La mort d'Abou Bakr al-Baghdadi, une victoire essentiellement symbolique

©AFP

Le chef du groupe État islamique est mort. Mais son organisation terroriste lui survivra. Elle pourrait même connaître un nouvel essor, à la faveur du retrait américain de Syrie.

Abou Bakr al-Baghdadi est mort au cours d’un raid mené dans la nuit de samedi à dimanche par les forces spéciales américaines dans le nord-ouest de la Syrie. C’est lui, en 2014, qui avait proclamé un "califat" depuis la mosquée al-Nouri à Mossoul. Il s’est finalement tué avec trois de ses enfants en faisant détonner sa ceinture explosive dans un tunnel sous sa cache, dans la région d’Idlib. L’organisation terroriste État islamique (EI) avait déjà vu s’effondrer son emprise territoriale, elle perd désormais son leader. Pour autant, l’EI devrait survivre à la mort de son chef. "C’est une victoire largement symbolique, tempère un membre du contre-terrorisme irakien. Baghdadi ne prenait pas, plus, les décisions au jour le jour, d’autres personnes étaient également en charge. Le groupe est affaibli, mais pas mort."

EI - Octobre 2014 ©Mediafin

Ils sont des milliers de jihadistes à être actuellement détenus dans la région kurde de Syrie, en proie à une instabilité qui fait craindre de possibles évasions. Sans compter les nombreuses cellules dormantes dont chaque réveil s’écrit dans le sang. Comme à Qamichli, principale ville du Kurdistan syrien, où l’organisation terroriste a revendiqué un attentat meurtrier à la voiture piégée, le 11 octobre, contre un restaurant populaire. D’après un rapport d’un inspecteur général du Pentagone publié en août, le groupe est en train de "ressurgir" et compterait dans ses rangs jusqu’à 18.000 membres répartis entre l’Irak et la Syrie. "L’EI a renforcé ses capacités insurrectionnelles en Irak et a repris ses activités en Syrie", précise le rapport.

Retrait précipité

EI - Octobre 2016 ©Mediafin

"Je pense que la mort de Baghdadi, bien qu’elle n’ait pas sonné le glas du groupe, a mis ses ambitions plus larges sous pression à un moment où le moral aurait dû être à la hausse en raison du retrait des États-Unis", analyse le politologue américain Colin P. Clarke, chercheur au Soufan Center. Toutefois, la disparition de Baghdadi, argumente-t-il, ne contrebalance pas les possibles conséquences désastreuses du retrait précipité des troupes américaines du nord-est de la Syrie (suivi d’un demi volte-face avec le retour dans le pays d’un contingent pour "protéger" les champs de pétrole de la région de Deir ez-Zor), qui avait vu Washington abandonner ses partenaires kurdes face à l’offensive lancée le 9 octobre par Ankara.

"Le vrai risque? Recréer les conditions qui ont initialement mené à l’émergence de l’État islamique."
Charles Thépaut expert au Washington Institute for Near East Policy

EI - Octobre 2017 ©Mediafin

Des responsables américains s’épanchent déjà dans la presse pour expliquer que la traque du leader de l’EI s’est faite "en dépit" de la décision de Trump de se retirer de Syrie et l’affaiblissement qu’elle impliquait pour les opérations de contre-terrorisme. "Les analystes à travers les États-Unis se grattent la tête. Partir avant que le travail ne soit terminé permet une résurgence de l’EI, continue Colin P. Clarke. Et bien que je ne pense pas qu’ils puissent un jour établir un nouveau califat, l’impact se fera sentir sur le long terme et je ne parle pas en années, mais en décennies."

Retour à la case départ

EI - Mars 2019 ©Mediafin

De fait, pour de nombreux experts et responsables, outre les risques sécuritaires immédiats, notamment des attaques qui pourraient être menées dans les prochains jours pour venger la mort de Baghdadi, le problème se pose aussi – surtout – sur le plus long terme. L’offensive de la coalition menée par les Etats-Unis, si elle a permis de reconquérir les territoires du drapeau noir, a toujours été purement militaire et ne s’est jamais attaquée aux racines du problème. Laissant entrevoir, surtout depuis l’annonce du retrait américain, "un retour à la case départ" pré-2014, d’autant plus crédible que certaines villes "libérées" par les bombes coalisées, comme Raqqa, ne sont plus que champs de ruines.

"Le risque, en résumé, c’est un pourrissement de la situation qui met en danger tout le travail effectué et risque de recréer les conditions qui ont initialement mené à l’émergence de l’EI, avec, par exemple, une impasse politique, une marginalisation des populations locales et des griefs économiques, estime Charles Thépaut, expert au Washington Institute for Near East Policy. Surtout avec le retour annoncé du régime syrien (en vertu de l’accord passé avec les forces kurdes pour contrer l’offensive turque dans le nord de la Syrie, NDLR), dont les pratiques autoritaires ont contribué à la montée en puissance du groupe."


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