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interview

Sébastien Dumoulin, journaliste: "On se dirige vers une forme de scission technologique avec la Chine"

Un employé de China Mobile Communications Group travaille sur une antenne 5G à Hefei, Chine. ©CHINAFOTOPRESS/MAXPPP

Les coups portés par les États-Unis au géant chinois Huawei ont marqué le début d'un bras de fer technologique face auquel les Européens cherchent encore leur place, analyse Sébastien Dumoulin dans "La guerre mondiale des ondes".

C’est l’histoire d’un champion du monde mis à genoux. Rien ne semblait pouvoir arrêter l’ascension du groupe chinois Huawei, numéro 1 mondial des smartphones et leader incontesté de la 5e génération de téléphonie mobile (5G), quand Washington a déclenché contre lui une "guerre éclair". Il y a eu l’arrestation au Canada de sa directrice financière, Meng Wanzhou, à la demande des États-Unis. L’inscription du géant des télécoms au registre américain des entreprises parias, l’Entity List. L’interdiction de lui vendre les précieux semi-conducteurs américains. Le tout assorti d’une campagne internationale de dénigrement, visant à convaincre les alliés des États-Unis de fermer leurs portes à ce géant. Dans "La guerre mondiale des ondes" (Tallandier, 2021), le journaliste français Sébastien Dumoulin retrace l’histoire de ce bras de fer industriel qui pourrait marquer le début d’un schisme technologique planétaire.

Sébastien Dumoulin, journaliste au quotidien français Les Echos, auteur de "La guerre mondiale des ondes" (Tallandier, 2021). ©doc

À partir de 2018, les États-Unis ont sorti les grands moyens pour contrer l’ascension de Huawei: c’est la soudaine prise de conscience d’un danger ou l’aboutissement d’une rivalité qui maturait depuis longtemps?

Les deux. Tout à coup, il y a cette explosion de mesures qui visent à casser les reins de Huawei. C’est quelque chose d’extraordinaire et d’assez soudain, mais la défiance des États-Unis vis-à-vis de cette entreprise remonte à plus de vingt ans. Les mesures anti-Huawei les plus spectaculaires sont prises par l’administration Trump, mais l’administration Obama et l’administration Bush avaient déjà fait en sorte d'empêcher l’entreprise de pénétrer sur le territoire des États-Unis.

Les Américains sont-ils parvenus à briser Huawei?

Je pense, oui, dans une très grande mesure. Même s’il y a un différé entre la mesure et ses effets. Huawei est une des plus grosses sociétés du monde, avec de l’ordre de 50 milliards de dollars de réserves, énormément de brevets : on ne peut pas d’un claquement de doigts briser une telle entreprise. Les mesures américaines ont été annoncées à partir de 2018 et ce n’est que cette année qu’on commence vraiment à en voir les effets dans les résultats de l’entreprise.

"Huawei était coupable d'être chinois et d'être très en avance sur une technologie particulière, la 5G."

La mesure la plus déterminante aura été de bloquer l’accès de Huawei aux semi-conducteurs américains : c’était son tendon d’Achille?

Oui, c’était en 2019, et au moment où la mesure est annoncée, des analystes financiers disent que c’est un arrêt de mort. Des années passent entre la mesure et ses effets réels et là, le chiffre d’affaires commence à décroître et on entre dans une phase très différente. 

On a beaucoup parlé de la menace de Huawei pour l’intégrité de nos systèmes de communication. Était-elle avérée?

Il n’y avait pas de reproche particulier adressé à Huawei, c’était un risque. Huawei était coupable d’être chinois et d’être très en avance sur une technologie particulière, la 5G, qui allait sous-tendre la transformation numérique des économies notamment occidentales. Les États-Unis ont beaucoup essayé de dépeindre Huawei comme une entreprise quasi criminelle, en disant qu’ils peuvent espionner les réseaux de nos alliés, que l’émergence de cette entreprise s’est faite dans des conditions anormales, de financement, d’appropriation de propriété intellectuelle de leurs concurrents… Mais tout ça aurait pu être reproché à n’importe quelle grosse entreprise chinoise.

La spécificité de Huawei, c’est d’être la seule industrie technologique de pointe à avoir atteint cette dimension, et d’être très présente dans les réseaux du monde entier. Ils étaient en avance sur la 5e génération de téléphonie mobile, donc ils allaient encore se renforcer. Le problème n’est pas tant que Huawei soit forte, c’est que derrière il y a la Chine. Les Américains se sont rendu compte, peut-être un peu tard, qu’elle représentait un risque systémique de la même manière que l’URSS représentait un risque systémique pendant la guerre froide : il fallait faire tomber Huawei pour ralentir la Chine.

Face à ce positionnement américain, les Européens avancent toujours en ordre dispersé?

Oui, on voit qu’en Espagne ou au Portugal, il n’y a aucun problème pour avoir du Huawei sur les réseaux. Le Royaume-Uni a été précurseur à refuser ouvertement tout  nouveau matériel Huawei dans ses réseaux de télécommunication, la Suède a suivi le même chemin. Pas mal de pays, comme la France, interdisent de facto Huawei mais sans le dire ouvertement. La Commission européenne a essayé de fédérer les États sur une position commune, avec une "boîte à outils" pour les forcer à faire une analyse de leurs faiblesses, mais elle ne peut pas aller beaucoup plus loin.

