interview

Willem Buiter: "Je ne reconnais plus la politique aux États-Unis et en Europe"

©Dieter Telemans

L’année qui s’achève a créé de nombreuses surprises sur les marchés. Le chef économiste de la banque Citigroup, Willem Buiter, ne se réjouit pas pour 2017, où de nombreuses élections doivent avoir lieu en Europe. Interview.

Comment expliquez-vous la résilience des marchés d’actions depuis l’élection de Trump? Beaucoup d’analystes avaient prévu une correction des marchés si le candidat républicain emportait les voix des électeurs américains. Pourtant, ce ne fut pas le cas.

Une part de l’explication réside dans l’estimation trop forte des risques associés avec l’élection de Trump. Une autre part de l’explication réside dans l’exubérance des marchés. Avant son élection, il avait tenu des propos très durs sur l’immigration et les importations chinoises. Mais depuis son élection, il a atténué ses propos. Sur l’immigration, il a revu à la baisse les expulsions de 11 millions à 3 millions d’illégaux. Et je ne pense pas qu’il renverra plus d’un million d’immigrants d’ici quatre ans. L’administration Obama en avait expulsé plus durant ses quatre dernières années. Alors, la peur sur les pires mesures promises par Donald Trump se sont atténuées.

Les phrases clés

"La crise financière n’a pas été mondiale. Elle s’est concentrée en Occident. Les pays les plus endettés font face à une montée du populisme."

"Les marchés financiers n’anticipent pas les risques importants après deux ans de plan de relance aux états-Unis."

"Si la Chine continue de déprécier sa devise, cela devient périlleux."

"On ne peut plus rien considérer comme certain."

Ses promesses de dérégulation du secteur bancaire et énergétique peuvent se faire sans le vote du Congrès. Ce choc de l’offre plaît aux marchés. Pour son plan de relance fiscal, il faudra l’appui du Congrès, où il a la majorité mais pas absolue. Il peut toutefois trouver un accord avec les démocrates car il ne faut pas oublier qu’il est un homme de négociation. Mais cela va prendre du temps. Je ne pense pas qu’un plan de relance, par des baisses d’impôts et des dépenses d’infrastructure, puisse démarrer avant 2018. Mais l’anticipation de ce plan de relance a déjà envoyé les taux obligataires et le dollar plus haut et les marchés d’actions aussi.

Mais est-ce que les marchés d’actions n’exagèrent pas leur hausse?

Les marchés n’anticipent pas les risques importants après deux années de plan de relance qui auront creusé le déficit budgétaire des États-Unis. Il devrait y avoir en 2019 une correction qui va marquer la fin du cycle économique américain. Les marchés adhèrent à l’idée d’une croissance soutenue durable, diminuant le déficit. Ça, c’est le côté irrationnel des marchés. Ce n’est pas la première fois ni la dernière que les marchés ont tort.

Toutefois, tous les marchés ne réagissent pas de la même manière. La Bourse mexicaine a mal réagi à cause de la politique de renégociation que veut mettre en place Donald Trump. Certains marchés émergents fragiles sont aussi frappés par sa politique, et la remontée du dollar et des taux longs qui promettent d’autres remontées de taux d’intérêt par la Federal Reserve. Il y en aura probablement deux l’année prochaine si les marchés d’actions consolident l’idée du plan de relance. Les marchés émergents disposant de larges déficits de leur compte-courant et d’une large provision de dettes étrangères, une faible gouvernance politique, ou un taux de change fixe par rapport au dollar sont tous très mécontents.

"Il devrait y avoir en 2019 une correction qui va marquer la fin du cycle économique américain."

C’est le cas de la Chine?

©Dieter Telemans

La Chine a un taux de change fixe par rapport au dollar. Tout comme l’Arabie Saoudite. La Turquie a de larges déficits de leur compte-courant, une large provision de dettes étrangères, et une faible gouvernance politique. Le pays a dû compenser la remontée du billet vert en dépréciant sa monnaie, ce qui peut déclencher des retraits de capitaux et des pertes des réserves de change qui menacent la parité avec le dollar. S’il y a une rapide dépréciation du Renminbi face au dollar, cela donnerait raison à Donald Trump qui accuse la Chine de manipuler sa devise. Ce n’est pas grave en soi, mais cela empoisonne les relations commerciales.

