interview

"Les Israéliens ne croient pas en la possibilité d'une coexistence pacifique"

©REUTERS

Pour Ilan Greilsammer, historien et professeur de sciences politiques israélien, la seule solution au conflit israélo-palestinien, c'est celle des deux Etats. Mais, selon lui, on n'est encore très loin d'un quelconque accord entre les deux parties.

Israël fête ses 70 ans d’existence. L’Etat hébreu a déclaré son indépendance le 14 mai 1948, mais les célébrations ont eu lieu cette semaine, en fonction du calendrier hébraïque. L’Echo a rencontré à cette occasion Ilan Greilsammer, historien et professeur de sciences politiques à l’université de Bar Ilan, près de Tel Aviv. Il est l’auteur de nombreux essais sur la société israélienne, dont "La Nouvelle Histoire d’Israël" et "Religion et Etat en Israël".

"La guerre représente une donnée fondamentale de la vie de ce pays."
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70 ans après sa création, diriez-vous qu’Israël est un pays comme les autres ou existe-t-il encore des particularités fortes qui en font un pays à part?
Il est certain qu’Israël est un pays différent des autres. D’abord parce que c’est un pays qui est en guerre avec ses voisins depuis la création de l’Etat. La guerre représente une donnée fondamentale de la vie de ce pays. L’Etat d’Israël n’a pas été reconnu par le monde arabe même s’il y a eu des événements positifs comme les accords de paix avec l’Egypte et la Jordanie au fil du temps. Il reste qu’Israël est une nation qui est contestée dans son existence et qui n’est donc pas autant en sécurité que d’autres Etats dans le monde.

Ensuite, Israël est un état d’immigration, un pays qui s’est voué à l’accueil des immigrants juifs de tous les pays. À partir des années 1990 on a connu la grande immigration des juifs des ex-pays soviétiques, les juifs éthiopiens, etc. C’est une société en constante mutation du fait de ses composantes qui évoluent et changent avec le temps. Cette caractéristique est unique en son genre sur le temps court.

Au début, Israël avait un idéal, plutôt laïc, plutôt socialiste. Aujourd’hui, le pays est devenu ultralibéral, plutôt à droite, comment expliquer ce changement?
C’est un pays qui a changé très profondément de caractère, en très peu de temps et de manière extrême, ce qui est tout à fait original. À ses débuts, Israël était une société pauvre, collectiviste, socialiste, avec l’image emblématique du kibboutz. Et aujourd’hui, Israël est une société capitaliste, libérale, privatisée, tout à fait à l’opposé de ce qu’elle était dans les premiers temps.

On peut noter que les sociétés occidentales, elles aussi, ont subi un processus similaire dans la mesure où le socialisme doctrinaire des premiers temps a disparu très largement. C’est vrai aussi qu’en Israël, il y a eu très tôt des revendications de réalisation personnelle, dans les sciences, dans la médecine, aujourd’hui dans la high-tech. C’est peut-être aussi une des caractéristiques juives de l’Etat d’Israël que ce désir des jeunes de vouloir se réaliser en tant qu’individu.

"Il faut sans doute redonner un nouveau sens à cette jeune nation israélienne."
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Quel impact ce changement a eu sur l’idéal sioniste?
Je ne crois pas que l’idée sioniste ait changé en tant que telle. Cette idée que le peuple juif a droit d’avoir un Etat comme les autres, un Etat à majorité juive et démocratique, est toujours là. Un jeune peut aujourd’hui vouloir créer une start-up, devenir avocat et en même temps s’engager dans les unités combattantes pour la protection du pays. Mais c’est vrai qu’à la marge, il y a un impact. De plus en plus de jeunes n’ont pas envie de faire l’armée par exemple.

L’individualisme porte atteinte à cet ethos sioniste collectif de l’Etat d’Israël. Il faut sans doute redonner un nouveau sens à cette jeune nation israélienne. Il faut aussi, à mon sens, se mobiliser contre les écarts sociaux (Israël est le pays le plus inégalitaire de l’OCDE, NDLR) et contre la pauvreté (un tiers de la société israélienne vit sous le seuil de pauvreté, NDLR).

La gauche israélienne est en grande difficulté depuis 18 ans, sa perte d’influence n’est-elle pas un tournant majeur de la politique israélienne de ces 70 dernières années?
Ce changement a été progressif. Il est en grande partie lié au fait que de très nombreux Israéliens ne croient pas en la possibilité d’une coexistence pacifique avec leur environnement. Ils voient à leurs frontières le Hezbollah au nord, le Hamas au sud, des conflits terribles en Syrie, en Irak et l’Iran qui menace. La thèse centrale de la gauche consistait à penser que moyennant des compromis, il était possible d’arriver à une situation de pleine reconnaissance d’Israël par les Palestiniens et les voisins arabes.

