous ne pouvons pas nous contenter d’être observateur de cette crise et du drame qui se joue. Si nous n’avons pas réussi à sauver les morts, il faut au moins sauver les vivants, sinon nous allons voir s’accumuler les gens qui vont mourir d’autres choses que du Covid.

*Les nouvelles menaces mondiales : la grande pandémie du déni, Sébastien Boussois, Éditions Mardaga, 179 p., 19,99 €

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