interview

Mohammad-Reza Djalili: "C'est tout le régime iranien qui est perdant"

©AFP

L’Iran a jusqu’à présent réagi avec prudence à la décision du président Trump de claquer la porte de l’accord nucléaire. La suite des événements reste incertaine.

Donald Trump a annoncé mardi soir qu’il retirait les Etats-Unis de l’accord nucléaire avec l’Iran. Téhéran a jusqu’à présent accueilli cette décision avec une certaine retenue, sans exclure aucun scénario cependant, tandis que les Européens tentent de sauver les meubles. La tension est toutefois montée d’un cran jeudi, lorsque Tsahal a pilonné des positions iraniennes en Syrie, après avoir subi des tirs de roquette tirés, selon Israël, par les Iraniens depuis la Syrie.

Faut-il craindre un affrontement ouvert entre l’Iran et les Etats-Unis ou ses ennemis régionaux? Peut-on encore sauver l’accord nucléaire? L’Echo a tenté d’y voir plus clair avec Mohammad-Reza Djalili, professeur émérite à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève. Né à Téhéran, il a quitté l’Iran en 1978, peu avant la révolution islamique. Il a écrit de nombreux ouvrages sur l’Iran, dont le dernier en date – une mise à jour de "L’Iran en 100 questions" (écrit avec Thierry Kellner) – vient de paraître aux éditions Tallandier.

L’accord nucléaire a-t-il profité à la population iranienne?

Pas vraiment. Les revenus de l’Etat iranien ont augmenté parce que les exportations pétrolières ont repris. Mais cela n’a pas eu de conséquences majeures pour l’Iranien moyen. Le taux chômage est resté très élevé, les revenus individuels n’ont pas beaucoup augmenté. La situation économique est assez mauvaise depuis longtemps. Une partie de la population iranienne critiquait déjà cet accord et son peu de retombées avant l’élection de Trump.

Les phrases clés

"Une partie de la population iranienne critiquait déjà cet accord et son peu de retombées avant l’élection de Trump."

"Les gens sont remontés contre la corruption qui gangrène toute l’économie et contre la politique régionale de l’Iran."

"L’Iran va tout faire pour éviter une confrontation directe, que ce soit avec Israël, les Etats-Unis ou l’Arabie saoudite. Je n’exclus pas une prochaine intervention israélienne au Liban."

S’il y a eu si peu de retombées pour la population, c’est parce que les Etats-Unis n’ont pas joué le jeu?

Avant même que Washington ne joue pas tout à fait son rôle, le Guide suprême (l’ayatollah Ali Khamenei, NDLR) avait douché les espoirs de ceux qui s’attendaient à ce qu’on aille vers une normalisation des relations avec les Etats-Unis. Sceptique, il avait dit au gouvernement Rohani qu’il faudrait voir si cet accord allait fonctionner. Mais, surtout, il lui a demandé d’arrêter toute négociation avec les Etats-Unis.

L’élection de Donald Trump n’a rien arrangé…

Surtout que, pour son premier voyage à l’étranger, Trump s’est rendu en Arabie saoudite. Il a alors donné des indications claires sur la politique de la nouvelle administration américaine. Contrairement à ce qui s’était passé sous Barack Obama, Washington ne cherchait plus à équilibrer ses relations moyen-orientales autour des pôles iraniens et saoudiens. Le pôle saoudien prenait l’avantage.

"Je doute que l’accord puisse encore être sauvé, même avec la bonne volonté des Iraniens, des Européens, des Russes et des Chinois."
Mohammad-Reza Djalil
politologue spécialiste du Moyen-Orient et d'Asie centrale

Après que Trump a décidé de quitter l’accord nucléaire, le président Rohani s’est engagé à négocier avec les Européens, tandis que l’ayatollah Khamenei disait ne pas leur faire plus confiance qu’aux Américains. Qu’attendre réellement de Téhéran?

