Comment aider les Syriens sans renforcer leurs bourreaux?

©EPA

Une grande conférence de soutien à la Syrie, organisée ce mardi 30 juin sous l’égide de l’UE et l'ONU, a levé 6,9 milliards d’euros pour venir en aide à un peuple aux abois. Mais des voix appellent à réformer un système d’aide humanitaire qui a été instrumentalisé par le régime de Damas.

La "Conférence IV de Bruxelles sur le soutien à la Syrie et la région", qui a réuni 80 pays et organisations, avait pour objectif de renouveler les engagements politiques et humanitaires de la communauté internationale auprès de la population syrienne, décimée par une décennie de conflit. Entre la pandémie de coronavirus, la crise économique et la dévaluation de la livre syrienne, des opérations militaires dans le nord-ouest (début 2020) et le nord-est (fin 2019) qui ont provoqué de nouveaux déplacements forcés de population, la crise humanitaire en Syrie – déjà catastrophique – n’a fait que se détériorer. De plus en plus de Syriens "vont dormir le ventre vide" ont alerté lundi un groupe d’ONG.

"Attention, entre les promesses et ce qui est vraiment délivré, il y a souvent une différence."
Bahia Zrikem
En charge du plaidoyer pour la réponse syrienne à Handicap International

L'engagement total de la communauté internationale pris lors de cette conférence s’élève à 6,9 ​​milliards d'euros, dont 4,9 milliards pour 2020 et 2 milliards pour 2021 et au-delà. "C’est plutôt encourageant. À cause de la crise du coronavirus, on s’attendait à une réduction des financements. Mais attention, entre les promesses et ce qui est vraiment délivré, il y a souvent une différence", prévient Bahia Zrikem, en charge du plaidoyer pour la réponse syrienne à Handicap International.

La Belgique, à travers son ministre des Affaires étrangères Philippe Goffin, a promis 24,7 millions d’euros d’aide humanitaire à destination de la Syrie et des pays voisins qui accueillent des millions de réfugiés.

Soumission au régime syrien

Au-delà du volume de l’assistance, il restera à voir quelles seront les modalités de sa livraison. Jusqu’ici, la communauté internationale, l’Europe en tête, continue à souscrire à un système d’aide décrit comme largement détourné par un régime syrien accusé de nombreux crimes de guerre. 

Depuis le début du conflit, le Président Bachar al-Assad a su habilement – et systématiquement – instrumentaliser le soutien international pour se renforcer militairement, financièrement et politiquement. Militairement, en coupant l’accès de l’aide aux zones qui échappent à son contrôle. Financièrement, en imposant de faire transiter ces fonds via des partenaires locaux proches du pouvoir. Politiquement, enfin, en parvenant à se positionner, au nom du respect de sa souveraineté nationale, comme la seule autorité légitime avec qui l’ONU peut se coordonner pour achalander le gros de son aide humanitaire. D’aucuns dénoncent une "soumission" au régime des agences des Nations Unies opérant depuis Damas.

Cette instrumentalisation s’est encore accentuée après que l’ONU, suite à un veto russe au Conseil de sécurité en décembre dernier, se soit retrouvée contrainte de fermer le point de passage irako-syrien de Yaaroubiyah, par lequel transitait de l’aide humanitaire qui n’était pas sujette au contrôle du régime. Malgré la crise sanitaire et économique liée au Covid-19, l’institution a aussi dû suspendre son appui à des ONG qui travaillent en Syrie sans l’accord du gouvernement. 

La Belgique porte en ce moment même un projet de résolution appelant à renouveler et renforcer l’aide transitant par les pays limitrophes, notamment en rouvrant Yaaroubiyah.

Dans un pays extrêmement fragmenté entre zones tenues par les forces loyalistes, les Turcs, les rebelles et les Kurdes, limiter l’aide transfrontalière revient à priver du soutien dont ont désespérément besoin les millions de civils qui vivent en dehors des territoires tenus par le régime.

La Belgique porte en ce moment même un projet de résolution appelant à renouveler et renforcer l’aide transitant par les pays limitrophes, notamment en rouvrant Yaaroubiyah. "La Belgique (…) et l'Allemagne, cotitulaire, poursuivent leurs efforts dans ce domaine", a déclaré Philippe Goffin lors de la session plénière de la conférence. Mais un nouveau veto de Moscou, le partenaire de Damas, semble inévitable.

Exiger des normes éthiques

Dès lors, afin de mettre fin à l’instrumentalisation de l’aide, certains experts et humanitaires appellent les pays donateurs à exiger des normes éthiques plus strictes ou à charrier leur argent via d'autres canaux. "L’Europe et les États-Unis financent largement l’aide humanitaire mais le contrôle du régime sur les agences onusiennes basées à Damas les empêche de délivrer cette aide de manière impartiale", estime Charles Thépaut, chercheur invité au Washington Institute for Near East Policy. "Les bailleurs doivent donc se demander s’ils veulent continuer à voir leur aide détournée par le régime ou si celle-ci ne pourrait pas atteindre plus de Syriens en étant délivrée en partie hors du cadre de l’ONU."

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés