reportage

Au Liban, le Hezbollah est devenu un État dans un État affaibli

Après l'explosion du 4 août dernier, une question revient en boucle dans les médias et dans la rue: le hangar 12 du port de Beyrouth contenait-il des armes destinées au Hezbollah? ©Photo News

Le gouvernement Diab soutenu par le Hezbollah a démissionné une semaine après l’explosion du port de Beyrouth. Même s’il jouit toujours d’un statut spécial au Liban, le parti chiite est la cible de nombreuses critiques.

Les couleurs rouge et blanc du drapeau libanais recouvrent la place des Martyrs ce samedi, pour la première manifestation anti-gouvernementale organisée depuis l’explosion du port. Parmi la foule, deux manifestantes élèvent une pancarte, l’air grave. Au-dessus d’une photo de l’explosion, elles ont collé un turban chiite similaire à celui porté par Hassan Nasrallah, le leader du Hezbollah, avec les mots: «nous savons que c’est toi».

Le "Parti de Dieu" mis en cause

Au soir de l’explosion, les spéculations pleuvent sur le matériel entreposé au port. Dans les médias, la question revient en boucle: le hangar 12 du port de Beyrouth contenait-il des armes destinées au Hezbollah? Parmi les Libanais déjà opposés au parti, le drame du 4 août renforce le sentiment anti-Hezbollah et remet au-devant de la scène la question de son armement.

Normalisation ou résistance?

Seul parti libanais à disposer d’une milice, par ailleurs lourdement armée, le Hezbollah entretient l’image d’un groupe à part au Liban. Porte-drapeau de la «résistance» face à Israël, il fait preuve d’un certain retrait de la vie politique libanaise, composant avec ses alliés traditionnels tels que le parti Amal pour défendre ses intérêts. Mais sa participation aux élections législatives et sa présence dans les gouvernements successifs depuis 2005 ont contribué à la normalisation du parti. Durant les manifestations à l’automne dernier, il était, au même titre que l’ensemble de la classe politique, largement visé par les accusations de corruption.

«Le Hezbollah est aujourd’hui étouffé par les sanctions internationales.»
Raphaël Gourrada
Spécialiste du Liban

Dans un système politique en pleine recomposition, avec un État libanais à la dérive, le «Parti de Dieu» doit redéfinir son rôle. Une démarche essentielle, alors qu’il fait face à un isolement croissant sur le plan régional.

Un Hezbollah affaiblit

Pour le spécialiste du Liban Raphaël Gourrada, contacté par l’Echo, «le Hezbollah est aujourd’hui étouffé par les sanctions internationales.» Selon lui, «avec la guerre en Syrie, il a perdu beaucoup d’argent et de combattants. L’image d’un Hezbollah invincible s’est érodée», même auprès de sa base électorale traditionnelle: «il manque de moyens pour perpétuer la politique clientéliste auprès des populations chiites.»

Le Hezbollah reste intouchable: "il mène la résistance face à Israël."

Aux prémices de la thawra, en octobre dernier, de nombreux Libanais originaires des régions chiites frappées par la crise économique sont certes descendus dans les rues, témoignant d’une certaine érosion dans la confiance accordée au Hezbollah. Une mobilisation de courte durée cependant. Les jours suivants, ils ont répondu à l’appel du leader Hassan Nasrallah à stopper toute manifestation. Le «Parti de Dieu» peut encore s’assurer d’un soutien solide auprès de sa base électorale traditionnelle.

Une base électorale solide

Dans un quartier animé de Beyrouth, de petites baraques simples et échoppes populaires longent des ruelles. Dans des zigzags maîtrisés, les deux-roues dépassent les voitures coincées dans les embouteillages. Une scène habituelle dans la capitale libanaise. Mais dans le quartier de «Dahieh», sur certains murs, on aperçoit aussi des affiches de «martyrs» ornées d’un logo jaune et vert, avec au centre, une kalachnikov. C’est le drapeau du Hezbollah libanais. Situé dans la banlieue sud de la capitale libanaise, Dahieh constitue le bastion du groupe chiite. Depuis plusieurs mois, les habitants de cette banlieue populaire sont durement frappés par la crise économique. C’est le cas de Mohammed, qui tient une épicerie dans le quartier: «la livre libanaise ne vaut plus rien.» Pour lui, «la classe politique est responsable, ce sont des voleurs.» Mais le Hezbollah reste intouchable: «il mène la résistance face à Israël.» À Dahieh, comme dans la plaine de la Bekaa et dans une large partie du sud-Liban, grâce aux actions sociales et à la rhétorique anti-israélienne, le groupe libanais jouit de larges soutiens parmi la population à majorité chiite, avec laquelle il entretient un lien presque charnel.

Malgré la crise, l’isolement, et l’explosion du port de Beyrouth, le « Parti de Dieu » joue sur la « résistance » pour se maintenir. Dans l’Etat libanais déficient, il constitue plus que jamais un Etat alternatif.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés