interview

"L'Iran est le problème le plus grave du Moyen-Orient"

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L’ancien patron des services secrets de l’armée israélienne, Amos Yadlin, a bataillé toute sa vie pour faire appliquer ce qu’on a appelé la doctrine Begin: celle de ne jamais accepter une puissance nucléaire comme voisin d’Israël. L'’accord de cette semaine sur le nucléaire iranien a un goût amer pour Israël.

Le général Amos Yadlin fut, durant de nombreuses années, un des plus hauts stratèges de "Tsahal", l’armée israélienne. Il réagit pour "L’Echo" à l’accord sur le nucléaire avec l’Iran. Il examine les scénarios envisageables, et auxquels Israël se prépare. Il donne aussi son analyse sur l’État islamique et les crises que traverse le Moyen-Orient.

Amos Yadlin est l’ancien chef des services secrets de l’armée israélienne. Son avis sur les questions de sécurité au Moyen-Orient a du poids. Cet ancien général de la force aérienne de "Tsahal" s’est forgé sa réputation aux commandes d’un F-16. Héros de guerre, il a mené plus de deux cents missions de combat derrière les lignes ennemies, que ce soit lors de la guerre du Yom Kippour, l’attaque surprise déclenchée par la Syrie et l’Egypte en 1973, ou du bombardement de la centrale nucléaire irakienne de Tamuz, en 1981, lors de l’opération Opéra.

Amos Yadlin a accepté de s’entretenir avec "L’Echo" sur la signature des accords sur le nucléaire avec l’Iran et la situation au Moyen-Orient. Il dirige aujourd’hui l’Institut pour la sécurité nationale (INSS) de l’Université de Tel-Aviv.

Vous étiez un des huit pilotes de "l’opération Opéra", qui détruisit la centrale nucléaire d’Osirak. Quelle était la raison de cette attaque?

L’opération fut décidée par le Premier ministre israélien de l’époque, Menahem Begin. Pour lui, un pays qui appelait à la destruction d’Israël ne devait pas s’équiper des moyens pour le faire. D’après les services secrets israéliens, il fallait à tout prix le détruire.

Qu’avez-vous ressenti lors de la mission?

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C’était un vrai défi. À cette époque, nous n’avions ni ravitaillement en vol, ni GPS pour la navigation. Nous n’avions pas de renseignements très précis. La défense aérienne irakienne était très forte car ils étaient en guerre avec l’Iran. Le réacteur était entouré de nombreuses batteries anti-aériennes. Et c’était à 17 miles de Bagdad. Le défi était de ne pas être détecté. Tout reposait sur la surprise causée à l’ennemi. Pendant la manœuvre, nous n’avions pas de réserve de fuel pour un nouveau passage ou pour combattre des MIG. La mission était très risquée. Il fallait nous concentrer pour détruire la centrale nucléaire en un seul passage et rentrer à la maison sans être interceptés.

Peut-on imaginer une telle opération aujourd’hui, en Iran par exemple?

En principe oui. Mais dans le détail, ce sera totalement différent. 35 ans ont passé… les technologies et les défenses aériennes ont changé. Les Iraniens ont appris à coup sûr la leçon des Irakiens. Et puis, ce n’est pas la meilleure option. Nous devons tenter d’autres solutions pour résoudre le problème nucléaire iranien.

Après plusieurs combats aériens, vous êtes devenu général de la force aérienne. Quelles furent vos missions?

J’ai d’abord été commandant de l’école militaire de la force aérienne. Ensuite, je suis devenu attaché de défense à Washington DC, où je représentais la force aérienne d’Israël. J’étais chargé d’établir des contacts bilatéraux avec le Pentagone, l’US Navy et l’US Air force. Ma dernière mission, la plus longue comme général, fut de diriger les services secrets de l’armée.

Que se passe-t-il dans l’esprit d’un chef des services secrets?

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Ma préoccupation majeure était d’éviter la guerre. Pour cela, il faut répondre en permanence à des défis stratégiques internationaux. Pendant cinq ans, j’ai fait des prédictions sur les guerres envisageables. C’est une mission cruciale et difficile. D’autant que les services secrets ont déjà échoué, comme en 1973, lorsqu’ils ne purent prévoir l’attaque des Égyptiens et des Syriens.

Quelle fut l’activité la plus risquée?

Récolter les renseignements est, à chaque fois, une opération risquée et dangereuse. Mais je n’irai pas dans les détails.

