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interview

Trinh Xuan Thuan, astrophysicien: "L’intelligence, sans la sagesse, mène inévitablement à l’auto-destruction"

Pour l'astrophysicien Trinh Xuan Thuan, il faut éviter à tout prix que l’espace soit "commercialisé". ©Antonin Weber / Hans Lucas

Dans son dernier livre, l'astrophysicien Trinh Xuan Thuan interroge la présence d'autres formes de vie dans l'Univers. Rencontre pour évoquer l'état actuel de la recherche spatiale et ses multiples enjeux.

Sommes-nous seuls dans l'Univers ? Existe-t-il des planètes comparables à la Terre, capables d’héberger la vie ? Si aujourd'hui personne ne peut apporter de réponses à ces questions, il existe cependant de nombreuses hypothèses. Dans son dernier livre*, l'astrophysicien Trinh Xuan Thuan, professeur d'astronomie à l'université de Virginie, interroge la présence d'autres formes de vie dans l'Univers. Il revient avec nous sur l'état actuel de la recherche spatiale et ses multiples enjeux.

En quoi, selon vous, la découverte des exoplanètes - ces planètes situées en dehors du système solaire - incarne-t-elle la révolution copernicienne du XXIe?

Au XVIe siècle, Copernic a délogé la Terre de sa place centrale dans le système solaire. Depuis le fantôme de Copernic n’a cessé de nous hanter. Notre Soleil n’est pas au centre de la Voie lactée, mais une simple étoile parmi les centaines de milliards que comporte notre galaxie. Cette dernière se perd à son tour parmi les centaines de milliards de galaxies qui peuplent l’univers observable.

La place de l’homme s’est donc considérablement rapetissée, à la fois dans l’espace et dans le temps. Pourquoi la Terre serait-elle dès lors la seule à héberger la vie et la conscience? Pendant très longtemps, on pensait qu’il devait exister d’autres systèmes planétaires dans la Voie lactée, mais les observations manquaient. Finalement, en 1995, deux astronomes suisses, Michel Mayor et Didier Queloz, ont pu détecter pour la première fois une exoplanète autour de l’étoile Pégase 51. Depuis, il y a eu une avalanche de découvertes d’exoplanètes.

Aujourd’hui l’existence de quelque 4500 exoplanètes a été confirmée, et on estime qu’il existe des milliards de systèmes planétaires dans la Voie lactée. Peut-être une de ces exoplanètes possède-t-elle les conditions requises pour héberger la vie et la conscience?

"Mon hypothèse préférée: nous sommes technologiquement tellement en retard par rapport à ces civilisations extraterrestres qu’elles n’ont aucun désir d’entrer en contact avec nous."

Mais, pour l’instant, et malgré nos efforts pour entrer en contact avec d’autres habitants de l’espace, c’est le silence…

La radio astronomie a pris son essor après la Seconde Guerre mondiale et, depuis le début des années 60, nous utilisons les plus grands radiotélescopes sur Terre pour tenter de détecter des signaux radio potentiels envoyés par E.T. : c’est le programme SETI (NDRL Search for Extra-Terrestrial Intelligence). Mais, malgré des efforts considérables depuis plus d’un demi-siècle, nous n’avons établi aucun contact. En vérité, nous cherchons une aiguille dans une botte de foin, car nous ne savons pas vers quelle étoile braquer nos télescopes. Et nous sommes aussi dans l’ignorance complète de la fréquence utilisée par E.T., s’il existe, pour diffuser ses messages.

Comment expliquer ce silence? Vous faites plusieurs hypothèses…

Il y a plusieurs hypothèses pour expliquer ce silence troublant. Celle que je préfère est celle-ci: nous sommes technologiquement tellement en retard par rapport à ces civilisations extraterrestres qu’elles n’ont aucun désir d’entrer en contact avec nous. Il faut savoir que notre système solaire s’est développé tardivement. La première forme de vie est apparue sur Terre il y a 3,5 milliards d’années.

Dans l’histoire cosmique, c’est assez récent, en sachant que l’âge de l’Univers est de 13,8 milliards d’années. Si ces vies intelligentes se sont développées plus tôt, elles sont probablement tellement en avance dans leur développement technologique qu’elles n’ont aucun désir de communiquer avec nous. C’est l’hypothèse du "zoo cosmique": E.T. nous regarde de loin comme nous contemplons des chimpanzés en cage. Peut-être attend-il patiemment que nous rattrapions notre retard…

"L’espèce humaine est entrée dans l’ère technologique depuis à peine deux siècles, et nous mettons déjà la planète, les autres espèces et nous-mêmes en danger à cause de notre égoïsme et de notre cupidité."

Autre hypothèse, plus inquiétante, nous sommes seuls dans l’Univers…

Oui, on peut aussi supposer que nous sommes seuls, car toutes les autres civilisations avancées se seraient auto-détruites. Ce qui laisserait à penser que l’intelligence, sans la sagesse, mène inévitablement à l’auto-destruction. Cela ne présage rien de bon pour nous au regard de la situation actuelle. L’espèce humaine est entrée dans l’ère technologique depuis à peine deux siècles, et nous mettons déjà la planète, les autres espèces et nous-mêmes en danger à cause de notre égoïsme et de notre cupidité.

Quel est aujourd’hui l’enjeu principal de la recherche spatiale?

