Vers un partenariat privilégié entre Poutine et Merkel?

La rencontre entre Vladimir Poutine et Angela Merkel actera-t-elle le renforcement d'un axe Moscou-Berlin? ©AFP

Avec la décision américaine de sortir de l'accord nucléaire iranien, l'Europe a essuyé un nouveau camouflet de la part de Donald Trump. Vladimir Poutine pourrait-il profiter de la situation pour sortir de son isolement diplomatique à l'égard de l'Europe?

Un an après une rencontre relativement houleuse entre Angela Merkel et Vladimir Poutine, le ton de la rencontre diplomatique de ce vendredi s'est révélé plus consensuel. Malgré les nombreux désaccords passés et présents entre Berlin et Moscou, les positions américaines constituent un repoussoir commun propice au rapprochement des deux chefs d’État.

Consensus affiché face à Trump

Symbole de cette "alliance" entre Berlin et Moscou, la rencontre ce vendredi à Sotchi des deux dirigeants. Ce rapprochement avec la Russie traduit l'avènement d'une nouvelle stratégie allemande plaçant les relations avec Moscou au centre de sa politique, selon un haut fonctionnaire allemand, expert de la stratégie de la chancellerie.

Angela Merkel et Vladimir Poutine partagent notamment des positions communes dues notamment aux conséquences des décisions prises par Donald Trump.

> Réaction aux sanctions américaines

"Nous poursuivons nos contacts avec l'Iran et essayons de la convaincre de rester fidèle à notre accord qui permet plus de contrôle et de sécurité. L'Iran respecte ses engagements selon les informations de l'AIEA"
Angela Merkel
Chancelière allemande

Moscou et Berlin coïncident dans leur volonté de protéger leurs intérêts commerciaux respectifs face aux sanctions de Washington. Tous deux haussent par ailleurs le ton à l'égard de l'opposition de Donald Trump au projet de gazoduc reliant la Russie à l'Allemagne.

En réaction à l'annonce de sanctions économiques sur les entreprises européennes souhaitant investir en Iran, la Commission Européenne a lancé ce vendredi "un règlement de blocage" destiné à les protéger.

De plus, les taxes américaines sur les importations d'acier et d'aluminium sont fortement décriées par l'Union Européenne.

Cependant, le Président russe a enjoint à prendre des contre-sanctions mesurées envers les États-Unis. "Les contre-sanctions doivent être équilibrées et modérées pour ne pas causer de dommages à notre économie ou à celle de nos partenaires commerciaux."

> Défendre l'accord nucléaire iranien

Alliée de premier ordre de Téhéran, la Russie partage la même ligne que l'Europe concernant la condamnation du retrait américain de l'accord sur le nucléaire.  

"Nous avons évoqué le fait que les États-Unis se sont retirés de l'accord nucléaire. Nous appuyons cet accord et continuons à le respecter. Je crois que cet accord n'est pas parfait mais il vaut mieux que l'absence d'accord", a affirmé la chancelière allemande durant la conférence de presse.

"Nous poursuivons nos contacts avec l'Iran et essayons de la convaincre de rester fidèle à notre accord qui permet plus de contrôle et de sécurité. L'Iran respecte ses engagements selon les informations de l'AIEA (Agence Internationale de l’Énergie Atomique). Nous considérons que pour l'Iran aussi, il serait intéressant de rester dans cet accord", a-t-elle poursuivi.

Poursuite du projet de gazoduc Nord Stream 2

En outre, les deux dirigeants portent un projet de gazoduc particulièrement controversé reliant l'Allemagne à la Russie. Ils souhaiteraient édifier un gazoduc sous-marin Nord Stream 2 via la mer Baltique. Le dessein partagé de Berlin et de Moscou hérisse plusieurs pays européens et a été vivement remis en cause par Washington.

"Nous serions ravis si le projet ne voyait pas le jour", a confié la vice-secrétaire d’État américaine Sandra Oudkirk au Süddeutsche Zeitung. Elle rappelle que le Congrès américain a permis à Washington en août dernier de sanctionner toute entreprise, y compris européenne, qui serait impliquée dans des projets de gazoducs avec la Russie.

"Après le lancement de Nord Stream 2, l'arrêt du transit de gaz par l'Ukraine n'est pas envisagé"
Vladimir Poutine
Président russe

Des propos qui n'ont pas entamé la détermination du tandem Berlin-Moscou. "Après le lancement de Nord Stream 2, l'arrêt du transit de gaz par l'Ukraine n'est pas envisagé. Les livraisons seront poursuivies si elles s'avèrent fondées et opportunes pour les acteurs économiques", a indiqué Vladimir Poutine. Angela Merkel a rejoint cette posture tout en demandant des "garanties" en ce sens pour Kiev.

"La situation est très difficile vu les dernières déclarations de Washington selon lesquelles ce projet n'est pas conforme aux intérêts des pays européens", a indiqué Dmitri Peskov, qui assure que le dossier fera l'objet de discussions "actives."

Les deux partenaires commerciaux précisent que le projet gazier n'a pas de dimension politique mais constitue uniquement un projet économique. "Nous avons évoqué le transit de gaz pour l'Ukraine. Nous aussi nous considérons Nord Stream 2 comme un projet économique mais ce projet a d'autres composantes. Il faut penser aux garanties pour l'Ukraine", a fait valoir Angela Merkel.

Vladimir Poutine a estimé que l'opposition des États-Unis au projet s'expliquait par le souhait de Donald Trump de promouvoir le gaz comprimé d'origine américaine sur le marché européen. "Je le comprends, il défend ses intérêts (...) mais la suite dépend de nous, de la façon dont nous nouons des relations avec nos partenaires."

Des intérêts réciproques

Cet axe que Berlin entend conforter peut-il servir les ambitions de Vladimir Poutine? Selon Josef Janning, chef du bureau de Berlin au Conseil Européen des affaires étrangères, la réponse semble évidente. "Poutine apprécie l'irritation que Trump a créée en Europe. A ses yeux, je crois, le développement est plutôt positif."

Cette proximité diplomatique pourrait permettre au Kremlin de rompre son isolement diplomatique vis-à-vis de l'UE et de renforcer son influence avec l'Allemagne et l'Europe. Pour rappel, la Russie avait vu sa sphère d'influence réduite à la suite de son éviction du G8 en 2014. Pour Josef Janning, si le leader russe avait déjà tenté d'intimider Angela Merkel par le passé, "elle est encore là, tout comme lui."

36%
Pourcentage d'Allemands en faveur d'un partenariat avec la Russie
Selon un sondage publié vendredi par ZDF television, les Allemands seraient plus enclins à soutenir un partenariat avec la Russie qu'avec les États-Unis. 36% des sondés sont favorables au rapprochement avec le Kremlin, contre 14% concernant Washington.

A l'échelle internationale, le Président russe entend se positionner avec fermeté sur le dossier iranien pour s'afficher en tant que partenaire indispensable dans la défense de l'accord nucléaire.

Pour Angela Merkel, l'intérêt réside avant tout dans une volonté de projeter les valeurs européennes à une plus large échelle, mais également dans le désir de préserver les intérêts économiques allemands en Iran et en Russie.

"Quand les opinions coïncident, cela signifie déjà que les pays commencent au moins à être un peu plus proches", a souligné Yuri Ushakov, un conseiller en politique étrangère du Kremlin. La rencontre de Sotchi sera "un contact très important", a-t-il ajouté.

Emmanuel Macron s'entretiendra avec le Président Poutine lors d'un déplacement à Saint-Pétersbourg

Après la chancelière allemande, c'est avec le Président français Emmanuel Macron que s'entretiendra Vladimir Poutine le 24 mai. Ils évoqueront en priorité les dossiers iranien, ukrainien et syrien. Ils prendront part le 25 mai au Forum économique de Saint Pétersbourg en présence également du Premier ministre japonais Shinzo Abe.

L'enjeu de la rencontre: "avoir un dialogue substantiel (...) pour dégager des points communs face aux crises internationales", rapporte l’Élysée. Assurément, le dossier iranien sera au centre des discussions. Les deux dirigeants souhaitent le maintien de l'accord nucléaire iranien mais si Vladimir Poutine réclame son "application stricte", Emmanuel Macron prône quant à lui un "accord élargi."

Bien que de nombreuses divergences existent entre les deux pays, "le dialogue entre eux a été maintenu et les échanges téléphoniques ont été nombreux. Dès la rencontre de Versailles, nous avons pris le pari d'un dialogue constructif mais franc. Quand il y a des désaccords, on le dit, mais cela n'empêche pas de travailler ensemble", a précisé la présidence.

"Nous travaillons en ce sens, avec la conscience de la difficulté que cela représente de dégager des points d'accord et d'avancer ensemble mais avec la volonté de le faire parce que c'est nécessaire."

Le Président Macron souhaite également "relancer la relation bilatérale dans tous les secteurs possibles: économique, universitaire, culturel, sportif...", a indiqué l’Élysée.

"Toute rencontre avec le dirigeant d'un pays leader de l'UE a une importance particulière (...) Et ils s'entretiennent pour la première fois depuis la réélection de Poutine et de Merkel. C'est très important", a commenté Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin.

Néanmoins, l'opposition frontale d'Angela Merkel à Donald Trump ne fait pas l'unanimité. "Je n'achète pas cela du tout", a critiqué Richard Grenell, ambassadeur américain en Allemagne. "Nous avons des désaccords, mais nous sommes profondément amis."

Quid des conflits en Syrie et en Ukraine?

Pour autant, ce rapprochement n'est pas synonyme de résolution des tensions entre l'Europe et la Russie. Les relations diplomatiques entre les deux régions n'ont pas été particulièrement au beau fixe ces dernières années.

Les désaccords concernant le conflit syrien, l'annexion de la Crimée ou encore la guerre dans l'est de l'Ukraine figurent parmi les points de crispation majeurs entre le Kremlin et l'UE.

Lors de leur conférence de presse conjointe, les dirigeants ont défendu les accords de Minsk, devant garantir un cessez-le-feu en Ukraine. "Nous insistons sur la nécessité de respecter les accords de Minsk", a affirmé Vladimir Poutine, alors qu'un regain de tension a été observé ces derniers jours.

Même opinion pour la chancelière allemande. "Les accords de Minsk existent et restent la seule base possible sur laquelle on peut continuer notre travail. Il faut envisager le déploiement de la mission de l'ONU (...) pour stabiliser la situation et pour en venir à des mesures politiques."

Dans cette optique, la chancelière allemande et le Président russe projettent d'organiser un sommet quadripartite (format Normandie) avec Emmanuel Macron et le président ukrainien Petro Porochenko afin d'avancer sur une éventuelle mission de maintien de la paix de l'ONU. Un sommet que chaque pays espère concluant après l'échec de la rencontre à quatre tenue en 2016.

Concernant la Syrie, le locataire du Kremlin a souligné la nécessité de "dépolitiser" la question de la reconstruction du pays. Il a remis en cause le fait que l'Union Européenne a pris l'engagement de ne pas apporter une aide financière pour la reconstruction de la Syrie tant que Bachar al-Assad ne partagerait pas le pouvoir avec l'opposition.

Pour Angela Merkel, "la proposition de l'ONU de lancer le processus constitutionnel est appuyée par toutes les parties. Le processus politique est nécessaire et doit être lancé."

Récemment, les tensions s'étaient de nouveau exacerbées entre la Russie et l'Europe à la suite de l'empoisonnement de l'ex-espion russe Sergueï Skripal à Salisbury, qui avait engendré des expulsions réciproques de diplomates. Questionné à ce sujet par un journaliste, le Président russe s'est dit heureux de l'amélioration de l'état de santé de Sergueï Skripal.

Il a mis en avant la main tendue aux Britanniques par la Russie pour mener l'enquête. "Si un poison militaire avait été utilisé, il serait mort sur place. Puisse Dieu lui offrir une bonne santé."

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