Que pensez-vous de l’accord sur le nucléaire entre l’Iran et la communauté internationale?

Je suis mitigé. D’un côté, cela reporte la possibilité pour l’Iran d’avoir l’arme nucléaire à court terme. Cela restreint le programme aérien de l’Iran, ça le fait reculer. Les conditions d’inspections seront bien meilleures qu’elles ne le sont aujourd’hui. Mais à moyen et à plus long terme, c’est un accord très problématique parce qu’il permet à l’Iran d’avoir, dans les dix ou quinze ans, une vaste industrie nucléaire qui sera à une distance zéro de la bombe atomique. Et ce n’est pas mon analyse, c’est celle du président Obama. C’est un danger. L’autre danger, c’est que l’on n’a pas demandé à l’Iran de restreindre ses autres activités conventionnelles au Moyen-Orient.

De quelles activités parlez-vous?

L’Iran déstabilise le Moyen-Orient, il aide Bachar al-Assad à perpétrer une boucherie parmi ses citoyens. Il arme des organisations comme le Hezbollah, le Hamas et le Djihad Islamique. Il déstabilise le Yémen, le Liban. En même temps, l’Iran continue à menacer Israël de l’anéantir. Il veut le rayer de la carte. Toutes ces questions ne sont pas dans l’accord. Pire. Cet accord octroie des concessions à l’Iran dans ces domaines: en levant l’embargo sur les armes après cinq ans, en l’autorisant à s’approvisionner en missiles balistiques après huit ans. L’article le plus ridicule de cet accord retire de la liste des personnes sanctionnées le général major Qasem Soleimani, le chef de la Quds Force (une division de l’armée iranienne responsable d’opérations extraterritoriales et clandestines, NDLR). Au lieu qu’on lui demande d’arrêter ses activités très négatives, l’Iran a reçu des concessions sur les sanctions non liées au nucléaire. C’est une très grave erreur.

Avez-vous confiance dans la capacité de la communauté internationale de contrôler l’exécution de l’accord?

Si nous combinons les services de renseignements de très bonne qualité que nous avons en Iran avec les inspections les plus intrusives, alors il y a des chances que la capacité de l’Iran d’acquérir la bombe aujourd’hui soit très faible. Je suis quasi certain que nous pourrons le découvrir. Par contre, et c’est là mon inquiétude, je ne suis pas certain que si une violation de l’accord par les Iraniens est découverte, le groupe des "5 + 1" (Etats-Unis, Chine, Russie, France, Royaume-Uni et Allemagne) aura la force suffisante pour remettre en œuvre les sanctions contre l’Iran ou de prendre une décision opérationnelle. À ce moment, beaucoup de pays et d’entreprises auront déjà investi en Iran. Je pense qu’ils se croiseront les bras et trouveront toutes sortes d’excuses pour ne pas bouger. J’ai bien peur que les Iraniens n’utilisent toute expression un peu floue dans l’accord, toute zone grise, tout domaine qui n’est pas couvert suffisamment, pour aller de l’avant.

Comment voyez-vous l’avenir?

Nous ne savons pas ce que les Iraniens vont faire. Les prévisions sont un exercice délicat. Nous devons bien admettre qu’aucun analyste n’avait prévu le printemps arabe. Personne n’avait prévu l’État islamique ni que Poutine envahirait l’Ukraine. Je vois trois scénarios possibles. Le premier est optimiste. C’est celui auquel croit Obama. Où l’Iran se transforme en un régime plus modéré. Où les Iraniens comprennent que le programme nucléaire est une responsabilité, et pas un cadeau. En quinze ans, l’Iran devient la Norvège. Je n’y crois pas. Ce scénario est le moins probable.

Nous devons nous préparer à deux autres. Le scénario nord-coréen, où l’Iran se retire de l’accord et annonce qu’il prépare un arsenal nucléaire. Dans ce cas, la balle sera dans le camp des grandes puissances. Mais il y a un dernier scénario, entre les deux. Le plus dangereux et le plus probable. L’Iran remplit ses promesses sur les parties les plus évidentes de l’accord, mais il ne change pas la nature de son régime, ses aspirations d’hégémonie dans le Moyen-Orient, de détruire Israël, de soutenir la terreur. Et, après quelques années, il parvient à s’équiper de nouveaux réacteurs nucléaires. C’est le pire des scénarios.

Et Israël est prêt?