Cette croyance qui animait beaucoup des fondateurs socialistes de l’Etat d’Israël n’est plus dominante. La majorité des Israéliens se sont rangés derrière les thèses de la droite: ils se méfient des aspirations du monde arabe qui ne veut pas reconnaître le fait israélien. Et un certain nombre d’événements les a confortés dans cette méfiance. Prenez l’évacuation de la bande de Gaza en 2005. Elle était tout à fait conforme aux thèses de la gauche. Mais c’est le Hamas, parti extrémiste et prônant la destruction d’Israël, qui s’est emparé du pouvoir. Et qui affronte désormais Israël.

Sauf que c’est Ariel Sharon, le fer de lance de la droite des années 80 et 2000, qui est sorti de Gaza de manière unilatérale?
La question de qui fait quoi n’est pas vraiment le problème. C’est vrai qu’Ariel Sharon n’était pas un homme de gauche mais c’est lui qui, le premier, a évacué des colonies dans les Territoires occupés, une politique applaudie par la gauche.

"Le clivage fondamental oppose la minorité arabe israélienne, 20% de la population nationale, et le reste du pays. Israël est un pays juif certes mais c’est aussi un pays démocratique."
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Au clivage gauche-droite s’ajoute des tensions entre Juifs et Arabes ou autour des ultra-orthodoxes. Ces divisions empêchent-elles la société israélienne d’évoluer?
Il y a des clivages plus ou moins graves. Le clivage fondamental oppose la minorité arabe israélienne, 20% de la population nationale, et le reste du pays. Israël est un pays juif certes mais c’est aussi un pays démocratique qui doit accorder les mêmes droits aux uns et aux autres. De fait, les droits civiques et politiques sont égaux mais des discriminations économiques et sociales existent. Le développement par exemple des villages et des villes arabes en Israël n’est pas équivalent à ce que l’Etat investit ailleurs.

Le niveau de pauvreté des Arabes israéliens est le pire du pays. C’est un domaine dans lequel l’Etat d’Israël doit investir, c’est sûr. Il faut pointer aussi une responsabilité de certains dirigeants de cette minorité toujours très critiques contre Israël et pas vraiment coopératifs. Par ailleurs, l’armée entretient ce clivage. Les Arabes n’ont pas l’obligation de faire l’armée et seulement une très petite minorité, surtout chrétienne, se porte volontaire.

Le problème, c’est qu’après le service, des dizaines de milliers de jeunes juifs reçoivent des bourses pour leurs études, des aides que ne touchent pas la plupart des Arabes et qui les éloignent des meilleures universités et donc des meilleurs métiers. Il faudrait selon moi que les Arabes fassent obligatoirement un service civil et puissent intégrer davantage la société israélienne.

Père fondateur d’Israël, David Ben Gurion avait affirmé: "Nous devons tout faire pour nous assurer que les Palestiniens ne reviendront jamais, les vieux mourront et les jeunes oublieront." 70 ans plus tard, les jeunes n’ont pas oublié, les négociations sont au point mort et les Palestiniens ne croient plus vraiment à une solution à deux Etats. Existe-t-il encore une solution?
La seule solution, c’est celle des deux Etats. Il n’y a pas d’autre solution. Si un État binational était créé, il y aurait une minorité juive au côté d’une majorité arabe, c’est impossible pour la plupart des Israéliens. À l’inverse, le rêve de la droite et de l’extrême droite est de continuer de gouverner les Territoires occupés sans donner de droits à la population arabe. C’est ne rien connaître à l’Histoire, c’est ne pas savoir ce qu’est la décolonisation, ne pas comprendre que ça ne peut pas marcher.

Quand on a éliminé tout ce qui ne peut pas marcher, on en revient à la solution des deux Etats, qui un jour se fera. Cela ne veut pas dire qu’on en connaît les frontières car je ne pense pas qu’Israël évacuera des implantations majeures telles que Maale Adoumim (à l’est de Jérusalem, NDLR) ou Ariel où vivent des dizaines de milliers de personnes. Cette solution arrivera mais je ne suis pas sûr de la voir de mon vivant. La situation actuelle peut encore durer longtemps.

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