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À Jérusalem-Est, les colons gagnent du terrain

En quelques jours, Israéliens et Palestiniens ont basculé dans un tourbillon de violences dévastatrices. Tout est parti d’une lutte contre l’expulsion de familles palestiniennes à Jérusalem-Est. ©EPA

Dans la partie Est de la ville sainte, la colonisation israélienne progresse. Mais les Palestiniens n’ont pas perdu la bataille. Reportage.

Dans son jardin niché dans les hauteurs de Jérusalem-Est, Noor inspecte les plantations de Zaatar: "On utilise cette herbe dans la cuisine palestinienne, ma mère en plante depuis que je suis petite." C’est le début de l’Aid al-Fitr, qui marque la fin de Ramadan. Dans les rues, le calme règne. Contraste total avec les dernières semaines. La maison de Noor se situe en plein cœur de Sheikh Jarrah. Un quartier de Jérusalem-Est au centre de l’attention internationale depuis une semaine: "Plusieurs familles palestiniennes risquent d’être expulsées par les autorités israéliennes." Elle tourne le regard vers sa maison: "Ma famille en fait partie. Je suis née ici, j’ai grandi derrière ces murs, mais des colons vont bientôt récupérer tout cela."

"Plusieurs familles palestiniennes risquent d’être expulsées par les autorités israéliennes."
Noor
Habitante du quartier de Sheikh Jarrah

Les expulsions de familles palestiniennes à Sheikh Jarrah ne sont pas nouvelles. Mais depuis un an, "la colonisation s’est accélérée", assure Ammy Cohen, de l’organisation israélienne Ir Amim, qui soutient les Palestiniens de Jérusalem, "aujourd’hui, environ 400 familles risquent l’expulsion." Début 2021, avec la fin du confinement, les Palestiniens du quartier multiplient les mobilisations contre la colonisation. Un souffle d’oxygène pour cette jeunesse privée de représentations politiques.

400
familles
Aujourd’hui, environ 400 familles risquent l’expulsion selon Ammy Cohen, de l’organisation israélienne Ir Amim, qui soutient les Palestiniens de Jérusalem.

Occupée par Israël depuis 1967, Jérusalem-Est a été annexée en 1980, en violation du droit international. Ce territoire palestinien dépend donc directement du droit israélien: "Les partis palestiniens traditionnels ne peuvent pas s’implanter ici", assure Ameed, 26 ans, habitant du quartier, "et on ne se sent pas du tout représentés par les leaders israéliens." Lors des élections nationales israéliennes, les Palestiniens de Jérusalem ne peuvent pas voter.

Une ville fragmentée

À Wadi al-Joz, un quartier de Jérusalem-Est proche de Sheikh Jarrah, des maisons anciennes en pierres brutes, couleur blanc cassé, dessinent le paysage. Firas sillonne les routes pentues, un petit carnet bleu à la main: "Voilà ce qui nous sert de pièce d’identité. Nous, les Palestiniens de Jérusalem-Est, n’avons pas de passeport", dit-il. Ils n’ont qu’un fragile statut de résident: "S’ils restent à l’étranger ou s’ils s’installent en Cisjordanie, les Palestiniens de Jérusalem peuvent perdre ce statut", affirme Jean-Paul Chagnollaud, président de l’iReMMO. Selon l’État hébreu, s’ils souhaitent bénéficier des mêmes droits, les Palestiniens de Jérusalem peuvent demander la nationalité israélienne. En réalité, obtenir des papiers israéliens est un labyrinthe incompréhensible et dissuasif, qui se solde souvent par un refus.

10%
du budget de la municipalité
Environ 10% du budget de la municipalité de Jérusalem est dédié aux quartiers palestiniens, alors qu’ils représentent 35% de la population.

À Jérusalem, ramassage des déchets, voirie, les différences de traitement sont criantes entre Palestiniens et Israéliens. Selon Ines Abdel Razek, Directrice de l’Institut palestinien de diplomatie publique, "environ 10% du budget de la municipalité de Jérusalem est dédié aux quartiers palestiniens, alors qu’ils représentent 35% de la population". Plus grave encore: à Jérusalem-Est, les Palestiniens obtiennent rarement des permis de construire. Jugées "illégales" par les tribunaux, leurs maisons sont souvent démolies. Entre les deux communautés, la séparation est aussi psychologique. Sur 800.000 habitants, on compte 300.000 Israéliens à Jérusalem Ouest, ainsi que 300.000 Palestiniens et 200.000 colons israéliens à l’Est. Ils se côtoient peu, sauf pour le travail ou les affaires administratives: "Je ne vais jamais dans la partie Ouest", assure Firas. "Je ne m’y sens pas en sécurité. Et puis je ne parle pas hébreu". Même constat pour Lior, Israélienne, qui n’a jamais appris l’arabe. Elle ne se rend à l’Est que pour se "balader dans la vieille ville, quand des amis sont de visite".

L’idéologie extrême des colons

Symbole politique et religieux, Jérusalem est centrale dans le projet israélien de colonisation, pour mettre à mal les revendications palestiniennes sur la ville. Autour de la cité sainte, se dessine ce qu’Israël appelle le "Grand Jérusalem". Des blocs de colonies, comme Maale Adumim, qui "grandissent et prennent Jérusalem en 'sandwich'", assure Ines Abdel Razek. Ces colonies sont généralement habitées par des Israéliens de classe moyenne, plus ou moins religieux. En revanche, au cœur de Jérusalem-Est, à Sheikh Jarrah à Silwan et dans la vieille ville, les colons partagent une idéologie extrême: "Ils s’installent parmi les Palestiniens, ils vivent armés (…), il y a clairement un aspect messianique qui les pousse à coloniser ces quartiers".

Pour chasser les familles palestiniennes de leur maison, comme à Sheikh Jarrah pour la famille de Noor, les colons peuvent compter sur le soutien de l’organisation Nahalat Shimon International, qui a engagé des poursuites pour saisir des centaines de maisons et les transférer à des Israéliens. Les Palestiniens sont expulsés en vertu du droit israélien, selon lequel si un juif israélien prouve que sa famille vivait à Jérusalem-Est avant la guerre de 1948, il peut demander la récupération d’un droit de propriété. Même s’il ne s’agit pas de la maison de ses ancêtres.

Problème de cette législation; elle n’est pas rétroactive. Les Palestiniens, eux, ne peuvent pas saisir les tribunaux pour les biens qu’ils ont perdus en 1948. Une fois installés, les colons israéliens sont largement soutenus par l’État hébreux selon Ammy Cohen: "Ils peuvent se tourner vers les autorités publiques pour recevoir une aide afin de financer une sécurité privée et des transports. Ils sont même autorisés à être armés."

À Wadi al-Joz, Firas a "perdu espoir". Il veut "partir, pour vivre une vie normale". Mais la plupart choisissent de rester. Phénomène étonnant, malgré la progression de la colonisation, la part des Palestiniens augmente à Jérusalem : de 25% en 1967, ils sont passés à 35% aujourd’hui. Dans son jardin familial, Noor soupire: "Jérusalem, c’est notre identité. Je ne pourrai jamais partir". Elle observe l’olivier planté à l’arrivée de son père, en 1956: "On ne peut pas quitter cette maison. Ma famille a déjà été chassée de Haïfa en 1948. Cela ferait de nous des réfugiés pour la seconde fois".

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