Ce n’est pas pour demain. Nous avons encore un certain nombre d’années pour nous préparer et évaluer où les Iraniens veulent aller. Soyons clair. C’est un mauvais accord, mais je n’ai pas non plus le sentiment qu’il s’agit d’un nouvel holocauste. Israël est fort et a d’importantes capacités militaires. Si nous nous préparons suffisamment, avec le soutien de nos alliés, nous pouvons faire avec tous ces scénarios.

Quelle solution voyez-vous aux crises au Moyen-Orient?

Le Moyen Orient va vers des années très difficiles. Un des problèmes est la République islamique d’Iran, l’autre est l’État islamique, Daesh. Les États nations qui avaient été créés se sont désintégrés. La Syrie, la Libye, le Yémen… ces pays n’existent plus aujourd’hui. Les Frères musulmans et les salafistes ont pris l’avantage sur ceux qui croient dans un islam plus modéré. Les conflits sectaires entre les Kurdes, les multiples factions arabes, entre les Palestiniens et Israël… La région est devenue multi-conflit, et ça ne va pas se calmer.

L’État islamique a tiré récemment trois roquettes sur Israël. Ne devient-il pas le premier problème du Moyen-Orient?

L’Iran est le problème le plus grave de la région. Avec tout le respect que je dois à l’État islamique, ils n’ont pas l’arme nucléaire, ils ne développent ni arme chimique ni arme balistique. Ce sont des terroristes. N’exagérez pas leur puissance. Ils sont surtout excellents en relations publiques et en marketing sur les réseaux sociaux. Mais Assad les tue avec des balles et des armes chimiques. Et ça, ils ne le mettent pas sur internet. Daesh a tiré trois roquettes. Le Hamas en a tiré des milliers. Donc, avec tout le respect, je ne vois pas Daesh comme une menace concrète mais plus comme une menace idéologique.

Mais Daesh se propage. Comment l’Occident devrait-il le combattre?

Comme vous combattez les barbares. D’un côté, vous vous protégez. De l’autre, vous les appréhendez. Soyez patients. Les terroristes, contrairement aux États, ne peuvent être vaincus en six jours. Il nous a fallu six ans pour défaire la terreur palestinienne qu’Arafat avait lancée au début des années 2.000. Nous n’avons pas trouvé la solution en un an ou deux, mais, finalement, grâce à l’amélioration des renseignements et de nos capacités, nous avons été capables de trouver les racines du terrorisme palestinien. La terreur est devenue incapable d’affecter les paramètres stratégiques de notre pays, la croissance, le sentiment de bien-être et de sécurité. C’est devenu comme un crime, un accident de voiture. C’est ennuyeux, c’est là, mais cela n’affecte pas la stratégie du pays. C’est là que nous en sommes arrivés avec les terroristes palestiniens. La terreur ne doit pas vous effrayer. Une société forte, résiliente, avec une stratégie bien établie, peut la battre tôt ou tard. Tout n’a pas une solution immédiate, c’est une manière européenne de voir les choses: vous avez un problème, et vous devez le résoudre tout de suite (rires).

Pensez-vous qu’Israël et la Palestine parviendront à s’entendre par des négociations bilatérales?

Ah… ça, c’est une tout autre question. Elle va nous prendre une autre heure. Je pense que la voie bilatérale est la plus souhaitable. Malheureusement, je ne vois pas un seul leader du côté palestinien qui puisse trouver un accord qu’Israël puisse signer. Spécialement si le Hamas est proche du leadership ou fait partie du gouvernement. Nous devons trouver une autre piste pour résoudre le problème. L’approche régionale, qui intègre les pays arabes. Aller vers un accord de transition assorti d’une feuille de route. Un état palestinien avec des frontières provisoires, car nous pouvons résoudre la question des réfugiés à Jérusalem. Il y a d’autres pistes pour avancer, mais je ne les vois pas à l’agenda à cause de l’Iran, de Daesh.

L’accord avec l’Iran complique tout?

Absolument. L’Iran est contre l’existence d’Israël. L’Iran soutient les forces négatives dans le camp palestinien. L’Iran va être renforcé par cet accord, qui va lui apporter 150 milliards de dollars immédiatement et, durant les dix prochaines années, entre 500 et 700 milliards de dollars. Cet argent va alimenter les forces des terroristes qui sont contre le processus de paix. De ce point de vue, c’est aussi un accord négatif.

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