L’avènement d’un nouveau Moyen-Orient?

La signature des accords entre Israël et deux pays arabes à la Maison-Blanche, à Washington, le 15 septembre 2020. ©Photo News

En normalisant ses relations avec les Émirats arabes unis et Bahreïn, Israël ouvre un nouveau chapitre au Moyen-Orient. Les Palestiniens en sont les grands perdants.

La pelouse sud de la Maison-Blanche a été le théâtre de scènes historiques pour le Moyen-Orient: le traité de paix entre Israël et l’Égypte en 1979, la signature d’Oslo I entre Palestiniens et Israéliens en 1993. Et le 15 septembre dernier, la normalisation des relations israélo-arabes. L’objectif est clair: donner à cet événement une portée symbolique maximale.

Un tournant pour la région?

À en croire Donald Trump, l’événement marque la fin de "décennies de divisions et de conflits au Moyen-Orient". Mais qu’on ne s’y trompe pas, le Président américain cherche surtout à instrumentaliser ce succès diplomatique à deux mois de la présidentielle américaine. Cette normalisation ne vient pas apporter la paix, car ces États n’ont jamais été en guerre. On assiste surtout à l’officialisation de rapports qui existent depuis les années 1990.

4
milliards de dollars
C'est le montant, d'ici 5 ans, des retombées économiques des nouvelles relations israélo-arabes.

En revanche, en faisant sauter le tabou des relations avec Israël, ces accords vont entraîner des retombées économiques considérables: 4 milliards de dollars d’ici 5 ans. Tel-Aviv souhaite profiter des investissements émiratis, alors que l’État hébreu, qui entame son second confinement avec la montée du coronavirus,  est frappé par une profonde crise économique. Abu Dhabi, de son côté, veut bénéficier de l’expertise et de la technologie israéliennes, notamment en matière militaire. Mais les contours de leur coopération sont encore à dessiner, comme le montrent les accrocs sur l’acquisition d’avions de combat F-35 par les Émiriens.  

La victoire de l’axe anti-Iran?

Israël et les deux monarchies du Golfe sont mobilisés par un ennemi commun: l’Iran. Selon Clément Therme, post-doctorant au CERI Sciences Po, "ils cherchent à renforcer leur influence à Washington pour éviter un nouveau rapprochement entre Américains et Iraniens". En 2015, l’accord sur le nucléaire iranien les avait profondément marqués: "leur objectif est d’affaiblir Téhéran", poursuit le chercheur. Mais ils ne veulent pas le conflit armé, trop coûteux. Leur credo: "ni guerre, ni réconciliation".

"L’islamisme khomeyniste fait de la question palestinienne un devoir religieux. Le pouvoir iranien pourrait s’en servir pour se légitimer en interne et projeter son influence au niveau régional."
Clément Therme
Post-doctorant au CERI Sciences Po.

Si la convergence d’intérêts sur la question iranienne est indéniable, le rapprochement se fait aussi contre la Turquie. Selon Élisabeth Marteu, chercheuse associée à l’Institut international d’études stratégiques, "la problématique actuelle concerne aussi les velléités turques en Méditerranée orientale et en Libye (où les Émiriens sont très impliqués). (…) Il y a une nécessité pour ces pays de former un axe anti-turc assez fort, qui passe notamment par ce rapprochement entre Tel-Aviv et Abu Dhabi".

Le consensus arabe brisé sur les Palestiniens

En normalisant les relations avec Israël sans contrepartie, les deux États du Golfe brisent non seulement un tabou moral, mais font aussi voler en éclats l’initiative arabe formulée en 2002 à Beyrouth. Celle-ci conditionnait la paix avec Israël à la création d’un État palestinien.

Tel un effet domino incontrôlable, "d’autres pays arabes et islamiques vont suivre", assure Donald Trump, tels que l’Arabie Saoudite.

Outre la crainte de l’Iran, l’avènement des Printemps arabes à partir de 2011 a relégué la question palestinienne – centrale pendant des décennies – au second plan.

Tel un effet domino incontrôlable, "d’autres pays arabes et islamiques vont suivre", assure Donald Trump, tels que l’Arabie Saoudite. Mais Riyad avance ses pions avec prudence: le royaume wahhabite craint de perdre sa place de leader du monde arabe et de puissance sunnite. Si la nouvelle génération de dirigeants arabes a développé une relation décomplexée à Israël, ce n’est pas le cas des populations, qui restent majoritairement sensibles à la question palestinienne. Cet abandon progressif de la rhétorique pro-palestinienne par les États arabes offre un boulevard à l’Iran pour se placer en véritable défenseur des Palestiniens selon Clément Therme: "l’islamisme khomeyniste fait de la question palestinienne un devoir religieux. Le pouvoir iranien pourrait s’en servir pour se légitimer en interne et projeter son influence au niveau régional".

Si la nouvelle génération de dirigeants arabes a développé une relation décomplexée à Israël, ce n’est pas le cas des populations, qui restent majoritairement sensibles à la question palestinienne.

Sur la scène palestinienne, cet événement constitue un nouveau coup porté au Fatah de Mahmoud Abbas, le parti qui contrôle l’Autorité palestinienne en Cisjordanie. Selon un récent sondage du Centre palestinien de recherche politique et d’enquête (PCPSR), si une élection présidentielle était organisée en Cisjordanie, c’est Ismaël Haniyeh, le leader du Hamas, qui l’emporterait.

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