interview

Firouzeh Nahavandi: "Malgré les sanctions, le régime iranien continue de s'enrichir"

©Tim Dirven

Ce lundi 11 février marque le 40e anniversaire de la révolution iranienne. Née deux mois plus tard dans le chaos et l’isolement international, la république islamique a bâti un système d’économie parallèle particulièrement structuré qui lui permet de survivre aux innombrables crises qui ne cessent, depuis lors, de la bouleverser. Pour la sociologue Firouzeh Nahavandi, professeure à l’ULB, si le monopole du clergé chiite est ouvertement contesté en Iran, l’heure d’un changement radical n’a pas encore sonné.

Quel regard portez-vous sur ces 40 dernières années?

Cette révolution s’est faite sur un immense espoir de changements. Une grande majorité d’Iraniens ont cru que leur situation s’améliorerait mais ce ne fut pas le cas. Et je pense que ce sont surtout les femmes qui illustrent ces désillusions. Elles ont participé massivement à cette révolution qui rejetait le régime impérial mais elles ont aussi réagi très rapidement aux positions de l’ayatollah Khomeini à leur égard. Elles ont d’ailleurs choisi la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars, pour crier leur indignation contre le port obligatoire du voile, notamment. Mais ce qui me désole le plus c’est cette culture de la débrouille et ce culte de l’argent qui se développent aujourd’hui en Iran. La culture de l’effort et du travail a disparu. Il n’y a plus de scrupules ni d’éthique, c’est à celui qui s’enrichira le plus. Malheureusement, beaucoup de talents préfèrent l’argent facile, sans rien apporter au pays.

Les dates clés
Les dates clés

16 janvier 1979

L’empereur Mohammad Reza Pahlavi quitte son pays pour l’Egypte. Il y décédera d’un cancer l’année suivante.

1er février

Après 15 ans d’exil en Irak et en France, à Neauphle-le-Château, l’ayatollah Ruhollah Khomeini revient en Iran.

11 février

La révolution iranienne triomphe, mettant officiellement un terme au régime impérial. Des forces libérales, marxistes et religieuses se disputent l’avenir de l’Iran. Un gouvernement provisoire est mis en place.

1er avril

À l’issue d’un référendum, la république islamique est instaurée. L’ayatollah Khomeini est nommé guide suprême.

Un Iranien sur trois est né après la révolution. La société se modernise, les aspirations culturelles et sociales diffèrent du modèle islamique prôné par le régime. L’Iran serait-il en train de se séculariser?
Dans l’ensemble on peut dire que oui. Mais la foi en dieu existe, elle fait partie des références pour une majorité d’Iraniens. Si on entend par sécularisation une séparation entre le politique et le religieux, cela fait déjà longtemps que les Iraniens la veulent. La première fois que cela a été vraiment prononcé de manière massive, c’était en 2009 lors des manifestations contre la réélection de Mahmoud Ahmadinejad (les plus importantes depuis la révolution, NDLR). Mais elles ont été rapidement étouffées.

La société iranienne est-elle prête au changement? Existe-t-il actuellement une alternative viable?
C’est un pays qui a vécu des bouleversements énormes. Il n’y a pas d’alternative et tout groupe de l’opposition qui serait ouvertement soutenu par les Américains ou une puissance étrangère quelle qu’elle soit ne sera pas légitimé par la population. Mais ce qui devient aussi insupportable en Iran, c’est l’exacerbation des inégalités, la consommation ostentatoire d’une minorité et des enfants de certains dignitaires qui affichent ouvertement leur richesse et un style de vie que ni vous ni moi ne pourrions imaginer. Les gens voient bien que ce ne sont pas les sanctions qui rendent la situation économique telle qu’elle est. Ce que les Iraniens veulent avant tout c’est l’amélioration de leur situation économique et que la chape de plomb morale cesse de les écraser. À partir du moment où ils auront les moyens de mener la vie qu’ils veulent, demanderont-il un changement de régime?

©Tim Dirven

Décrié au sein de son propre camp, le président modéré Hassan Rohani est très affaibli politiquement. Le pays est-il dans une impasse?
Je dirais plutôt que l’Iran est à la croisée des chemins. Malgré les sanctions, le régime continue de s’enrichir, notamment via la contrebande de pétrole (40% du PIB, NDLR). Il a de quoi tenir financièrement et contrôler la situation. Donc le changement ne viendra pas de sitôt car ce régime est institutionnellement très organisé, il dispose d’un soutien militaire et paramilitaire et d’un pouvoir économique immenses. À travers ses liens matrimoniaux, l’élite qui gouverne le pays est très puissante. Mais en politique comme en histoire, il n’y a pas de déterminisme.

En quoi les femmes sont-elles des vecteurs de changements en Iran?
À partir du moment où les femmes sont celles qui subissent tous les mauvais aspects de ce régime, elles sont celles qui ont le plus intérêt à ce que leur situation change. Elles sont restreintes dans leurs ambitions par l’approche machiste du régime et le patriarcat encore très ancré dans la culture iranienne. Le régime a fait de la famille et de la femme des piliers de sa légitimité. N’importe quel type de voile est toléré mais l’enlever officiellement, c’est supprimer l’un des fondements importants de la légitimité du régime, c’est le début de la fin. Tout changement mènerait donc à l’anéantissement du régime actuel.

"Tout changement mènerait à l’anéantissement du régime actuel."

Téhéran a-t-il vraiment les moyens de son ambition régionale qui est de dominer le Moyen-Orient?
L’Iran est un poids démographique, culturel et historique mais militairement, il est faible et son matériel militaire est vétuste. Cela dit, le pays a une capacité de nuisance et développe une stratégie à long terme dans la région qui consiste à s’allier avec des groupes marginaux ou mécontents de leur gouvernement pour devenir un acteur incontournable. Il y a aussi en Iran une politique défensive héritée de l’expérience de la guerre avec l’Irak (1980-1988), lequel fut soutenu par le monde entier dans son agression contre la jeune république islamique. C’est d’ailleurs le paradoxe de l’Iran: il se considère comme victime des événements extérieurs tout en ayant un sentiment de supériorité exacerbé.

Avant la révolution, l’Iran comptait la deuxième plus grande communauté juive du Moyen-Orient. La plupart d’entre eux sont depuis exilés. L’Iran et Israël sont-ils irréconciliables?
Je pense que seul un changement de régime pourrait amener à une normalisation des relations avec Israël. À l’époque du dernier Shah, les deux pays étaient alliés, bien que cela fut moins le cas à la fin de son règne. Ce qui est difficile pour l’instant c’est qu’il y a des guerriers des deux côtés. Et les discours et les positions ont été beaucoup trop loin pour qu’il y ait un rétablissement des relations.

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