"La mort du mollah Omar est une bénédiction pour l'EI"

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Le mollah Omar est mort et avec lui, l'unité des talibans, visiblement. Le chef du bureau politique des talibans afghans, basé au Qatar, a démissionné. Pourquoi? "Afin de vivre avec ma conscience et de respecter les principes du mollah Omar", dit-il. Ces dissensions apparaissent alors que les rebelles sont engagés dans d'ardus pourparlers de paix avec Kaboul, et subissent sur leur propre terrain la concurrence de l'Etat Islamique.

Un nombre important de talibans auront désormais davantage de raisons de quitter le mouvement pour rejoindre l'EI.
Michael Kugelman
Chercheur à l'institut Woodrow Wilson à Washington

Le chef du bureau politique des talibans afghans a démissionné cette semaine de ses fonctions, signe de la discorde croissante au sein de la rébellion islamiste déchirée sur la succession à son leader historique, le mollah Omar.

Le mollah Omar, décédé depuis deux ans, et, à droite, son successeur fraîchement désigné, le mollah Mansour. ©EPA

Les insurgés avaient annoncé vendredi la nomination à la tête de leur mouvement du mollah Akhtar Mansour, ex-bras droit du mollah Omar qui avait porté les talibans au pouvoir à Kaboul en 1996 avant de se replier au Pakistan voisin après l'invasion occidentale de 2001.

Mais de nombreuses voix avaient rapidement dénoncé cette nomination, jugée expéditive et non consensuelle, et remis en cause la légitimité de celui qui a été couronné nouveau "commandeur des croyants".

  • Ces divergences étalées au grand jour intéresseront sans doute le nouveau concurrent des talibans, le groupe Etat Islamique (EI), qui commence à s'implanter en Afghanistan après avoir proclamé son "califat" sur une partie du Moyen-Orient.

 

 Dans la controverse qui oppose les talibans les uns aux autres, l'opportunité de donner suite au premier round de pourparlers de paix organisés début juillet avec le gouvernement afghan au Pakistan divise. Le mollah Mansour est "un modéré, favorable à la paix et aux pourparlers", souligne Abdul Hakim Mujahid, un ancien taliban aujourd'hui membre du Haut conseil afghan pour la paix, un organisme mandaté par Kaboul pour pactiser avec les rebelles islamistes.
Mais dans son message, enregistré au cours du "serment d'allégeance" des responsables talibans, le mollah Mansour reste très ambigu sur ses intentions.

Ces pourparlers de paix sont attendus de longue date entre les talibans et Kaboul, après plus de 13 ans de conflit. Ils ont connu début juillet une avancée inédite avec une première prise de contact officielle entre les deux camps à Murree, au Pakistan, en présence de représentants chinois et américains.

Et donc, lundi soir, le chef du bureau politique des talibans, établi en 2013 au Qatar pour y faciliter un dialogue de paix avec le gouvernement afghan, Tayeb Agha, a démissionné de ses fonctions, selon un communiqué authentifié par des sources talibanes. "Afin de vivre avec ma conscience et de respecter les principes du mollah Omar, j'ai décidé de mettre fin à mon travail de chef du bureau politique", souligne le communiqué. "Je ne vais plus être impliqué dans quelques déclarations que ce soit des talibans... et ne vais soutenir aucun clan dans la dispute actuelle au sein des talibans".

Des cadres et des commandants talibans reprochent en outre à la direction du mouvement d'avoir entretenu pendant deux ans le mythe du mollah Omar, en lui attribuant des déclarations, alors que ce dernier s'est éteint en avril 2013 dans un hôpital de Karachi, au Pakistan, ont annoncé la semaine dernière les services secrets afghans.

"La mort du mollah Omar a été cachée pendant deux ans. Je considère que c'est une erreur historique", a fait valoir Tayeb Agha, déplorant que des commandants en Afghanistan n'aient pas été consultés pour l'élection du mollah Mansour et de ses deux lieutenants, le mollah Haibatullah Akhundzada et le puissant Sirajuddin Haqqani, tous considérés comme proches des autorités pakistanaises.

Quelles conséquences pour l'EI?

Le fils d'un militant de l'EI, dans la province de Kunar, à l'est de l'Afghanistan. ©EPA
Des talibans implantés en Afghanistan. ©EPA

Waheed Muzhda, un analyste afghan proche des cercles islamistes, explique: "Les talibans vont peut-être se scinder, peut-être qu'un petit groupe ira de l'avant dans les pourparlers de paix mais que la majeure partie des talibans rejoindra un autre groupe comme Daesh", moins implanté sur le territoire afghan mais plus radical que les talibans.

"Il ne fait aucun doute que la mort du mollah Omar est une bénédiction pour l'EI. Un nombre important de talibans, déjà désenchantés par le long silence de leur chef, auront désormais davantage de raisons de quitter le mouvement pour rejoindre l'EI", estime Michael Kugelman, chercheur à l'institut Woodrow Wilson à Washington.

"D'un autre côté, l'EI n'offre pas de grand espoir (pour les talibans)", nuance Rahimullah Yusufzai, expert pakistanais de la mouvance talibane régionale. "Cette organisation est encore faible (en Afghanistan, ndlr) et souffre elle-même d'une crise de leadership", avec la mort de certains de ses dirigeants locaux dans des frappes américaines.

Depuis le début de l'année, les talibans afghans sont confrontés à la défection de commandants, désabusés par le leadership du très discret mollah Omar (qui, en fait, était mort depuis deux ans...), et séduits par le "chant des sirènes" du chef de l'EI, Abou Bakr al-Baghdadi. Cette organisation jihadiste a réussi là où les talibans échouent depuis une décennie, en prenant le contrôle d'un territoire qui s'étend sur des pans de l'Irak et de la Syrie, y proclamant un "califat", terme qui fait revivre l'idée d'un grand Etat réunissant l'ensemble des musulmans.
Début janvier, une dizaine d'ex-commandants talibans ont ainsi fait allégeance collectivement à l'EI, qui les a ensuite nommés à la tête de sa branche du Khorassan, région réunissant le Pakistan et l'Afghanistan, berceau historique des talibans et d'Al-Qaïda.
En juin des heurts sanglants ont opposé les talibans et leurs nouveaux ennemis islamistes dans l'est et le sud de l'Afghanistan, où les Etats-Unis ont multiplié les frappes de drones mortelles contre des chefs locaux de l'EI.

L'EI a ainsi publié récemment une "fatwa" affirmant, bien avant l'annonce de son décès, établi à avril 2013 par les autorités afghanes, que le mollah Omar était mort et invitant les talibans de la région Pakistan/Afghanistan à troquer leurs allégeances au profit d'Abou Bakr al-Baghdadi. La fatwa présente le mollah Omar comme un "nationaliste", intéressé par la seule prise du pouvoir à Kaboul, et non par la création d'un califat mondial, et joue sur la généalogie de Baghdadi, qui dit descendre de la tribu arabe du prophète Mahomet, les Qureshis.

Une Afghane déplacée, suite aux combats entre l'EI et les talibans. ©EPA

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