reportage

Les ultra-orthodoxes d'Israël en pleine crise de foi

©AFP

Durement affectés par la crise du coronavirus, les ultra-orthodoxes sont de plus en plus nombreux à quitter la communauté. Ceux qui restent cherchent à s’adapter à la "vie moderne".

Dans une petite ville religieuse du centre d’Israël, Miriam s’active depuis le petit matin: "Mes enfants arrivent cet après-midi", dit-elle, sourire aux lèvres. La famille est réunie trois après-midi par semaine: "Le reste du temps, ils vivent dans la communauté." Originaire des États-Unis, installée en Israël depuis 20 ans, Miriam vient d’une communauté ultra-orthodoxe. Après son mariage, il y a 18 ans, son quotidien tourne au cauchemar : "Le père de mes enfants me violait régulièrement", assure-t-elle, la voix tremblante.

Au printemps dernier, en pleine crise sanitaire, elle est coincée avec son mari dans l’appartement familial. C’est le déclic: "Un matin, j’ai fait mes valises et je suis partie." En quittant les ultra-orthodoxes, communément appelés les Haredim ("craignant-Dieu", en hébreu), Miriam plonge dans l’inconnu: "Je ne connaissais rien de l’autre monde", le monde moderne. Un jour, elle découvre une association d’aide aux ex-Haredim: "L’organisation Hillel m’a aidée à m’adapter. J’ai pu m’inscrire à l’université." À 46 ans, elle n’a connu que l’éducation religieuse: "J’ai tout à apprendre", assure-t-elle.

Les départs en hausse

Dans les locaux de Hillel à Jérusalem, Avi Neuman feuillette les dossiers des nouveaux arrivants: "Le cas de Miriam n’est pas isolé. Ceux qui quittent le monde des Haredim ont besoin d’aide." Fondée en 1991, l’organisation accompagne les ex-Haredim les premiers mois suivant le départ: "Il faut se rendre compte de l’ampleur du changement", selon le responsable de développement dans l’organisation, "pour eux, c’est comme émigrer vers un autre pays. Ils changent de maison, doivent faire des études, trouver un travail. Et ils sont isolés car rejetés par leur famille". Dans le monde des "craignant-Dieu", le départ pour une vie séculière est perçu comme une trahison.

"Ceux qui quittent le monde des Haredim ont besoin d’aide. Pour eux, c’est comme immigrer vers un autre pays."
Avi Neuman
Organisation Hillel, Jérusalem

Au total, ils seraient 3.000 à quitter la communauté chaque année. "Un nombre en constante augmentation", indique Avi Neuman. Le Covid-19 aurait accéléré la tendance: "En janvier-février 2021, 200 ex-Haredim nous ont demandé de l’aide." Deux à trois fois plus que l’année dernière sur la même période.

Le traumatisme du coronavirus

Les Haredim ont payé un lourd tribut pendant la crise sanitaire. Ils constituent 10% de la population, mais représentent environ 40% des nouveaux cas, avec leurs lots de morts. Familles nombreuses, quartiers denses: difficile de ralentir le virus hyper-contagieux dans le monde des Haredim. D’autant plus qu’une petite partie de la communauté s’improvise rebelle, bravant les confinements.

Prières de groupe à Bnei Brak (plus grande ville ultra-orthodoxe d’Israël, située dans la banlieue de Tel-Aviv) au printemps 2020; des milliers d’ultra-orthodoxes réunis pour un enterrement dans le quartier de Mea Shearim à Jérusalem fin janvier 2021; des foules rassemblées lors de mariages dans la colonie de Beitar Illit un peu plus tôt. Les "craignant-Dieu" préfèrent suivre les consignes de leurs leaders religieux plutôt que les indications du gouvernement. Pour certains rabbins, peu importe les confinements, seule la loi de Dieu compte. Le virus, lui, en profite et accélère sa course dans les quartiers Haredim.

"Quand la pandémie a surgi, de nombreux Haredim ont perdu leur emploi."
Eitan Regev
Spécialiste des ultra-orthodoxes

Outre le traumatisme pour les victimes du Covid-19, la crise sanitaire a révélé les vulnérabilités de la société ultra-orthodoxe, selon le chercheur Eitan Regev: "Ces familles ont toujours vécu très modestement. Elles n’ont pas d’épargne et généralement, seules les femmes travaillent, car les hommes étudient dans les Yeshivas, les écoles religieuses."

Le spécialiste de l’économie des ultra-orthodoxes ajoute: "Quand la pandémie a surgi, de nombreux Haredim ont perdu leur emploi." Des familles nombreuses, avec 7 à 8 enfants à nourrir, plongent alors dans une immense précarité, sans filets de sécurité: "Habituellement, des organisations caritatives les aident. Mais avec la crise économique liée au coronavirus, ces institutions n’avaient plus de ressources."

Confinés chez eux, les Haredim ne peuvent pas télétravailler. La plupart n’ont ni ordinateur, ni accès à internet, considérés comme des dangers pour le respect des règles de pudeur. Pour Eitan Regev, le Covid-19 a constitué un choc immense: "Cela les encourage aujourd’hui à partir, ou du moins à questionner leur mode de vie." Mais aussi leurs représentants.

Une petite révolution politique

D’après les derniers sondages, les deux partis ultra-orthodoxes, Shas et Judaïsme unifié de la Torah, obtiendraient respectivement 8 et 7 sièges aux élections du 23 mars prochain. Le même score que lors des précédents scrutins. Fidèles aux consignes lancées par les rabbins, les ultra-orthodoxes votent de manière remarquablement stable par rapport au reste des Israéliens.

Mais avec la terrible gestion de la crise sanitaire dans les milieux religieux, certains remettent en cause le leadership politique selon Brenda Horwitz, ex-ultra-orthodoxe dont les enfants sont encore Haredim: "Quand je rends visite à mes enfants, à Kiryat Ye’arim, j’entends les gens se plaindre des partis Haredim. C’est encore minime, mais certains souhaiteraient voter différemment." Le nom qui revient le plus: "Bezalel Smotrich". Un représentant de l’extrême droite sioniste religieuse, aussi connu pour ses positions homophobes et racistes. 

L’intégration au monde moderne

Certains Haredim n’ont pas attendu le coronavirus pour remettre en question l’ordre établi. Depuis Petah Tikva, dans la banlieue de Tel-Aviv, Esti Shushan gère Nivcharot, un mouvement qui promeut une meilleure représentation des femmes ultra-orthodoxes dans les institutions publiques: "Nous souhaitons participer à la vie de la société." Elle qui possédait un ordinateur avant la crise sanitaire représente cette minorité qui souhaite rester dans le monde ultra-orthodoxe, tout en s’adaptant à la modernité. Les dernières années, les gouvernements israéliens successifs tentent de favoriser l’intégration des Haredim au reste de la société, en créant des structures non mixtes à l’université et dans l’armée, et en encourageant l’entrée dans le marché du travail. Le succès est relatif, la révolution se fait à petits pas.

Dans son appartement, l’ex-Haredim Miriam organise la révolution à son échelle: "J’ai troqué les jupes longues contre des jeans et je ne porte plus de perruque (il est interdit pour les femmes Haredim de montrer leurs cheveux en public, NDLR). Aujourd’hui, je me bats pour obtenir la garde de mes enfants." La tête posée dans le creux de la main, elle soupire. Un sourire se dessine sur ses lèvres, et elle reprend: "Il y a quelque chose de beau dans le monde des Haredim. Mais cela a été corrompu par les humains. Maintenant, il est temps que je fasse ma vie comme je l’entends."

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