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"La destitution de Mohammed ben Salman n'est pas à l'ordre du jour"

©AFP

Christine Ockrent nous présente son nouvel ouvrage, qui traite de la personnalité hors du commun du prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salman. "Il a engagé des réformes qui ont véritablement bouleversé les traditions d’une société archaïque et sous la coupe de religieux abscons."

Deux ans après avoir décrypté le contexte de la présidentielle américaine de 2016 dans son livre "Clinton/Trump, l’Amérique en colère", la journaliste belge Christine Ockrent nous revient avec un nouvel ouvrage.

La journaliste française Christine Ockrent présente son nouvel ouvrage, sur le prince héritier d’Arabie saoudite. ©Photo News

Cette fois, c’est l’ascension fulgurante et la personnalité hors du commun du prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salman (MBS), qui est sous sa loupe. Elle nous propose une analyse des plus documentées qui tombe à point nommé pour nous aider à mieux appréhender les tenants et aboutissants de l’affaire Khashoggi.

Qu’est-ce qui vous a poussé à consacrer un livre à MBS?

Quand j’ai vu surgir ce jeune prince et que je l’ai entendu déclarer qu’il fallait que l’Arabie saoudite sorte de sa dépendance au pétrole et crée des emplois pour les jeunes Saoudiens, je me suis dit que c’était un personnage intéressant. J’ai aussi voulu mieux comprendre ce qu’était l’Arabie saoudite d’aujourd’hui, la replacer dans un contexte historique et culturel. L’Arabie saoudite est le berceau idéologique d’Al Qaïda et de Daech, il ne faut pas l’oublier. Ça permet de comprendre que quand MBS a prôné un islam modéré, c’était une chance pour nous aussi. Hélas, avec l’affaire Khashoggi tout ça paraît bien compromis.

Pourquoi le roi Salman a-t-il ainsi favorisé MBS alors qu’il ne s’agit même pas de son fils aîné?

Il s’agit de son fils préféré, le seul qui n’ait pas étudié dans une université britannique ou américaine et qui n’ait donc pas été occidentalisé. Il l’a choisi comme successeur parce qu’il connaît en profondeur le système saoudien. Il sait quel est le poids des oulémas, il connaît les mœurs des tribus bédouines dont les rapports de force continuent de régir une dimension importante de l’Arabie saoudite.

Il faut arrêter de penser que dans cette partie du monde, quand on dit réforme cela veut dire forcément libéralisation politique.

Vous en êtes arrivée à quelle conclusion concernant les actions de MBS?

Il a engagé des réformes qui ont véritablement bouleversé les traditions d’une société archaïque et sous la coupe de religieux abscons. Dans le même temps, il faut arrêter de penser que dans cette partie du monde, quand on dit réforme cela veut dire forcément libéralisation politique. On parle d’un pays qui n’a jamais connu la moindre parcelle de démocratie, qui n’a pas d’espace politique, dont le moindre blogueur qui fronce le sourcil sur internet est aussitôt mis en prison. Il faut se plonger dans cette culture avant de juger l’action de cet homme de 33 ans qui s’efforce de faire bouger les lignes un cadre extrêmement étroit. Il emploie des méthodes qui nous révulsent. Mais elles relèvent du despotisme qui est propre à cette partie du monde. On voit d’ailleurs que le monde arabe dans son ensemble le soutient pendant que l’Occident s’indigne.

Quelle influence le roi Salmane a-t-il réellement sur son fils?

C’est lui qui garde l’autorité ultime. Il a d’ailleurs recadré son fils à deux reprises. Il l’a fait une première fois parce que le plan que MBS était en train de concocter avec Jared Kushner, le beau-fils du président Trump, nuisait aux Palestiniens. Le roi Salmane a alors publié un décret pour réaffirmer que les droits des Palestiniens étaient majeurs pour l’Arabie saoudite. Il a recadré son fils une deuxième fois lorsque ce dernier a voulu mettre en bourse 5% de la compagnie pétrolière Aramco, ce qui nécessitait une transparence accrue et ne s’inscrivait pas du tout dans la culture du pays. C’est pour cela que la privatisation a été reculée plusieurs fois, même si MBS persiste à dire qu’elle aura lieu.

Et ne va-t-il pas le recadrer à nouveau suite à l’affaire Khashoggi?

Le roi Salmane a plutôt décidé de confier à son fils une nouvelle mission qui est de réorganiser les services secrets saoudiens. C’est une manière de signifier que la destitution de MBS n’est pas à l’ordre du jour.

Quels sont les rapports de force entre les religieux et MBS ?

Il faut se plonger dans cette culture avant de juger l’action de cet homme de 33 ans qui s’efforce de faire bouger les lignes un cadre extrêmement étroit.

Les rapports de force sont complexes. La société saoudienne reste très conservatrice. Les jeunes adorent MBS, ils trouvent qu’il fait tout ce qu’il peut pour améliorer leur vie. Néanmoins, les oulémas gardent une très grande influence. Le pays repose sur une alliance entre la dynastie des Al-Saoud et les oulémas. Or, beaucoup d’oulémas se sont affolés quand ils ont vu ce jeune prince commencer à remettre en cause les fondements mêmes du système et permettre aux femmes de prendre le volant. MBS en a alors emprisonné plusieurs. Cela étant, les oulémas restent très puissants. Ils ont d’ailleurs des millions d’adeptes sur internet.

Tous les puissants du royaume qui ont été écartés par MBS n’attendent-ils pas leur heure, tapis dans l’ombre?

©REUTERS

Sans doute. Mais MBS a été habile il y a un an quand il a procédé à cette rafle où 300 personnes appartenant à l’élite du pays ont été enfermées à l’hôtel Ritz-Carlton de Ryad. La plupart n’en sont sorties qu’en crachant une bonne partie de leurs avoirs acquis grâce à un système de corruption. Quant aux princes, aux cousins de MBS qui auraient pu avoir les troupes et les moyens financiers pour se dresser contre lui, ils ont été matés et, pour la plupart, assignés à résidence. MBS est parvenu à rendre cette caste princière impuissante, pour le moment.

Quels étaient exactement les liens de Jamal Khashoggi avec la famille régnante?

Il emploie des méthodes qui nous révulsent. Mais elles relèvent du despotisme qui est propre à cette partie du monde.

Khashoggi avait fait son parcours au cœur même du système. Il appartenait à une grande famille de Djeddah. Son grand-père était l’un des médecins personnels du grand-père du roi Salman, son cousin était le grand marchand d’armes Adnan Khashoggi. Il a lui-même été longtemps très proche du prince Turki al-Faysal, un des cousins de MBS qui a été le patron des renseignements saoudiens, puis ambassadeur à Londres et Washington. Quand MBS est arrivé au pouvoir et a commencé ses réformes, Kashoggi s’est mis à critiquer les méthodes du jeune prince, leur brutalité. Il a alors senti que son espace d’expression se rétrécissait et est parti s’installer à Washington. Une fois là-bas, il est devenu le meilleur décrypteur du système saoudien opaque qui occupait tant les Américains. C’était lui qui racontait l’Arabie saoudite aux Anglo-saxons à travers ses tribunes dans le Washington Post, lors de ses apparitions dans les émissions des chaînes d’informations continues. C’est là qu’il est devenu gênant pour le pouvoir saoudien.

Quand MBS est arrivé au pouvoir et a commencé ses réformes, Kashoggi s’est mis à critiquer les méthodes du jeune prince, leur brutalité.

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