Publicité
Publicité
interview

Charles Enderlin sur le conflit israélo-palestinien: "Tôt ou tard, une crise de ce genre allait survenir"

Les chaînes de télévision ont fait preuve de pusillanimité et ont couvert le moins possible le drame palestinien, juge Charles Enderlin qui a couvert le conflit israélo-palestinien pour France2 durant 34 ans. ©GA1085

Journaliste franco-israélien, Charles Enderlin a été correspondant de France 2, à Jérusalem, durant 34 ans. Il est l'auteur d'une dizaine d'ouvrages sur le Moyen-Orient et le conflit israélo-palestinien dont un qui vient de paraître *. En fin connaisseur et citoyen d'Israël, il analyse les développements dramatiques de ces dernières semaines.

En tant qu'observateur privilégié, avez-vous été surpris par ce nouveau cycle de violence?

Oui et non… J’étais persuadé que tôt ou tard une crise de ce genre allait survenir. Les grands problèmes étaient sans solution; le processus de négociation dans l’impasse depuis des années; la colonisation se poursuivait en Cisjordanie et à Jérusalem-Est; les initiatives de Donald Trump et de Benjamin Netanyahu, fondées sur l’idée que l’affaire palestinienne avait perdu de son importance et que des accords de normalisation étaient possibles avec le monde arabe sans qu’Israël fasse de concessions aux Palestiniens et, sur le plan intérieur israélien, l’arrivée à la Knesset d’éléments ouvertement racistes anti-arabes. Mais j’ai été surpris de la rapidité de l’escalade

Les chaînes de télévision ont fait preuve de pusillanimité et ont couvert le moins possible le drame palestinien.

De nombreux médias semblent du coup redécouvrir le conflit israélo-palestinien...

Absolument. Les chaînes de télévision ont fait preuve de pusillanimité et ont couvert le moins possible le drame palestinien. TF1, par exemple, a fermé son bureau à Jérusalem en 2019, et mon successeur au bureau de France 2 est arrivé en m’annonçant qu’il allait couvrir le conflit le moins possible. De fait, il a réalisé beaucoup de sujets touristiques.

C’est le résultat à la fois de la pression des associations pro-israéliennes mais aussi des grandes institutions juives sur les rédactions avec l’argument qui tue : « Attention vous allez déclencher l’antisémitisme ». En 2018, apprenant que l'émission Envoyé spécial allait diffuser un grand reportage sur les « Estropiés de Gaza », l’ambassadeur d’Israël à Paris est monté au créneau pour demander à France 2 de ne pas le diffuser. Elle n’avait même pas vu le reportage mais savait que les images étaient très défavorables à Israël.

Vous évoquez dans votre livre l’existence d’une "police juive de la pensée"...

La formule vient de ma belle-mère la sociologue Annie Kriegel qui était également éditorialiste au Figaro. Elle demandait aux institutions juives françaises de ne pas mettre en place une "police juive de la pensée" qui notamment critiquerait les correspondants ainsi que les envoyés spéciaux des médias à Jérusalem.

Quand elle venait nous voir, elle nous demandait d'organiser une rencontre avec le patron de l'AFP, le correspondant du Monde... Elle leur disait: "Je ne suis pas toujours d'accord avec vos analyses, plutôt même régulièrement en désaccord, mais au moins vous m'apportez de l'information." On lui rétorquait qu'"on nous attaque régulièrement". « Ne faites pas attention , était sa réponse. Publiez ce que vous devez publier."

Aujourd'hui Netanyahu a organisé sous sa houlette une alliance de partis homophobes, racistes, anti-arabes et misogynes appelée « Le sionisme religieux »

Cela dit il y a certainement aussi une « police musulmane de la pensée » que je vois attaquer systématiquement tout ce qui est israélien, y compris la gauche israélienne, pro-palestinienne.

Existe-t-il un suprématisme juif en Israël comme il en existe aux États-Unis?

Je n’aime pas trop ce terme. Il y a des racistes, des anti-Arabes…

J'étais correspondant parlementaire de la radio israélienne en octobre 1985 lorsque Meir Kahane, le rabbin raciste anti-arabe, montait à la tribune pour prononcer un discours. Tous les autres députés (à l'exception de deux), y compris ceux du Likoud, conduit par Shamir, sortaient de la plénière pour ne pas être présents quand il prononçait ses diatribes racistes.

