interview

"Les Iraniens ont été assez malins"

Le président américain Donald Trump voulait briser la colonne vertébrale du camp chiite anti-américain au Moyen-Orient en assassinant Qassem Soleimani, l'architecte de la stratégie iranienne dans la région... ©VIA REUTERS

Que vont faire les États-Unis après l'attaque iranienne contre des bases abritant des Américains? Tout dépend des réels dégâts, qui ne sont pas encore connus. Un expert de la région décrypte la situation et analyse les risques.

Cette nuit, l'Iran a donc riposté, tirant des missiles contre deux bases utilisées par des soldats américains en Irak, suite à l'assassinat du général Soleimani. Le nombre de victimes éventuelles et les dégâts sont inconnus pour l'instant. Les médias de Téhéran parlent de 80 morts et 200 blessés alors que Washington minimise les conséquences de cette attaque. Or, la suite du conflit va totalement dépendre des dégâts engendrés, principalement humains...

Vincent Eiffling, spécialiste de l'Iran et chercheur à l'UCLouvain, décrypte à chaud les derniers événements.

Les Iraniens ont été assez malins pour garder le conflit dans son cadre habituel.
Vincent Eiffling
UCLouvain

Cette riposte était-elle attendue? Sous cette forme?

On savait qu'il y aurait une riposte. Mais on ignorait sous quelle forme, vu qu'il n'y a pas de précédent dans un tel cadre, c'est-à-dire l'assassinat d'un grand général. Beaucoup d'observateurs tablaient sur une réponse de Téhéran via ses milices installées en Irak. Mais non, les Gardiens de la révolution ont préféré répondre eux-mêmes. Et ça, c'est symbolique. De plus, l'attaque a eu lieu depuis l'Iran. Les Gardiens de la révolution se portent ainsi en défenseurs du régime et de l'État. En ciblant directement les États-Unis, pas des alliés...

Ils ont utilisé des missiles balistiques, c'est-à-dire le moyen le plus impressionnant. D'autres opérations auraient pu faire bien plus de dégâts. En utilisant les milices ou avec un attentat. Mais les missiles, ça fait beaucoup de bruit, il y a des points lumineux dans le ciel. Ce programme balistique sert souvent à assurer la propagande en interne.

Les Iraniens ont frappé en Irak, un pays qui est déjà le champ de bataille entre Téhéran et Washington depuis longtemps. S'ils avaient choisi un autre endroit, le pays "hôte" aurait réagi. Les Iraniens ont été assez malins pour garder le conflit dans son cadre habituel.

Doit-on craindre l'escalade avec une réponse des États-Unis?

La balle est dans le camp des États-Unis. S'ils ne renchérissent pas, le dossier pourrait rapidement être clos. C'est à Washington d'en décider!

Tout va dépendre du bilan réel. S'il y a des pertes humaines, ça aura un impact émotionnel important. Les pertes annoncées par les médias iraniens, 80 morts et 200 blessés, sont invérifiables et on sait à quel point ce genre d'annonce est un outil de propagande pour servir les intérêts domestiques. 

Mais je remarque que la réunion de l'équipe sécuritaire à la Maison-Blanche s'est terminée tôt cette nuit. On a estimé que la déclaration officielle pouvait attendre. S'il y avait vraiment eu des dégâts importants, je suppose que Donald Trump aurait réagi... plus à chaud...

S'il n'y pas de pertes humaines, peut-on croire à une désescalade?

S'il n'y a que des dégâts matériels, la situation permettra en effet une désescalade et que les deux parties sauvent la face. Les États-Unis n'auront pas trop souffert et l'Iran aura eu sa riposte. Rappelons que l'ayatollah Khamenei a qualifié l'opération de "gifle en pleine face" des États-Unis...

Quid des menaces émanant des forces armées irakiennes?

Il faut prendre les déclarations émanant des différentes parties irakiennes avec des pincettes. Il faut toujours voir de qui ça vient, certains soutiennent un camp, d'autres soutiennent l'autre camp... Et de toute façon, l'armée irakienne est dans un tel état que je vois mal quelle riposte serait possible! Le pire scénario me semble être une recrudescence des tensions à l'intérieur de l'armée elle-même.

Assiste-t-on à la naissance de la IIIe guerre mondiale?

La balle est dans le camp des États-Unis. S'ils ne renchérissent pas, le dossier pourrait rapidement être clos. C'est à Washington d'en décider.

S'il y a des pertes humaines, ça aura un impact émotionnel important.

Si les Américains ripostent, les Gardiens de la révolution ont déjà annoncé qu'ils avaient identifié de nombreuses cibles (NDLR: 140 cibles, aux USA et chez leurs alliés). Si Donald Trump fait le choix de représailles, ils ont l'option de la voie militaire. Sinon, il reste les sanctions. Mais ils ont déjà sanctionné tout ce qui était sanctionnable en Iran...  

Mais il faut voir le nombre d'hommes dans la région. Les USA sont en train de déployer 3.000 hommes supplémentaires au Moyen-Orient. Mais soyons clair: ils ne sont pas en train de préparer l'invasion de l'Iran. Il y a moins de 10.000 soldats américains postés actuellement en Irak, contre 150.000 au plus fort de la guerre.

Le ton hautain des Européens...

Que pensez-vous de l'attitude de l'Union européenne dans ce dossier?

L'Union européenne, surtout par la voix d'Emmanuel Macron, essaie de jouer la championne du dialogue entre les deux parties. Mais le ton qu'elle emploie est maladroit. Dire en substance à l'Iran d'accepter de se prendre une baffe dans la figure et de ne pas répondre... Ce ton paternaliste, hautain, a dû déplaire à l'Iran!

De toute façon, l'Union européenne abdique face à Washington et la perception qu'en ont les Iraniens ne fait que se dégrader. Ils espéraient un interlocuteur beaucoup plus fort dans la crise nucléaire, un soutien, et non des mesurettes.

Nous n'avons aucune politique sécuritaire à long terme, on n'agit que par réaction, après que les États ne se sont coordonnés pour adopter une position commune...

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