"Les Européens ont des entreprises télécoms puissantes qui subissent des répercussions de l’affaire Huawei."

Pourquoi les Européens sont-ils moins unanimes que les Américains face au risque que peuvent représenter les géants technologiques chinois?

Historiquement, il y a sans doute eu une forme de naïveté, mais contrairement à ce qu’on voit aux États-Unis, il y a toujours une forme de débat en Europe. Pour certains, le risque est maîtrisé et on se met un peu facilement dans la roue des Américains, qui pourraient profiter de la situation pour essayer de faire émerger de nouveaux champions télécoms chez eux, alors qu’ils en sont totalement dépourvus. Les Européens ont des entreprises télécoms puissantes qui subissent des répercussions de l’affaire Huawei. Ericsson par exemple a annoncé récemment que ses chiffres n’étaient pas aussi bons que prévu parce que le marché chinois se fermait beaucoup plus qu’attendu. Ils n’ont pas fait le lien direct avec l’affaire Huawei, mais tout le monde a fait le rapprochement.

Donc pour certains, le risque Huawei était maîtrisé et maîtrisable. D’autres au contraire sont philosophiquement alignés sur la position américaine, considérant que la Chine est une menace pour les pays démocratiques et qu’il faut tout faire pour limiter son ascension technologique. Et aujourd’hui ça passe par une opposition à Huawei. 

La Sûreté de l’État belge vient de mettre en garde contre les smartphones chinois comme Xiaomi, en citant des risques d’espionnage… Huawei n’est qu’un début?

Oui, mais les autres constructeurs de smartphones ne sont pas forcément un bon exemple. Xiaomi a été visé par les États-Unis avant d’être réhabilité, en quelque sorte : il n’y a pas tellement de risque au-delà de la position de force économique que ces acteurs prennent. Le vrai danger que Huawei représentait pour les Américains n’était pas tant sa place sur le marché des smartphones que le fait qu’il soit producteur de matériel de réseau, à destination des opérateurs.

Aujourd’hui, on voit que cette défiance américaine vise d’autres sociétés et technologies chinoises – câbles sous-marins, caméras de surveillance, intelligence artificielle… Pas mal d’acteurs, chez Huawei notamment, espéraient un certain relâchement après l’élection présidentielle américaine de 2020. Non seulement aucune des mesures prises contre Huawei par l’administration Trump n’a été allégée ou levée depuis, mais au contraire l’administration Biden en a pris de nouvelles. Donc on se dirige vers une forme de scission technologique, vers un monde occidental et un monde chinois.

Cette scission technologique serait-elle nécessaire pour éviter un conflit violent?

C’est l’analyse que font notamment de nombreux universitaires américains qui ont alimenté les réflexions de la campagne Biden. La menace que le conflit idéologique dégénère en conflit armé est sans doute plus forte aujourd’hui qu’elle ne l’a jamais été. Dissocier les sujets, considérer que des divergences de vues idéologiques doivent se traduire par des systèmes technologiques différents, c’est peut-être un moindre mal

Les Européens vont donc devoir clarifier leur relation avec la Chine?

Oui, et c’est compliqué, parce que derrière ce sont des questions économiques très délicates. L’Allemagne n’a toujours pas vraiment statué sur le sort à réserver à Huawei : il y a eu des menaces à peine voilées sur les conséquences d’une décision sur l’avenir des ventes de voitures allemandes en Chine. Derrière, ce sont des usines, des emplois… Pour un dirigeant politique européen, c’est très compliqué.

"Ces vingt dernières années, on a péché par optimisme (...). Aujourd’hui on voit que ça n’a pas eu les effets escomptés, donc on repart dans l’autre sens, vers une division du monde."

Une séparation technologique ne risquerait-elle pas de mener à d’autres séparations : un nouveau rideau de fer?

Il est difficile de dessiner à l’avance la profondeur de la fracture qui va se dessiner. Ces vingt dernières années, on a péché par optimisme, à se dire que la mondialisation des échanges économiques allait résoudre tous nos problèmes politiques, et que le fait d’accepter la Chine dans l’OMC, de la laisser se développer, allait mener à une transition en douceur vers une société démocratique. Aujourd’hui on voit que ça n’a pas eu les effets escomptés, donc on repart dans l’autre sens, vers une division du monde. Est-ce que cette division sera totale ? Peut-être qu’il y a une forme d’équilibre à trouver.

Les phrases clés

  • "Les États-Unis ont beaucoup essayé de dépeindre Huawei comme une entreprise quasi criminelle (...). Mais tout ça aurait pu être reproché à n’importe quelle grosse entreprise chinoise."
  • "Pour certains, on se met un peu facilement dans la roue des Américains, qui pourraient profiter de la situation pour essayer de faire émerger de nouveaux champions télécoms chez eux."
  • "Considérer que des divergences de vues idéologiques doivent se traduire par des systèmes technologiques différents, c’est peut-être un moindre mal."

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