L’enjeu majeur dans la prochaine décennie, ce sera la recherche d’une forme de vie autre que la nôtre dans le système solaire. Nous savons aujourd’hui que nous sommes la seule forme de vie intelligente dans le système solaire. Mais la vie a pu ou peut exister, sous une forme plus rudimentaire, sous forme de bactéries par exemple, à d’autres endroits de notre système planétaire. Ainsi la recherche d’une vie bactérienne, passée ou présente, sur Mars est l’objet de toutes les attentions.

Pourquoi Mars? Parce que, bien que sa surface soit aride aujourd’hui, Mars a eu de l’eau liquide à sa surface dans le passé, il y a entre 3 et 4 milliards d’années. Et qui dit eau, dit peut-être vie. La recherche d’une vie bactérienne martienne est précisément la mission du robot de la Nasa Perseverance qui s’est posé sur le sol de la planète rouge en février 2021.

"Il faut éviter à tout prix que l’espace soit 'commercialisé'."

La découverte d’une autre forme de vie sur Mars, même très archaïque, va révolutionner notre vision de l’univers et jeter un éclairage nouveau sur nos origines. Nous savons que la première bactérie est apparue sur Terre assez rapidement, il y a 3,5 milliards d’années, soit environ un milliard d’années après la formation de notre planète. Mais comment ? Nous l’ignorons. Comment la vie animée a-t-elle pu surgir de poussières d’étoiles inanimées ? 

La découverte d’une autre forme de vie sur Mars pourrait nous donner des informations précieuses. Et cela démontrerait par la même occasion que la vie n’est pas apparue que sur Terre. Si la vie est apparue indépendamment à deux endroits différents, la probabilité qu’elle ait surgi en d’autres endroits dans l’univers est beaucoup plus grande. Ce qui signifierait que l’univers est biocentrique, qu’il tend vers la vie et la conscience. C’est mon pari.

L’espace est aussi devenu le lieu d’enjeux géopolitiques importants. Vous craignez la formation de "monopoles" dans l'espace?

Pour l’instant l’espace, les planètes et les étoiles appartiennent à toute l’humanité. Mais les enjeux économiques, politiques et militaires sont énormes. Ce n’est pas un hasard si les Chinois veulent mettre un taïkonaute sur la Lune. C’est d’ailleurs ce qui motive les Américains à y retourner. Il faut éviter à tout prix que l’espace soit "commercialisé".

"Si notre planète a des problèmes, la solution n’est pas d’émigrer sur Mars, mais de s’unir pour sauver la Terre."

Comment réguler? Faudrait-il créer des instances de contrôle?

Il faudrait que l’humanité tout entière se mette d’accord sur le statut de l’espace et mette en place, par l’intermédiaire des Nations-Unies, des protocoles internationaux. Mais les Nations-Unies sont un empereur en papier, elles n’ont aucun pouvoir politique et militaire pour imposer ces accords. C'est pourquoi certaines nations et quelques personnes très riches veulent mettre la main sur l’espace.

Que pensez-vous d’un personnage comme Elon Musk?

Musk a accompli de bonnes choses. En développant des fusées réutilisables grâce à sa compagnie SpaceX , il a secoué la Nasa qui tendait à s’endormir et à se rigidifier dans sa bureaucratie. Mais si Musk dépense énormément d’argent dans la recherche spatiale, son but n’est pas de faire avancer la science, mais dans celui de s’enrichir en  transportant des touristes sur Mars.

Je ne suis pas d’accord avec son idée d’aller coloniser Mars. Si notre planète a des problèmes, la solution n’est pas d’émigrer sur Mars, mais de s’unir pour sauver la Terre. L’homme peut le faire en modifiant son mode de vie et en exerçant plus de compassion. La Terre est tellement plus accueillante que Mars. Elle est certainement la planète la plus habitable du système solaire, la seule connue qui contient des océans liquides, des arbres et des fleurs.

Durant la crise du covid, c’est la science qui nous a sauvés. Sans elle, nous serions dans une situation catastrophique.

Comprenez -vous cependant cette fascination qu’exerce l’espace sur nous?

Je comprends que les gens soient fascinés par l’espace. C’est une sorte de nouvelle frontière. Et je comprends que certains rêvent de se payer un voyage sur la Lune ou sur Mars, et de voir notre planète bleue dans son unité, sa globalité et sa fragilité, flottant dans le noir de l’espace.  Mais, tout d'abord, on minimise l’impact physique et psychologique d’un voyage de longue durée dans l’espace. Il faut de 9 mois à une année pour aller sur Mars.  Ensuite, la recherche spatiale se fera de manière beaucoup plus efficace et moins coûteuse avec des robots. 

L'espace alimente nos rêves, mais aussi un complotisme délirant. Cela vous inquiète?

Oui, c’est inquiétant. Avec Internet, il est facile pour les gens d’aller sur des sites qui les  confortent dans une vision fausse de la réalité. Les fake news se propagent très facilement. N’importe quel mensonge peut acquérir le statut de vérité sur Internet. Comment réguler ce phénomène sans recourir à la censure ? Un chef d’entreprise, qui gère un réseau social par exemple, doit-il faire la censure ? Ce sont des questions difficiles. La vérité est ce vers quoi l’on tend et il faut se fier à la science pour l’établir, car la science s’auto-vérifie. Durant la crise du covid, c’est la science qui nous a sauvés. Sans elle, nous serions dans une situation catastrophique.

*Monde d'ailleurs, Trinh Xuan Thuan, Ed. Flammarion, 544 p., 23,90 €

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