Aujourd'hui, Netanyahu a organisé sous sa houlette une alliance de partis homophobes, racistes, anti-arabes et misogynes appelée « Le sionisme religieux » qui vient d’entrer à la Knesset. Elle est dirigée par le député Bezalel Smotrich qui a manifesté contre une gay-pride, à Jérusalem, en la qualifiant de "défilé de bovins". Il est aussi très anti-arabe. Il y a aussi le parti religieux Noam qui est également homophobe misogyne, anti-arabe. Et puis nous avons Itamar Ben Gvir, l’héritier idéologique du rabbin Kahane. Grâce à son immunité parlementaire, il circule sur tous les lieux d’affrontement.

Est-ce que ces différents courants sont devenus majoritaires dans la population israélienne?

Certainement pas. Mais ils croissent rapidement et c’est très, très, inquiétant. Il faut rappeler que la "suprématie juive" a été définie par Benjamin Netanyahu lorsqu’il a fait voter la loi définissant Israël comme l’État nation du peuple juif qui exerce son droit naturel, culturel, religieux et historique à l’autodétermination.

La réalisation de ce droit à l’autodétermination nationale dans l’État d’Israël est réservée au seul peuple juif. La langue arabe perdait son statut officiel aux côtés de l’hébreu et l’État devait favoriser en priorité le développement des localités juives.

J'ai une petite histoire à cet égard. En mars 2019, Rotem Sela, actrice et présentatrice de télévision, avait vivement critiqué Miri Regev, la ministre très Likoud, dont les déclarations anti-arabes l’avaient choquée. La jeune femme avait posté : "Quand diable quelqu’un dira-t-il au public, en Israël, qu’Israël est l’État de tous ses citoyens! Que tous les êtres humains naissent égaux ! Les Arabes aussi, grand Dieu, sont des êtres humains"."

Netanyahu n’a pas résisté. Il lui a répondu : « Chère Rotem Sela, une petite correction. Israël n’est pas l’État de tous ses citoyens selon la loi fondamentale que nous avons adoptée, il est exclusivement l’État nation du peuple juif… »

Le ton était donné au plus haut sommet de l’État, et, aujourd’hui, des personnalités israéliennes de gauche publient leurs mea culpa dans la presse européenne en admettant avoir été surprises par la crise actuelle au sein de la communauté arabe israélienne. Où étaient-elles durant toutes ces années ?

Le grand Israël est-il un fait accompli ou pas encore?

Si l'on parle de la Cisjordanie, 60% aujourd'hui sont totalement sous la gestion des autorités israéliennes, militaires et autres. Les Palestiniens n'ont quasiment aucune possibilité de développer des constructions sur cette partie du territoire.

Appartenant à la Confrérie des Frères musulmans, le Hamas a pour but la destruction de l’État d’Israël. Mais, c’est en fait le meilleur ennemi d’Israël.

L'autonomie existe dans toutes les grandes villes palestiniennes où est d'ailleurs concentrée la majeure partie de la population. Cela représente à peu près entre 18 et 20% du territoire, tout dépend d'où on trace les lignes. Ces villes sont sous le contrôle de la police et des services de sécurité d'Abbas, qui d'ailleurs coopèrent avec les services israéliens afin d'empêcher les violences, notamment le terrorisme.

L’Islam radical, à Gaza, écrivez-vous, a été encouragé dans son développement par l'armée israélienne dès les années 70...

Les responsables de la sécurité israélienne, militaire ou renseignement, considéraient qu'il s'agissait de braves religieux jusqu'à ce qu'ils découvrent en 1988 que ces gentils islamistes avaient en fait mis en place un commando, une branche armée extrêmement violente.

Appartenant à la Confrérie des Frères musulmans, le Hamas a pour but la destruction de l’État d’Israël. Mais, c’est en fait le meilleur ennemi d’Israël qui autorise le Qatar à lui transférer régulièrement des millions de dollars en liquide. Les valises de billets arrivent par l’aéroport de Tel-Aviv et sont conduites sous escorte policière jusqu’au barrage à l’entrée de Gaza. Cette politique est destinée à maintenir un Hamas fort tout en affaiblissant l’Autorité autonome de Mahmoud Abbas.

« De notre correspondant à Jérusalem », Charles Enderlin, éditions Don Quichotte (Seuil), 352 pages, 20 €.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés