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"Je n’ai plus confiance en ces religieux qui mettent notre argent dans leurs poches"

©AFP

Fraude, corruption, difficultés économiques et politiques. L'Iran s'embrase. Les langues se délient. Témoignages.

S’il est encore prématuré pour jauger les conséquences de la vague de protestations qui a secoué l’Iran dès le 28 décembre, et durant laquelle une vingtaine de personnes ont perdu la vie, la véhémence des slogans entonnés tout au long de ces six jours et cinq nuits d’embrasement populaire à travers tout le pays est sans précédent depuis la révolution iranienne de 1979.

Outre le président réformateur Hassan Rohani, à qui ses adversaires reprochent les mesures d’austérité et une politique économique jugée néolibérale, c’est le "départ" de l’autorité politique et religieuse suprême, le guide Ali Khamenei, qui a été scandé à chaque point cardinal du pays.

Face à la désorganisation de la fronde et à la menace d’une ingérence extérieure qui tenterait d’intervenir dans ses tourments, la République islamique durcit le ton et mobilise les foules. Depuis mercredi, des contre-manifestations en soutien au régime sont minutieusement orchestrées et relayées en masse par les médias d’État. Le conseil des Gardiens de la Constitution, qui vérifie la conformité des lois à la Constitution et à la loi islamique en vigueur en Iran, a déclaré vendredi s’assurer que les différentes factions politiques du pays "restent loyales aux fondamentaux révolutionnaires islamiques".

Le fléau de la corruption

À Téhéran, un important dispositif de sécurité a veillé au maintien de l’ordre public tout au long de la semaine. Si la capitale iranienne fut davantage épargnée que d’autres villes de province, la police civile et les brigades anti-émeutes se chargent de mater toutes velléités de protestation, frappant et interpellant les plus téméraires, selon des témoignages recueillis par téléphone depuis Bruxelles.

Entre deux coupures de connexion internet, la jeune Sima*, étudiante en ingénierie électrique à l’université de Téhéran explique qu’elle aussi aurait voulu prendre part aux manifestations. Mais la violence utilisée par de nombreux manifestants ainsi que la présence des forces de l’ordre l’en ont dissuadée.

"Six institutions frauduleuses ont la mainmise sur 25% de l’économie du pays."
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"En Iran, le seul espace de contestation que nous avons pour l’instant, c’est la rue", dit-elle. "Si nous étions organisés, nous pourrions peut-être avoir un impact mais ceux qui ont agi de la sorte n’avaient rien à perdre. Quand on a le ventre vide et pas de travail, on s’en fout de se faire arrêter. Au moins en prison, on reçoit à manger. Mais moi j’ai tout à perdre. Je ne veux pas risquer de me faire tuer ou arrêter. Je suis jeune, j’étudie et j’ai des parents qui me soutiennent. Même si je suis inquiète pour mon avenir, je reste privilégiée par rapport à ces gens qui ont tout perdu."

La jeune femme fait allusion aux crédits frauduleux octroyés par des banques qui ont récemment fait faillite et laissé "entre trois et quatre millions" de familles totalement ruinées, selon les chiffres annoncés par Hassan Rohani lors de la présentation de son budget annuel (le calendrier iranien débute en mars) devant le Parlement le 10 décembre dernier.

À cette occasion, le Président avait fustigé la mainmise de "six institutions frauduleuses sur 25% de l’économie du pays". Pilotés par les factions les plus conservatrices, ces empires financiers interfèrent dans les secteurs les plus stratégiques de l’économie iranienne. "Personne ne sait aujourd’hui où va l’argent que ces sociétés génèrent de leurs activités (…) elles interviennent sur le marché de l’or et des biens immobiliers et sont gérées le plus souvent par les membres d’une même famille", avait blâmé Hassan Rohani, qui avait fait de la transparence fiscale l’une de ses promesses phares mais qui reste sceptique de pouvoir mettre en œuvre ses réformes économiques "dans de telles conditions".

"Je refuse que ces religieux me disent comment penser, comment vivre."
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Bien qu’elles semblent avoir été initialement soutenues – voire organisées – par une partie du clergé chiite depuis son bastion de Machhad au nord-est de l’Iran pour affaiblir le Président réformateur, les récentes manifestations et la mosaïque des doléances qui les ont accompagnées, ont mis en évidence les profondes divisions qui ébranlent le système iranien.

"Les gens ne sont pas d’accord et ils le disent. Je n’ai plus confiance en ces religieux qui mettent notre argent dans leurs poches et qui nous disent comment penser, comment vivre ou comment nous habiller", explique Leyli, 29 ans, employée dans une industrie automobile.

Pressions morale et idéologique

Aux difficultés économiques et politiques, s’ajoutent aussi les obstacles aux libertés publiques et individuelles. Pour de nombreux Iraniens, les pressions morale et idéologique imposées dans tous les aspects de la vie quotidienne ne leur permettent pas de s’épanouir comme ils le voudraient dans leur vie personnelle. Et ce, même s’ils maîtrisent l’art du contournement de la censure et des nombreuses contraintes, notamment en matière d’expression, de loisirs ou d’habillement.

"Si nous nous divisons, nous courrons à notre perte. Nous ne voulons pas connaître le même destin que celui de la Syrie."
Leyli

"Je suis fatiguée de cette hypocrisie mais si nous nous divisons, nous courrons à notre perte. Nous ne voulons pas connaître le même destin que celui de la Syrie", poursuit Leyli.

Dans un micro-trottoir réalisé dans les rues de Téhéran et diffusé sur YouTube quelques jours seulement avant le début des manifestations, le réalisateur – un jeune journaliste iranien indépendant – questionne cinquante passants sur la législation qu’ils souhaiteraient changer ou améliorer.

Malgré des débuts quelque peu réticents face à la caméra, les langues finissent par se délier. "Les lois sont de simples formalités ici en Iran, on se demande à quoi elles servent", entame l’un d’eux.

Hommes ou femmes, jeunes ou plus âgés, la "liberté" brûle soudain toutes les lèvres. Deux jeunes filles disent souhaiter "plus de libertés pour les femmes" pour qu’elles puissent "quitter le territoire sans devoir demander l’autorisation de leur père ou de leur mari". En effet, sans contrat de mariage préalable qui stipulerait le contraire, une citoyenne iranienne se doit légalement d’obtenir une autorisation écrite d’un "tuteur" pour travailler ou voyager. Parée de son foulard rouge négligemment posé sur ses cheveux, une autre dit vouloir qu’une femme "puisse accéder à la présidence".

"Le port obligatoire du voile est générateur de problèmes au sein de la société."
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"Le port obligatoire du voile est générateur de problèmes au sein de la société."

L’égalité des genres est ensuite évoquée à plusieurs reprises. Interrogé aux côtés de son épouse et de son fils, cet homme dit que s’il le pouvait, il abrogerait l’obligation du port du voile (instauré depuis l’avènement de la République islamique, le hijab est considéré comme l’un des symboles incontestables du régime iranien). Sur cette question, longtemps taboue, d’autres estiment aussi que l’absence de choix est "génératrice de problèmes au sein de la société", "chacun devrait pouvoir choisir de le porter ou non".

La jeunesse iranienne est aussi au centre des préoccupations. Habillée de son tchador noir (voile qui couvre l’ensemble du corps, à l’exception des mains et du visage), cette dame regrette le manque d’attention envers la jeunesse, qui compte pour moitié de la population et qu’elle estime "sacrifiée". À défaut de statistiques officielles fiables, il est difficile de chiffrer le taux de chômage réel des jeunes en Iran mais selon certaines estimations, il se situerait entre 30% et 50%.

Une société civile expérimentée

Loin d’être inexpérimentée en matière de mouvements politiques et sociaux, la société civile iranienne n’a jamais cessé, tout au long de son histoire, de se transformer et de mettre au défi ses dirigeants. Avec plus ou moins de succès ou de ratés, selon les époques et les circonstances.

Mais à l’heure où la guerre des mots s’enflamme entre Téhéran et Washington, certains Iraniens craignent que le ciel s’assombrisse davantage sur leurs perspectives d’avenir.

Initiée le 28 décembre à Machhad, au nord-est de l’Iran, la contestation populaire, d’une ampleur inédite depuis près d’une décennie, a gagné l’ensemble du pays. Bien que les manifestants aient été moins nombreux à Téhéran, un important dispositif de sécurité y a été déployé tout au long de la semaine. ©EPA

Tandis que le président américain Donald Trump doit décider, le 12 janvier, s’il maintient ou non la levée de certaines sanctions à l’encontre de l’Iran (qui permettraient notamment de favoriser les échanges commerciaux et d’alléger les pressions économiques sur la population), la Maison Blanche a déclaré mercredi dernier qu’elle "envisageait de nouvelles sanctions contre des représentants du régime iranien et ses partisans impliqués dans la répression du (récent) mouvement de contestation". Dans un tweet envoyé plus tôt dans la journée, Donal Trump avait écrit son "énorme respect pour les Iraniens au moment où ils essaient de reprendre le contrôle de leur gouvernement corrompu".

De son côté, le président français Emmanuel Macron plaidait pour un "dialogue permanent" avec l’Iran, estimant que ceux qui dénoncent l’accord international sur le nucléaire iranien entériné en 2015 portaient "un discours qui va nous mener à la guerre avec l’Iran".

De quoi reléguer certaines aspirations au second plan et de se mobiliser contre cette "ingérence extérieure", nous dit Saïd, publicitaire indépendant de 32 ans, depuis Téhéran.

"On dirait que plus l’Iran se porte mal, plus ça fait plaisir aux occidentaux. Il n’y a personne ici qui accueillerait Trump les bras ouverts, assure-t-il. Qu’on soit pour ou contre le régime ne change rien à ça. Nous n’avons besoin de personne pour régler nos problèmes. Et Dieu sait qu’il y en a."

L'empire du clergé chiite iranien

♦ Les avoirs de l’ayatollah

Désigné guide suprême de la République islamique en 1989, l’ayatollah Ali Khamenei s’est depuis lors construit un pouvoir politique reposant essentiellement sur des ressources financières qui rivaliseraient avec celles de l’ancien régime impérial iranien. Selon une enquête menée par l’agence Reuters en 2013, la puissance financière du guide est estimée à plus de 95 milliards de dollars.

Lors du renversement de la dynastie Pahlavi en 1979, les nouvelles élites révolutionnaires ont procédé à la saisie systématique des terrains et des propriétés immobilières des Iraniens partis en exil. C’est dans ce contexte que les fondations religieuses ont été créées au sein d’un nouveau cadre légal leur octroyant une immunité fiscale absolue.

La fondation Setad, appartenant à Ali Khamenei, est à la tête d’un immense réseau d’organisation et de fonds d’investissements dont les ramifications sont présentes dans la plupart des secteurs industriels du pays. De la finance au pétrole, en passant par les télécommunications et les industries pharmaceutiques, certaines de ces sociétés font d’ailleurs l’objet de sanctions américaines.

Ali Khamenei, qui a le dernier mot sur l’ensemble de la politique interne et étrangère de l’Iran, est aussi le chef des Gardiens de la révolution. Son assise financière lui donne les moyens d’opérer indépendamment des autres structures financières ou politiques, tel que le Parlement.

♦ Raisi, maître de Machhad

Réputé proche du guide suprême, Ebrahim Raisi était un inconnu du grand public jusqu’à l’année dernière, lorsqu’il est arrivé second à l’élection présidentielle face à Hassan Rohani. Longtemps pressenti à la succession d’Ali Khamenei, il est à la tête de la fondation religieuse la plus puissante du pays, la multimilliardaire Astan Qods Razavi à Machhad.

L’opacité des comptes ne permet pas de chiffrer les avoirs financiers de cette fondation mais, selon le think thank américain Hoover Institute de l’Université de Stanford, son pouvoir financier représenterait 210 milliards de dollars.

Astan Qods Razavi s’occupe de la gestion du mausolée de l’Imam Reza, huitième saint chiite et le seul enterré en Iran. Deuxième lieu de pèlerinage musulman après la Mecque, Machhad accueille chaque année près de 20 millions de visiteurs, générant des revenus considérables pour la fondation qui détient également de nombreux terrains agricoles, des chaînes d’hôtels et des centres commerciaux.


*A la demande des personnes interrogées, tous les prénoms ont été modifiés.


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