reportage

Vers une société sans plastique?

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La Belgique est l’un des champs de bataille où se joue la guerre contre les déchets plastiques. De la réduction de la consommation d’emballages à la conception de nouveaux plastiques biodégradables, en passant par le développement du marché des pellets de plastique recyclé.

Danse macabre dans le grand bleu. Une mère dauphin-pilote refuse de se séparer de son veau, plusieurs jours après sa mort. La voix de David Attenborough, célèbre naturaliste de la BBC, suggère que le plastique qui a contaminé le lait maternel est en partie responsable du drame. C’est invérifiable, mais la séquence du documentaire "Blue Planet II" diffusée en novembre dernier, a réveillé la vague d’indignation contre le déversement de plastiques dans l’environnement, qui contamine tous les étages de la chaîne alimentaire.

Comme quelques mois plus tôt, quand le monde découvrait les images de l’île vierge de Henderson, un paradis du Pacifique sur lequel le "7ème continent" s’était frotté, abandonnant sur ses plages 18 tonnes de plastique. Si rien n’est fait, la masse de polymères synthétiques dans les océans aura dépassé celle de poissons d’ici trente ans, estime la Fondation Ellen Mac-Arthur. L’avertissement s’est mué en slogan, repris cette semaine encore par la Commission européenne, qui lançait sa "stratégie" de lutte contre les déchets plastiques. Avec deux mots d’ordre: réduire les déchets et la prolifération des microparticules de plastique; et faire du recyclage des polymères un business rentable.

Objectif "zéro"

Pour l’environnement, le meilleur plastique est celui qu’on n’utilise pas. Ainsi la Commission veut-elle "restreindre" l’utilisation volontaire de microplastiques – comme les microbilles dans les cosmétiques –, ou encore doper la recherche pour limiter les émissions involontaires, liée à l’usure des pneus ou des vêtements, par exemple. Et le secteur lance des initiatives à la marge pour limiter les fuites inutiles. L’industrie mène ainsi, via son organisation européenne Plastics Europe, une opération "zéro perte de granulé" à Anvers, qui vise à revoir les processus de chargement pour que les pellets de plastique ne se disséminent plus dans la nature pendant les opérations de transport.

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Mais c’est chez le consommateur que se développe l’approche la plus radicale. Alors que les emballages à usage unique forment 60% des déchets plastiques ménagers, le mouvement "zéro déchet" défend toutes les démarches qui peuvent éviter de remplir les poubelles. Il gagne en échelle quand les pouvoirs publics s’y mettent; quand les régions interdisent les sacs en plastique à usage unique aux caisses; quand des communes et organisateurs d’événements mettent en place des systèmes de consigne de gobelets réutilisables… La distribution s’adapte avec une ambition variable.

Depuis ce jeudi, les clients de la chaîne de magasins "durables" Färm peuvent acheter une salade prête à l’emploi dans un contenant en verre consigné. "Le zéro waste n’est pas une mode, c’est un mode de vie qui est là pour durer", estime Alexis Descampe, CEO de la coopérative qui l’encourage aussi en proposant une large gamme de produits en vrac, mais dont les rayons restent largement garnis de pastique.

Dans les chaînes traditionnelles de supermarchés, la prise de conscience se fait lentement. Carrefour est le premier des grands distributeurs belges à avoir accepté d’utiliser les contenants que les clients apportent pour emballer les produits vendus au comptoir. Delhaize indique avoir supprimé 19 tonnes de plastique par an en utilisant un système de gravure laser pour identifier certains légumes bio et ainsi éviter d’avoir à les emballer pour les distinguer. Et chez Lidl, ce sont 4,7 tonnes de plastique qu’on se félicite d’avoir économisé en remplaçant les emballages de bananes par une bandelette… en plastique.

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Chic, le bioplastique?

D’autres ambitionnent d’aller beaucoup plus loin. La chaîne britannique Iceland vient d’annoncer la suppression dans les cinq ans de tout plastique dans l’emballage des produits de sa marque, mettant dos à dos les enthousiastes et les sceptiques – qui attendent de voir. "Le papier seul ne convient pas pour l’emballage de tous les aliments. Prenez un concombre: sans emballage, il va tenir quelques jours mais emballé dans du plastique, il peut tenir deux semaines", souligne Katrin Schwede, qui défend l’industrie des plastiques "verts" chez European Bioplastics.

Le centre de recherche mondial de Total, basé à Feluy, a co-développé une usine de plastique formé à partir de sucre de canne.

Nous y voilà: les plastiques bio. Tout univers en pleine ébullition, auquel les Belges participent à leur échelle. Le centre de recherche mondial de Total, basé à Feluy, a co-développé une usine de plastique formé à partir de sucre de canne et qui doit voir le jour en Thaïlande pour l’été, explique Jean Viallefont, directeur polymères Europe du groupe. Et le Japonais Kaneka, basé à Westerlo, est en pointe dans la recherche de plastiques biodégradables.

Jusqu’où le plastique peut-il être inoffensif? Une bouteille en plastique biosourcé est bien "verte", mais elle n’est pas plus dégradable qu’un plastique classique. Inversement, ce n’est pas parce qu’un sac plastique se décompose qu’il est "vert": les oxo-plastiques sont composés d’additifs qui les réduisent en fragments extrêmement polluants.