De plus, la Chine doit faire face à des fuites de capitaux qui menacent le taux de change fixe face au dollar. On ne peut pas avoir un taux de change fixe effectif et bilatéral fixe avec le dollar dans un monde où le dollar s’apprécie face à toutes les autres devises. Le yuan a déjà commencé à se déprécier l’année passée face au dollar, de 7%. Si la Chine continue à déprécier sa devise, cela devient périlleux. Le pays peut imposer plus des contrôles de capitaux, et c’est ce qu’il fait, mais cela peut décourager les investissements en Chine. Quel investisseur va vouloir placer son argent en Chine s’il ne peut pas retirer celui-ci? Et puis, les sociétés chinoises ont trouvé la parade pour contourner les contrôles de capitaux. Le risque avec cette dévaluation du yuan repose sur les réserves de change qui s’amenuisent. Cela pourrait conduire à une crise politique. C’est un risque qui va peser l’année prochaine avec le 19e Congres du Parti à la fin de l’année.

Voyez-vous d’autres risques?

Une guerre commerciale accidentelle peut se déclencher. Et en Europe, le risque repose sur une désintégration de l’Union européenne.

À cause des élections dans plusieurs pays l’année prochaine?

En mai, les élections françaises auront lieu suivies par les élections allemandes en automne. Et si la Cour suprême britannique rend un jugement qui retarde le déclenchement de l’article 50, cela pourrait résulter en de nouvelles élections pour le gouvernement. L’Italie peut aussi passer par de nouvelles élections. En France, il y a un risque, mais qui s’éloigne, que Marine Le Pen soit élue. Toutefois, avec l’éviction des deux plus faibles candidats côté socialiste et républicain, François Hollande et Nicolas Sarkozy, il paraît probable que François Fillon, ou Manuel Valls, ou Emmanuel Macron l’emporte face à Marine Le Pen, à condition qu’il n’y ait pas d’attentats terroristes une semaine avant le premier tour des élections.

Le principal risque si Marine Le Pen est élue repose sur sa volonté de sortir la France de la zone euro. Mais je ne suis pas convaincu qu’elle puisse le faire, car elle devra avoir l’aval du Parlement et du Sénat. Et elle risque de se retrouver avec une obligation française à dix ans, dont le taux grimpe de 500 points de base face au Bund allemand, qui deviendrait difficile à financer. Elle dispose de conseillers économiques qui comprennent les marchés. Alors, elle pourrait faire marche arrière. Mais elle dispose d’autres moyens pour émasculer le marché unique européen.

En Italie, le risque d’une élection générale est réel. Mais pour qu’émerge le mouvement 5 étoiles, il faudrait probablement qu’il s’allie avec Forza Italia et la Ligue du Nord, tous anti-Europe. Mais une telle coalition s’annonce difficile car les trois forces politiques se détestent. Toutefois, avec le système électoral actuel, le parti qui remporte les élections reçoit au moins 54% des sièges au Parlement. Le Sénat peut toutefois contrecarrer toute folie qui émergerait du Parlement, comme un référendum pour la sortie de l’Italie de la zone euro. Il y a un risque que le mouvement 5 étoiles passe. Et on ne peut plus rien considérer comme certain. Je ne reconnais plus la politique aux états-Unis et en Europe depuis la crise financière.

Pourquoi?

La crise financière n’a pas été mondiale. Elle s’est concentrée en Occident. Les pays les plus endettés se retrouvent aujourd’hui avec une montée du populisme. De plus, l’Europe et les états-Unis ont été les moins capables parmi les autres pays de redistribuer les profits de la globalisation et des changements technologiques (automatisation, robotique, intelligence artificielle) de manière égale.

Avec l’évolution technologique, les économies sont devenues des modèles où le gagnant prend tout, où les employés les plus qualifiés s’enrichissent, tandis que les autres sont soit sans emploi, soit confrontés à des taux d’intérêt réels en déclin. Les profits des sociétés aux États-Unis ont augmenté significativement depuis les années 80. Mais on n’a pas réussi à partager ces gains en augmentation.

Enfin, les États-Unis et l’Europe, contrairement à des pays similaires comme le Canada, l’Australie, le Japon et la Nouvelle-Zélande, font face à des vagues de populisme car ils sont confrontés à des larges mouvements d’immigration illégale, qu’il est impossible de contrôler. L’Europe et les États-Unis doivent apprendre à composer avec celle-ci, mais ils sont très mauvais face à cette évolution. Ils font face à des grands défis, sociaux, politiques, culturels et économiques. Mais où sont les leaders? La seule en Europe qui se démarque, c’est Angela Merkel. Aux États-Unis, ni Donald Trump, ni Hillary Clinton n’était un bon choix.

Pourquoi est-ce que le monde politique n’offre pas de meilleur choix? Alors, il faut s’inquiéter.

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