Le match de foot qui bouleverse la société iranienne

Moins de 4.000 femmes pourront assister au match de ce jeudi au stade Azadi à Téhéran. ©EPA-EFE

Près de 4.000 Iraniennes assisteront au match de qualification pour le prochain mondial entre l’Iran et le Cambodge ce jeudi à Téhéran. Un enjeu politique majeur pour le régime islamique.

"J’ai pu acheter mon ticket mais je ne pourrai pas y aller avec mon fils car c’est un emplacement réservé aux femmes!" Nafiseh fait partie des 3.556 supportrices de football qui, en 48 heures, ont été assez rapides pour obtenir leur accès au stade. À défaut d’une communication officielle sur l’ouverture des ventes de tickets en ligne, c’est par le bouche-à-oreille, relayé sur les réseaux sociaux dès vendredi dernier, que les Iraniennes ont su qu’un espace leur était garanti pour assister à la rencontre entre leur équipe nationale sélectionnée par un certain Marc Wilmots et celle du Cambodge.

"Nous avons franchi une étape, mais ce misérable pourcentage de liberté reste une aberration."
Une journaliste iranienne

Sur les cent mille sièges que compte le célèbre stade Azadi ("liberté" en persan), "il reste encore 50.000 places vides du côté des hommes, mais la fédération (iranienne de football) refuse de les départager, confie cette journaliste depuis Téhéran. Nous avons franchi une étape, mais ce misérable pourcentage de liberté reste une aberration." À l’instar de sa collègue photographe, toutes deux reconnues dans le paysage médiatique sportif, elles attendent toujours leur accréditation.

Boycott et image de marque

Si l’événement n’est en soi pas inédit, il se déroule dans un contexte singulièrement délicat. Il y a un mois, le suicide en public de la jeune supportrice de football Sahar Khodayari a profondément marqué l’opinion iranienne. "Nos pères se sont battus pendant la guerre (Iran-Irak) pour protéger les leurs. Aujourd’hui, c’est au tour de notre génération. Le silence contre l’oppression est un complice cruel et nous devons boycotter les stades jusqu’à ce que justice soit rendue à toutes les filles d’Iran", avait témoigné ce joueur professionnel iranien.

Les appels au boycott et le retentissement international de cette affaire ont considérablement atteint l’image de marque des autorités qui ont depuis lors jonglé entre mutisme et sorties médiatiques de circonstance.

"Pourquoi une femme devrait-elle se déguiser en homme et renoncer à sa propre identité pour entrer dans un stade?"
Parvaneh Salahshouri
Députée

À la télévision d’État, la famille de Sahar a témoigné des troubles psychologiques dont souffrait la jeune fille depuis plusieurs années. Info ou intox, ce drame met davantage en lumière les inégalités basées sur le genre et intervient à quelques mois des législatives. "Là où les hommes décident pour les femmes et leur prennent leurs droits fondamentaux, il y a aussi des femmes qui appuient ces discriminations. Pourquoi une femme devrait-elle se déguiser en homme et renoncer à sa propre identité pour entrer dans un stade?", a déclaré Parvaneh Salahshouri dans un quotidien local la semaine dernière.

Députée proche des factions réformatrices, elle fait partie des seize femmes élues il y a quatre ans au Majles, un record dans l’histoire parlementaire du pays. Bien qu’il n’existe aucune loi l’interdisant formellement, l’accès des Iraniennes aux compétitions sportives masculines fait l’objet d’un contentieux politique irrésolu depuis quarante ans.

Mais au-delà de l’argument sur l’importance de la ségrégation sexuelle dans l’espace public régulièrement invoqué par une partie du clergé au pouvoir, le stade de football est aussi, en Iran comme ailleurs, un haut lieu de contestation populaire et de revendications sociales que la république islamique tient avant tout à maîtriser.

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