À distinguer des plastiques biodégradables et compostables, que la Commission européenne veut mieux encadrer alors que "généralement, ils se dégradent dans des conditions spécifiques qui ne sont pas toujours faciles à trouver dans l’environnement", constate l’exécutif dans sa dernière communication sur le sujet. "Le composant miracle, à la fois efficace pour toutes les applications et biodégradable n’existe pas. ça n’aurait pas de sens que tous les plastiques se dégradent en douze semaines, vous ne voulez pas que votre bouteille se mette à percer", poursuit Katrin Schwede.

18%
Production de bioplastique
18% des bioplastiques du monde sont produits en Europe.

En Europe, où sont produits 18% des bioplastiques du monde, le marché reste lilliputien: 0,5 à 1% du plastique consommé. Selon le centre de recherche allemand Nova-Institute, les plastiques biodégradables représentent moins de la moitié de ce segment. Une étude de l’Université d’Utrecht évalue que 85% des plastiques conventionnels pourraient techniquement être remplacés par des bioplastiques. Reste à savoir si livrer une telle concurrence aux terres arables est souhaitable…

Pellet à prix d’or

Qu’il soit d’origine fossile ou biosourcé, l’avenir du plastique non dégradable passe par le développement des filières d’économie circulaire, qui restent elles aussi marginales. Alors qu’en Europe, la demande de plastique recyclé plafonne à 6%, la Commission européenne veut que d’ici 2030, tous les emballages en plastique placés sur le marché soient soit réutilisables, soit recyclés.

Le développement du recyclage passe bien sûr par un élargissement des règles de collecte, comme l’ASBL Fost Plus le fait: les ménages ne peuvent pour l’instant mettre au sac bleu que leurs bouteilles et flacons en plastique. En 2019, tous les types d’emballages plastiques seront acceptés. Sur les 212.410 tonnes d’emballages mises sur le marché belge en 2016 par les membres de Fost Plus, 39% ont été recyclées. Avec le nouveau sac bleu, le pourcentage devrait passer à 63%. "Mais la Belgique doit pour cela se doter de centres de tri ‘dernier cri’", souligne Fatima Boudjaoui, porte-parole chez Fost.

"En Belgique, il y a un tissu incroyable de PME qui utilisent du plastique vierge. Elles ne demanderaient pas mieux que de passer au recyclé, mais à condition que la qualité soit équivalente. Or c’est beaucoup plus cher: il faut donc des moyens législatifs pour favoriser le recyclé."

Le défi se décline à toute la chaîne de traitement. "Il faut que la Wallonie se donne les moyens et investisse pour créer cette nouvelle chaîne", abonde de son côté Isabelle Damoisaux-Delnnoy, au pôle de compétitivité wallon Greenwin, qui coordonne notamment le développement d’une filière de recyclage des sacs et films plastiques (PP/PE) en Région wallonne. En attendant, la recherche de solutions pratiques avance, assure-t-on. Le projet Recyplus, qui réunit une brochette d’entreprises et centres de recherche du secteur, doit annoncer à l’automne des innovations en la matière.

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"Par nature, le plastique est recyclable. Mais il faut arriver à le décomplexifier, développer un savoir-faire pour séparer les composants en fin de chaîne", explique Thierry Saudemont, en charge du recyclage des polymères chez Total Europe. Cela implique en début de chaîne une évolution du design des produits, ajoute Jean Viallefont, directeur polymères du même groupe: "Les metteurs sur le marché doivent travailler à rendre les emballages plus recyclables. Il faut se coordonner, créer des standards. C’est toute une nouvelle chaîne qui doit voir le jour."

La décision de la Chine de stopper l’importation de plastiques de mauvaise qualité vient de donner un coup de fouet au secteur. "Jusqu’ici les films plastiques industriels qui maintiennent les productions sur les palettes étaient mis en balles et envoyés en vrac en Chine, où des petites mains opéraient un pré-tri manuel", explique Christine Levêque, directrice Business innovation de Suez pour le Benelux et l’Allemagne. Alors que le film plastique (LDPE) était un marché essentiellement chinois, "il devient un sujet clé pour les futures installations en Europe", souligne-t-elle. Mais ce traitement coûtera plus cher.

Le prix: là est l’os pour la filière du recyclage. "En Belgique, il y a un tissu incroyable de PME qui utilisent du plastique vierge. Elles ne demanderaient pas mieux que de passer au recyclé, mais à condition que la qualité soit équivalente. Or c’est beaucoup plus cher: il faut donc des moyens législatifs pour favoriser le recyclé", poursuit-elle. L’incitant peut être normatif – comme quand la Californie impose des quotas de plastique recyclé – ou fiscal. À la Commission européenne, le commissaire en charge du Budget Günther Oettinger a indiqué ce mois-ci envisager de proposer une taxe plastique, ouvrant une guerre des nerfs avec le secteur.

L’avenir va se jouer chez les "reboosteurs" de plastique, qui améliorent la qualité du plastique recyclé, estime Christine Levêque. Total, spécialisé dans la création de polymères vierges, s’y met (notamment dans son usine d’Anvers) et vise à faire croître cette activité pour qu’elle atteigne une part comparable à celle du plastique classique, indique Jean Viallefont. "On est à la naissance de quelque chose, mais c’est le tout début." Rendre les granulés de plastique recyclé aussi attractifs que les pellets issus d’hydrocarbures neufs: ce serait donc l’aube d’une révolution de pellets.

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