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A Beyrouth, le pire est à venir

Véhicules broyés, immeubles éventrés, et en écho, le son des éclats de verre cassés qui résonne continuellement. ©EPA

Deux jours après la double explosion, les actes de solidarité se multiplient pour venir en aide aux victimes. Mais il sera difficile pour le Liban de se relever.

Véhicules broyés, immeubles éventrés, et en écho, le son des éclats de verre cassés qui résonne continuellement. Dans le nord de Beyrouth habituellement coloré, le gris tapisse les rues et des particules de poussière flottent encore dans l’air.

Des quartiers entiers rasés

Derrière des amas de béton qui jonchent l’allée, Hassan, 45 ans, dégage des morceaux de bois éclatés dans l’explosion. Dans une autre vie, ils servaient de porte d’entrée : "C’est ce qu’il reste de ma maison. Des débris et de la poussière." Ce père de famille regarde la demeure familiale, les lèvres pincées, les yeux posés sur les souvenirs envolés par la déflagration : "Tout cela, c’est matériel finalement", se résigne-t-il. "On est quand même chanceux, on était à Nabatiyeh quand l’explosion a eu lieu." Aujourd’hui, Hassan et sa famille logent chez des amis sur les hauteurs de Beyrouth.

Situé derrière le port, ce quartier, appelé Gemayze, est le plus durement touché de Beyrouth. Façades arrachées, absence d’électricité ou d’eau, et risque d’effondrement des bâtisses, les maisons sont inhabitables sur des centaines de mètres. A l’heure actuelle, le flou règne encore sur le nombre exact de personnes sans abri. "300.000", selon les autorités libanaises. Ce bilan semble "très élevé" pour le chercheur spécialiste du Liban Eric Verdeil, qui rappelle que "Beyrouth compte 340.000 habitants", même s’il admet que "les dégâts sont considérables".

Une solidarité fragile

Comme Hassan, pour éviter la rue, de nombreux Libanais ont trouvé refuge chez des proches, hors de Beyrouth, et même parfois chez des inconnus. Sur les réseaux sociaux, des centaines de Libanais ont offert leur canapé aux sans-abri de la capitale. Avec le choc de l’explosion, un vif élan de solidarité a pris forme au Liban.

A Gemayze, des masses de volontaires, pelles et sauts à la main, déblayent les rues et les baraques.

A Gemayze, les images désolantes de destruction contrastent avec l’optimisme ambiant. Des masses de volontaires, pelles et sauts à la main, déblayent les rues et les baraques. Tous les 100 mètres, un nouveau groupe de jeunes distribue des sandwichs et des biscuits. Karine, 25 ans, tend des bouteilles aux passants : "may ! may !" (eau en arabe).

Dès le lendemain de l’explosion, cette Libanaise s’est mobilisée avec des amis pour venir en aide aux victimes : "On a tous été frappés par la destruction du port, sans distinction de religion et de communauté. Le peuple libanais n’est qu’un, face à la catastrophe." 

Le pire à venir

L’émotion qui a ébranlé le pays le 4 août est vive. Mais combien de temps les actes de solidarité pourront-ils durer ? L’explosion du port est survenue alors que le Liban était déjà entraîné dans les tourbillons d’une crise économique majeure.

La catastrophe n’a fait qu’enfoncer un peu plus le Liban dans la détresse.

Chômage galopant, augmentation des prix, et difficultés à s’alimenter, les Libanais étouffaient déjà depuis plusieurs mois avant le drame de ce mardi. La catastrophe n’a fait qu’enfoncer un peu plus le Liban dans la détresse. L’aide internationale promise par de nombreux pays pourrait permettre aux Libanais de souffler au lendemain de la tragédie. Mais elle ne sortira pas le Liban de l’eau, à long terme.

En faillite, l’Etat libanais n’a pas les moyens d’investir dans la reconstruction, en particulier dans le quartier détruit de Gemayze.

Au nord de Beyrouth, les cafés, restaurants et boutiques détruits laissent des centaines d’employés sans salaire et privés de filet de sécurité étatique. L’activité économique largement mise à mal pourrait prendre des années à repartir.

En faillite, l’Etat libanais n’a pas les moyens d’investir dans la reconstruction, en particulier dans le quartier détruit de Gemayze, où les bâtisses, anciennes, doivent être reconstruites au prix de lourds investissements.

Risques de pénuries

Détruit par l’explosion, le port de Beyrouth est inutilisable pour les années à venir, créant des risques de pénuries majeurs dans le pays. Selon le journal libanais L’Orient-Le Jour, le second port du Liban, celui de Tripoli, sera utilisé comme alternative. Cependant, la capacité de stockage est infiniment plus faible.

Déjà avant l’explosion, l’Organisation des Nations Unies avait averti sur le risque de famine au Liban avant la fin de l’année.

Le port de Tripoli compte seulement deux grues, contre 16 à Beyrouth, et jusqu’à sa destruction, le port de la capitale pouvait traiter jusqu’à 1,5 million de conteneurs par an, contre un demi-million pour Tripoli. Un constat alarmant car le Liban importe plus de 80% des biens de consommation. A terme, le pays risque de manquer de produits essentiels pour le quotidien des Libanais, parmi lesquels le carburant et surtout l’alimentaire.

1,5
million
Le port de Beyrouth, détruit, pouvait traiter jusqu'à 1,5 million de conteneurs par an, contre 500.000 pour Tripoli, second port du Liban, qui va devoir "remplacer" Beyrouth.

Déjà avant l’explosion, l’Organisation des Nations Unies avait averti sur le risque de famine au Liban avant la fin de l’année. Avec la destruction du port de Beyrouth, cette perspective terrifiante devient de plus en plus réaliste.

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