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Erdogan joue son va-tout électoral dans une Turquie sous tensions

©AFP

Les Turcs votent ce dimanche pour une deuxième élection législative en cinq mois qui se déroule dans un pays divisé et sous tension, confronté à la reprise du conflit kurde, la violence jihadiste venue de Syrie et la dérive autoritaire de son gouvernement. Seul au pouvoir depuis treize ans, le président islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan espère prendre sa revanche sur le scrutin du 7 juin, où son parti avait essuyé un revers retentissant en perdant la majorité absolue qu'il détenait au Parlement.

La police a recueilli de nombreuses alertes à la bombe. Ceyda est une jeune étudiante à l’université. Elle raconte: "Mes parents sont venus me rendre visite depuis Eskişehir, mais je n’ai pas pu leur faire visiter la ville. J’ai reçu un SMS à propos d’un message qu’aurait communiqué l’ambassade des États-Unis pour mettre en garde ses concitoyens contre des possibilités d’attentats dans les quartiers populaires", dit-elle. Il s’agissait d’une rumeur. L’ambassade a démenti l’incident. Mais cela témoigne bien de l’inquiétude dans la population. "Il est facile de semer la panique dans un tel contexte", explique Alper, professeur assistant de sociologie dans une université réputée.

"Depuis les événements, je ne prends plus le métro. Je prends ma voiture, même s’il y a des embouteillages. J’évite aussi les lieux très touristiques", raconte pour sa part Sergio, un jeune cadre espagnol, arrivé à Istanbul il y a un an pour le projet Marmaray. Dans le sud-est du pays, la situation est encore plus difficile.

Adnan, gérant d’un restaurant touristique à Şanlıurfa, une ville historique proche de la frontière syrienne, témoigne: "Même si nous n’avons pas été ici la cible des terroristes, le simple fait d’être dans le sud-est du pays a diminué considérablement le nombre de touristes locaux et internationaux. Ici, il n’y a pas d’actes terroristes mais bien de la terreur".

Insécurité

Son revers électoral le 7 juin avait marqué la fin du pouvoir absolu du président turc Recep Tayyip Erdogan et de son parti islamiste conservateur, l’AKP. En rappelant les électeurs aux urnes ce dimanche 1er novembre, Erdogan espère reconquérir le pouvoir total qu’il exerçait sur le pays. Mais il risque à nouveau de devoir le partager.

Les législatives anticipées se déroulent dans un climat très tendu, après un attentat attribué au groupe djihadiste Etat islamique, après la reprise du conflit armé avec les Kurdes du PKK et alors que le pouvoir est accusé d’entraver l’opposition, notamment en attaquant les médias qui lui sont hostiles.

À Istanbul, le contexte politique est particulier. La plupart des meetings électoraux ont été annulés, pour cause d’insécurité. Seul l’AKP, le parti de la Justice et du Développement du président Recep Tayyip Erdogan et de son Premier ministre Ahmet Davutoglu, a organisé un rassemblement, entouré de mesures de sécurité draconiennes.

Pour les législatives anticipées de ce dimanche, les sondages prévoient des résultats très similaires aux élections du 7 juin dernier. Il y a cinq mois, l’AKP avait remporté 40,6% des suffrages. Mais il avait perdu la majorité absolue qu’il détenait depuis 13 ans au Parlement. Cela avait sonné le glas des ambitions d’Erdogan de revoir la Constitution pour instaurer une présidence forte.

Durant l’été, les négociations pour former une coalition n’ont rien donné et Erdogan a fini par appeler à un nouveau scrutin dans l’espoir de se refaire une santé dans les urnes. "L’AKP retrouvera une partie de son électorat qui ne s’était pas déplacé aux urnes par conformisme d’une majorité absolue obtenue pendant plusieurs années", estime Bekir Ağırdır, directeur de Konda, une société de sondage et de recherches politiques.

Par rapport à juin, Erdogan est moins présent dans la campagne. Il ne tient plus des réunions publiques quasi quotidiennes, sans doute car son omniprésence avait été plutôt mal perçue et s’était finalement retournée contre lui. Mais son ambition reste intacte. "J’ai été Premier ministre pendant onze ans et demi. Il y a des projets qui sont encore en chantier. Nous avons le devoir de les suivre", a-t-il clamé récemment.

Sur le fond, le chef de l’Etat n’a donné aucun signe d’apaisement à ceux qui lui reprochent sa dérive autoritaire, ainsi que le prouve le raid spectaculaire lancé mercredi par la police pour fermer deux télévisions proches de l’opposition.

Erdogan et son parti se sont aussi posés en garants de l’unité et de la sécurité du pays, avec l’espoir de rallier l’électorat nationaliste, en clamant haut et fort leur slogan "Istikrar için: Tek başına, iş başına" ("Pour la stabilité: Tout seul, au travail"). Mais rien ne dit que cette tentative sera couronnée de succès.

Equilibres inchangés

"Le sang coule en Turquie. Alors, Erdogan essaie de profiter de ce climat de tension en poussant le pays à faire un choix entre le chaos et l’ordre établi, affirme l’éditorialiste Kadri Gürsel, récemment remercié par le quotidien "Milliyet", cité par l’AFP. Mais il y a peu de chance pour que cette stratégie lui permette de récupérer sa majorité absolue, s’empresse-t-il d’ajouter. La société turque est tellement polarisée qu’il y a très peu de chance pour que les grands équilibres politiques changent."

"Ici, il n’y a pas d’actes terroristes mais bien de la terreur."
Adnan
gérant d’un restaurant touristique à Şanlıurfa

Une des clés du scrutin de juin était le score du HDP, le parti des peuples pro-kurde, qui avait fait une entrée remarquée au Parlement en dépassant les 10% des voix. Aujourd’hui, avec la reprise du conflit kurde, "le HDP remportera certainement la totalité des votes kurdes car ils auront l’impression de voter pour leur vie", souligne Bekir Ağırdır.

En revanche, le HDP pourrait perdre les voix des partisans de gauche turcs qui pourraient se détourner d’une cause commune suite à la reprise des combats entre le PKK et l’armée turque.

Le HDP et ses membres reçoivent régulièrement des menaces. "L’Etat islamique semblerait être le responsable des attentats d’Ankara et de Suruç qui a fait une trentaine de morts le 20 juillet dernier. Son objectif pourrait être de fragiliser le HDP, pensant parallèlement affaiblir le PKK et les Kurdes de Turquie en général (alors qu’ils ne sont pas forcément liés), explique le journaliste et écrivain Ruşen Çakır. Il espère ainsi aussi affaiblir les Kurdes en Syrie et en Irak (contre lesquels l’EI combat, NDLR)".

Nezahat, Turque d’origine kurde, témoigne: "J’irai voter même si on place des mines devant ma porte, la situation est insoutenable dans cette partie du pays, les tirs et les balles sont devenus notre quotidien".

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