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interview

Suhail Shaheen, porte-parole des talibans: "Affaiblir l’Afghanistan n’est dans l’intérêt de personne"

Le porte-parole des talibans, Suhail Shaheen, appelle à ne pas isoler l'Afghanistan. ©REUTERS

L'Echo a rencontré Suhail Shaheen, le porte-parole des talibans et représentant désigné de l’Afghanistan à l’ONU. Après 20 ans de guerre, les islamistes radicaux affirment qu'ils ont changé, et cherchent la reconnaissance des États-Unis et de l'Europe.

Suhail Shaheen, le porte-parole des talibans, a négocié la paix avec les États-Unis durant 7 ans à Doha, où se trouve la représentation des islamistes radicaux. Ces pourparlers, facilités par le gouvernement du Qatar, ont mis fin à la guerre la plus longue de l'histoire des États-Unis. Ils ont aussi donné lieu, fin août, à l'évacuation précipitée des troupes occidentales de Kaboul.

Après un mois d'interruption, les négociations ont repris la semaine dernière dans l’émirat du Golfe. Pour la première fois, les Européens étaient autour de la table.

Vu l’entrée en piste de l'Europe, nous avons décidé d'aller à la rencontre du chef taliban. Après plusieurs jours de tractation, Suhail Shaheen a accepté de répondre aux questions de L’Echo et d’autres médias francophones (Le Monde, Challenges, RFI, TV5 et Le Parisien). Nous avons confronté ses dires à d'autres témoignages.

Ne pas isoler l'Afghanistan

Suhail Shaheen évoque d'emblée des "progrès" dans les pourparlers. "Chacun comprend que la pression ne fonctionne pas, et qu’il faut continuer le dialogue", dit-il. "Nous voulons des interactions avec d’autres pays parce qu'un hiver très rude approche et il y a beaucoup de problèmes à résoudre avec l’ONU sur la fourniture de l’aide humanitaire."

"L’ancienne administration de Kaboul n’a plus de souveraineté nulle part en Afghanistan."
Suhail Shaheen

Le gouvernement de Kaboul veut obtenir la reconnaissance internationale afin de récupérer les 10 milliards de dollars de la banque centrale afghane bloqués aux États-Unis. En outre, Suhail Shaheen a été désigné comme représentant de l’Afghanistan à l’ONU. Mais sans reconnaissance du nouveau pouvoir afghan, ce titre reste lettre morte.

"Le gouvernement actuel de l’Afghanistan doit être reconnu, car nous avons les frontières, le pays et la souveraineté. Toutes les villes majeures sont sous notre contrôle et nous avons le soutien du peuple d’Afghanistan. L’ancienne administration de Kaboul n’a plus de souveraineté nulle part en Afghanistan", plaide-t-il.

Les talibans sont soutenus, il est vrai, par une partie de la population afghane. Mais dans les grandes villes, l’opposition reste très vive, femmes en têtes.

La stratégie des Occidentaux est de négocier avec la branche modérée des talibans, dont fait partie Suhail Shaheen. Traiter avec eux évite que l'Afghanistan ne se retrouve sous le contrôle des talibans les plus radicaux. Le pays tomberait alors dans le giron de la puissante Chine voisine, avide de ressources minérales et peu regardante sur les droits humains.

"Nous avons dit aux ambassadeurs européens qu’affaiblir l’Afghanistan n’est dans l’intérêt de personne."
Suhail Shaheen

Pour Suhail Shaheen, isoler Kaboul ne mènera à rien. "Nous avons dit aux ambassadeurs européens qu’affaiblir l’Afghanistan n’est dans l’intérêt de personne. Si le pays est affaibli, cela créera des problèmes de sécurité pour vous. D’autres groupes terroristes viendront, et ils vous menaceront. Il y aura aussi de nouvelles vagues de réfugiés vers les pays européens", dit-il. Ce type de menace ressemble fort à celle que lancent d'autres dirigeants, comme le président turc Recep Tayyip Erdogan, lorsqu'ils n'obtiennent pas ce qu'ils veulent de l'Occident.

Lutte contre les terroristes

Les États-Unis et l’Europe posent des conditions strictes à la reconnaissance du gouvernement afghan. Garantir les droits des femmes, autoriser la libre circulation et lutter contre les terroristes de Daech et d’Al-Qaïda.

Les talibans se sont engagés à combattre les groupes terroristes. "Nous ne permettrons à personne d’utiliser le sol afghan pour attaquer d’autres nations, parce que c’est dans notre intérêt. Nous voulons la paix et la stabilité", dit Suhail Shaheen.

Les talibans traquent Daech. Par contre, Al-Qaïda a noué des liens matrimoniaux avec certaines familles talibanes, ce qui rend la lutte compliquée.

"Maintenant, nous affrontons Daech, et on ne peut pas les comparer à l’armée américaine."
Suhail Shaheen

Lors des négociations, Suhail Shaheen a rejeté l’aide américaine pour combattre les terroristes. "Nous avons la capacité de les battre nous-mêmes, ils sont affaiblis", dit-il. "Nous avons affronté les États-Unis. C’est une armée très forte et sophistiquée, mais nous avons été capables de reprendre 80% de notre territoire. Maintenant, nous affrontons Daech, et on ne peut pas les comparer à l’armée américaine".

Droits des femmes

Des témoignages en Afghanistan affirment que rien n’a changé, surtout sur les droits des femmes.

"Les femmes ont droit à l’éducation, au travail et même à faire du business, dans le respect de la règle islamique et pour autant qu’elles portent un hidjab."

Nous interpellons Suhail Shaheen sur cette question. "Si des gens lancent ce genre de plainte, c’est pour trouver asile dans les pays occidentaux", rétorque-t-il.

"Notre politique, c'est que les femmes ont droit à l’éducation, au travail et même à faire du business, dans le respect de la règle islamique et pour autant qu’elles portent un hidjab", ajoute-t-il.

Pourtant, selon plusieurs témoignages, les femmes ont été forcées de remettre la Burqa dès l’arrivée des talibans, ce qui est plus qu'un hidjab.

Sur le droit à l’éducation, "70% de toutes les écoles d’Afghanistan sont ouvertes du primaire au secondaire", assure-t-il. Selon les ONG, les écoles ne sont ouvertes que dans 4 provinces sur les 34 du pays.

Les femmes seraient aussi privées de sport. "Je ne suis pas au courant d’une telle décision. Vous avez entendu cela sur les réseaux sociaux", réplique-t-il.

Le lendemain de cet entretien, nous avons rencontré la boxeuse afghane Seema Rezai, réfugiée à Doha. "Les talibans m'ont écrit pour me demander d'arrêter, sinon il m'arriverait quelque chose", a-t-elle confié.

Société inclusive

Les Occidentaux veulent aussi une société et un gouvernement inclusifs en Afghanistan. "Toutes les ethnies d’Afghanistan ont le droit de faire partie du gouvernement", assure-t-il. Pour l’instant, l’exécutif afghan n’est composé que de talibans. Sans femme ni membre d'une ethnie minoritaire.

Nous testons notre interlocuteur. Une femme peut-elle devenir ministre dans le gouvernement taliban? "Oui, oui, cela peut arriver" dit-il. "Maintenant, la nomination d’une femme à ce poste dépend des dirigeants, et ce sera quand et comme ils le veulent."

Les Belges, libres de partir

Depuis août, des milliers de personnes fuient d’Afghanistan. Les talibans ne s’y opposent pas.

"Si c’est leur volonté, les Belges peuvent quitter l’Afghanistan."
Suhail Shaheen

"Nous nous engageons à la liberté de mouvement. Nous préférons bien sûr que les personnes qualifiées restent en Afghanistan. Mais c’est leur droit de partir s’ils le veulent", dit Suhail Shaheen.

Cette promesse concerne aussi les Belges. "Oui, si c’est leur volonté, les Belges peuvent quitter l’Afghanistan". Les départs nécessitent toutefois de longues négociations, le plus souvent par l'intermédiaire du Qatar.

Droits humains

Les talibans ont-ils changé? La réponse fuse. "Nous avons les mêmes objectifs, garantir l’indépendance, la prospérité du peuple et établir un gouvernement islamique. Bien sûr, l’approche est différente aujourd’hui", dit Suhail Shaheen. "Dans le passé, nous nous sommes concentrés sur la guerre. Aujourd’hui, nous nous concentrons sur les projets économiques, créer de l’emploi pour notre population, élever leur niveau de vie."

"La presse peut faire son travail, critiquer le gouvernement, cela ne pose aucun problème."
Suhail Shaheen

Tout cela reste à voir. Sur le terrain, l’ONU, des ONG et des médias afghans dénoncent des exécutions et des emprisonnements de journalistes et d’opposants. "Ce sont des plaintes sans preuve. Il n’y a pas d’exécutions. La presse peut faire son travail, critiquer le gouvernement, cela ne pose aucun problème", dit Suhail Shaheen. "Aucun centre de détention ne contient de prisonnier politique".

Selon Dinushika Dissanayake, directrice adjointe pour l’Asie du Sud à Amnesty International, les défenseurs des droits humains sont systématiquement poursuivis par les talibans depuis la mi-août.

Les personnes qui ont collaboré avec les forces occidentales en Afghanistan se disent inquiétées par le pouvoir taliban. Suhail Shaheen nie. "Une amnistie générale a été décidée. Ils peuvent vivre à nouveau comme des Afghans", dit-il.

Le lendemain de cet entretien, nous rencontrions Abdul Nassir, un interprète des forces américaines et françaises, en fuite à Doha pourchassé par les talibans. "J'étais prêt à mourir. Je n'avais pas peur d'eux. Mais pour ma femme et mes filles, oui", a-t-il expliqué.

Crise économique

Vingt ans de guerre ont mis l'économie de l'Afghanistan à terre. "Beaucoup ont fui le pays et la pauvreté s’est accrue, 90% des gens sont dans la pauvreté, c’est l’héritage du précédent gouvernement", accuse Shaheen. "Nous devons prendre en charge les problèmes économiques, quand bien même nous affrontons des sanctions, que l’aide ne vient pas et que les réserves de notre banque centrale sont gelées par les États-Unis."

Selon l’ONU, le niveau de pauvreté est un peu moins élevé (72%). Par ailleurs, les talibans n'ont pas encore présenté de plan pour relancer l'économie du pays.

11-Septembre

"À cette époque, nous leur avions dit que l’Afghanistan est un marécage, tout qui arrive ici ne retourne pas facilement."
Suhail Shaheen

Nous évoquons avec le taliban la tragédie du 11-Septembre, provoquée le leader d’Al-Qaïda, Oussama Ben Laden, réfugié en Afghanistan et protégé par les talibans au nom du code Pachtoune. "À cette époque, nous leur avions dit que l’Afghanistan est un marécage, tout qui arrive ici ne retourne pas facilement", réagit Suhail Shaheen. "Tout cela en définitive pour se mettre autour de la table, vingt ans après, et parler."

Les phrases clés

  • "Nous avons dit aux ambassadeurs européens qu’affaiblir l’Afghanistan n’est dans l’intérêt de personne. Si le pays est affaibli, cela créera des problèmes de sécurité pour vous."
  • "Oui, si c’est leur volonté, les Belges peuvent quitter l’Afghanistan."
  • C’est notre politique que les femmes aient le droit à l’éducation, au travail et même à faire du business, dans le respect de la règle islamique et pour autant qu’elles portent un hidjab."
  • "Nous avons les mêmes objectifs, garantir l’indépendance, la prospérité du peuple et établir un gouvernement islamique. Bien sûr, l’approche est différente aujourd’hui."

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