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Le Qatar, un médiateur de crises devenu incontournable au Moyen-Orient

Face au déclin des intermédiaires traditionnels occidentaux, dépassés aujourd’hui en Afghanistan comme dans la plupart des crises régionales, le Qatar déploie énormément d'efforts pour s'imposer la gestion de conflits.

Tout s’est précipité ces derniers jours. Les opérations d’évacuation de Kaboul des ressortissants étrangers, mais également de leurs familles, se sont multipliées à tour de gros porteurs depuis la reprise de l’Afghanistan par les talibans.

Dans ce contexe tourmenté, le gouvernement qatari a proposé son aide à un certain nombre de chancelleries mais également à des organisations non gouvernementales et des rédactions de grands médias internationaux.

Sebastien Boussois.

Poursuivant son engagement au- delà des rounds de négociations entre Etats-Unis, Nations unies, Union européenne, l’ancien gouvernement afghan et les talibans, Doha use désormais de sa force aérienne afin de rapatrier des centaines de personnes dans des situations d'urgence absolue. Son ambassade, restée ouverte à Kaboul, assure la logistique et le management de crise. 

Face au retrait américain et une paralysie totale de la communauté internationale, les acteurs régionaux comme les Emirats arabes unis, qui servent de plateforme aux évacuations de la France, et le Qatar, se démènent pour sauver le plus grand nombre de vies. Doha cherche, en réalité, depuis des années à s’inscrire dans une stratégie à long terme de médiateur de crises internationales là où les grandes puissances occidentales et les Nations Unies se révèlent aujourd’hui impuissantes à prevenir, encore moins à guérir. 

Doha cherche depuis des années à s’inscrire dans une stratégie à long terme de médiateur de crises internationales là où les grandes puissances occidentales et les Nations Unies se révèlent aujourd’hui impuissantes à prevenir, encore moins à guérir.

C’est aussi pour le Qatar une volonté de réinscrire sa démarche dans le cadre du droit international et du droit humanitaire, situation de guerre ou non, et plus largement dans le cadre d’un multilatéralisme pris dans la débâcle depuis le mandat de Donald Trump à la Maison Blanche. 

Avant la chute du pays, lors d’une énième réunion le 12 août dernier à Doha entre les belligérants, le Qatar, au milieu d’envoyés spéciaux des États-Unis, de la Chine, du Pakistan, des Nations-Unies et de l’Union européenne, essayait encore de rapprocher les points de vue des représentants des talibans et du gouvernement afghan, afin de d'enclencher une désescalade dans le pays. Si le dialogue semblait certes compliqué, il était déjà clair que le Qatar se trouvait à la croisée des chemins de la négociation internationale. 

Accusé de tous les maux

Alors, iI est vrai que depuis des années, le Qatar à tour à tour été accusé de financer le terrorisme international, d’être le plus proche allié de l’Iran, de contribuer à la déstabilisation régionale en continuant de soutenir les Frères musulmans dans les pays en transition démocratique du monde arabe, de s’ingérer à grands renforts de pétrodollars dans l’économie des pays Occidentaux pour les « contrôler ».

Beaucoup pour un seul homme... Mais il y a surtout beaucoup de propagande derrière tout cela de la part ses éternels ennemis régionaux. Pourquoi Doha accueillait-il les dirigeants talibans en exil ? Parce que Washington l’avait demandé aux Qataris. 

Ce qui est plus intéressant, c’est la part du chef qu’essaie de se tailler Doha depuis quelques années pour s’approprier un rôle déterminant au Moyen-Orient de médiateur de crises.

En défendant le multilatéralisme et le droit humanitaire, le Qatar tord le cou à beaucoup d’idées reçue qui circulent à sujet.

Ce qu’il se passe actuellement est tout à fait inédit. Avec l’accord de plusieurs gouvernements, des Nations Unies et de Washington, Doha rapatrie des diplomates, des journalistes, des traducteurs, des assistants mais également des membres d’associations humanitaires qui travaillaient en Afghanistan depuis des années et dont la tâche risque d’être de plus en plus compliquée, au moins durant les premiers mois du retour des talibans.

Concernant le personnel travaillant avec les journalistes, le New York Times, et le Washington Post ont fait appel au gouvernement qatari (avec l’aval du Pentagone) pour rapatrier les collaborateurs afghans de ces médias ainsi que leurs familles encore coincées là-bas. Et ce, afin d’éviter de possibles représailles de la part des talibans.

Agilité politique

Toute l’agilité de la politique du Qatar et les bénéfices à tirer d’un tel engagement, résidera dans son pragmatisme, son recentrage au cœur des puissants, la préservation de sa relation avec les Etats-Unis, son rapport à la Chine, et sa capacité à ménager des alliés stratégiques du moment comme l’Iran et la Turquie (qui élargissent leur zone d’influence) tout en condamnant certaines de leurs actions dès l’instant qu’il n’est pas d’accord.

En défendant le multilatéralisme et le droit humanitaire, le Qatar tord en tout cas le cou à beaucoup d’idées reçue qui circulent à sujet. Face au déclin des intermédiaires traditionnels occidentaux, largement dépassés aujourd’hui en Afghanistan comme ailleurs, et à la complexification des crises régionales, c’est aussi ça le rôle d’un médiateur local stratégique. 

Sébastien Boussois
Docteur en sciences politiques et chercheur associé à l’ULB et à l’Université du Québec, spécialiste du Moyen-Orient

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