analyse

La bataille d'Idlib aura-t-elle lieu?

©AFP

En Syrie, tous les regards sont tournés vers la province d’Idlib, dernière zone échappant au contrôle de Bachar el-Assad. Ce dernier engagera-t-il une nouvelle confrontation avec les groupes armés de l’opposition, au risque d’entraîner un désastre humanitaire? Ou va-t-il se plier aux règles de la diplomatie, comme l’espère la Turquie, qui craint un déplacement massif de réfugiés syriens vers sa frontière?

"Nous subissons une guerre psychologique de la part du régime syrien, qui tente de répandre la peur parmi les habitants d’Idlib. Mais j’essaie de toujours rester optimiste", témoigne Nibal, membre de l’ONG Women Now à Maarat el-Numan, dans la province d’Idlib.

"Les habitants craignent avant tout l’entrée du régime à Idlib, car les trois quarts d’entre eux sont de l’opposition."
Nibal
Membre de l’ONG Women now

Même filtrée par l’application WhatsApp, la force de caractère de la jeune syrienne de 26 ans semble insondable. Car autour de la région du nord-ouest de la Syrie où vivent entre 2,5 et 3,3 millions de personnes dont plus d’un million de déplacés, les signaux avant-coureurs d’un énième massacre se multiplient.

Revenir sous la tutelle de l’état

Dans la seule journée du 10 août, un raid aérien a fait 53 victimes dont 28 enfants au nord-est d’Idlib et une pluie de missiles s’est abattue dans les bourgs agricoles du sud provoquant des déplacements massifs. Au même moment, 2.600 membres des forces spéciales de l’armée syrienne étaient transférés de Deraa vers les portes de la province où s’agglutinent quelque 70.000 hommes armés membres d’une opposition fragmentée, dont le spectre s’étend de l’armée syrienne libre (ASL) aux extrémistes de Hayat Tahrir el-Cham (HTS) et de Hurras ad-Din, groupe dissident regroupant les déçus de la rupture de l’allégeance de HTS à Al-Qaïda.

2,6 millions de Syriens vivent aujourd'hui à Idlib, contre 750.000 avant le début du conflit. ©AFP

La veille, les habitants d’Idlib avaient vu pleuvoir des tracts les appelant à revenir sous la tutelle de l’État: "Votre coopération avec l’armée arabe syrienne vous libérera de la domination des activistes et des terroristes et protégera votre vie et celle de vos familles", annonçait le message signé par le commandement de l’armée syrienne.

Gonflé par la reprise de Deraa au sud, berceau du soulèvement populaire syrien débuté en mars 2011, le gouvernement syrien entend reconquérir l’ensemble du territoire en poursuivant vers le nord-ouest. "Idlib est désormais notre but", a déclaré Bachar el-Assad fin juillet à la presse russe à propos de la province où les civils et groupes armés des zones rebelles récupérées par le régime ont été déplacés de force.

"La situation d’Idlib n’est pas la même que dans le reste de la Syrie."
Nibal

Sur place, cet appel à la réconciliation laisse de marbre selon Nibal, de Women Now: "Personne ne sait ce qui nous attend, mais les habitants craignent avant tout l’entrée du régime à Idlib, car les trois quarts d’entre eux sont de l’opposition et ont peur d’être arrêtés." Lieutenant-colonel de la 13e division de l’ASL, Ahmad Saoud martèle depuis Maarat el-Numan: "La situation d’Idlib n’est pas la même que dans le reste de la Syrie. Ici, il y a plus de trois millions de citoyens recherchés par le régime. Si l’armée essaie de pénétrer, tous les groupes armés ne vont faire qu’une seule main pour défendre nos familles et notre territoire", prévient-il par WhatsApp.

Tractations diplomatiques

A Idlib, dernier bastion de résistance face à Bachar el-Assad, les différents groupes dissidents comptent joindre leurs forces pour combattre les troupes loyalistes. ©AFP

Mais la bataille d’Idlib n’est pas une fatalité. Suite aux accords d’Astana signés en mai 2017 entre la Russie, l’Iran et la Turquie, cette dernière joue un rôle majeur à Idlib, qu’elle considère comme une "ligne rouge". Ankara craint en effet qu’en cas d’affrontements, des centaines de milliers de civils et combattants affluent vers sa frontière, fermée depuis octobre 2015 aux déplacés syriens.

Outre ses douze postes d’observation réunissant quelque 1.300 soldats, la Turquie a donc facilité la création d’un Front de libération syrien réunissant onze groupes d’opposition jugés modérés, d’Ahrar el-Cham à Noureddine el-Zenki en passant par l’ASL, pour évincer les combattants radicaux de HTS et de Hurras ad-Din, ainsi que les cellules dormantes de l’organisation État islamique.

"Nous espérons toujours que l’opposition modérée et notre partenaire turc, chargés de stabiliser la région, y parviendront."
Alexander Lavrentyev
Envoyé spécial de la présidence russe pour la Syrie

Un effort officiellement soutenu par la Russie, le parrain du régime syrien. Lors d’une réunion à Sotchi le 31 juillet, l’envoyé spécial de la présidence russe pour la Syrie Alexander Lavrentyev a déclaré qu’une offensive sur Idlib était "hors de question à l’heure actuelle (...) nous espérons toujours que l’opposition modérée et notre partenaire turc, chargés de stabiliser la région, y parviendront". Directeur d’Human Rights Watch, Kenneth Roth estime dans une tribune que pour "éviter un massacre à Idlib, la meilleure façon est d’exercer une pression européenne sur la Russie."

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