Rohani a fait preuve d’une certaine sagesse politique. En même temps, il n’a pas écarté le fait que l’Iran puisse reprendre son programme d’enrichissement d’uranium. Le Guide a été, comme à son habitude, plus dur encore. De toute manière, je doute que l’accord puisse encore être sauvé, même avec la bonne volonté des Iraniens, des Européens, des Russes et des Chinois.

Pourquoi?

Il faudrait pour cela remplir plusieurs conditions et ce serait très difficile. Premièrement, il faudrait que les Européens, les Russes et les Chinois restent unis dans leur volonté de faire barrage à la politique américaine. Ce n’est pas garanti. Deuxièmement, il faudrait qu’ils parviennent à trouver un moyen de réduire les pressions économiques des Etats-Unis, de les empêcher d’établir l’extraterritorialité de leurs sanctions. Il faudrait aussi que les entreprises étrangères impliquées en Iran soient d’accord de prendre le risque de perdre des parts de marché aux Etats-Unis.

La décision de Trump semble en tout cas faire le jeu des ultraconservateurs…

Il y avait déjà un affaiblissement des modérés autour du président Rohani. Les ultraconservateurs vont profiter de cette occasion pour renforcer encore leur position. On a même vu les Gardiens de la révolution se féliciter de la sortie des Etats-Unis.

Ce n’est pas toujours évident de s’y retrouver entre les Gardiens de la révolution, les forces Al-Qods, le gouvernement, le Guide suprême. Qui fait quoi?

Les forces Al-Qods sont une émanation des Gardiens de la révolution. Leur spécialité, ce sont les opérations extérieures. Le reste des troupes des Gardiens de la révolution s’occupe de la sécurité du régime à l’intérieur du pays et de questions liées aux renseignements, même s’il existe un ministère du Renseignement au sein du gouvernement. Ils peuvent arrêter qui ils veulent. Ils ont également des intérêts dans tous les secteurs économiques les plus sensibles, y compris le pétrole. C’est le Guide suprême qui les dirige. Sa maison, qui se compose de plusieurs milliers de personnes, supervise aussi la Justice et les médias officiels. Les ministères qui sont théoriquement dirigés par le président Rohani n’ont rien à dire à ce niveau-là.

©rv

Lorsque les franges modérées et ultra-conservatrices du régime s’opposent ouvertement, n’est-ce pas en partie une stratégie vis-à-vis de l’extérieur?

Oui. Vis-à-vis de l’intérieur aussi. Il y a clairement un jeu du gentil flic et du méchant flic. Cela étant, on voit bien que c’est tout le régime qui est actuellement perdant, et pas rien que les modérés. Le régime traversait déjà une crise et cette période d’incertitude pourrait amener des changements à l’intérieur du pays. On pourrait voir le rôle des Gardiens de la révolution renforcé ou assister à une dégradation de la contestation sociale.

Une contestation qui va plus loin que la déception liée au peu de retombées de l’accord nucléaire?

Oui, il y a un fond de mécontentement extraordinaire en Iran. Les gens sont remontés contre la corruption qui gangrène toute l’économie et contre la politique régionale de l’Iran. On voit régulièrement des slogans du genre "quittez le Liban, la Syrie, l’Irak, pensez à nous". Les Iraniens ont l’impression que le régime sacrifie leurs intérêts à ses ambitions régionales. L’Iran traverse, par exemple, une grave crise écologique liée à la sécheresse. Et dans ce contexte, les gens ne comprennent pas qu’au lieu de lutter contre cette catastrophe, les autorités iraniennes envoient de l’argent en Syrie ou pour soutenir le Hezbollah au Liban. Il est d’ailleurs frappant de constater que les Gardiens de la révolution soient obligés de s’appuyer sur des brigades chiites formées d’étrangers, en Afghanistan, au Pakistan ou en Irak, par exemple. ça prouve l’impopularité des interventions extérieures du régime.

Du coup, l’Iran aurait-il les moyens de faire face à une escalade avec Israël?

Non. L’Iran va tout faire pour éviter une confrontation directe que ce soit avec Israël, les Etats-Unis ou l’Arabie saoudite. On pourrait continuer à voir des interventions ponctuelles d’Israël sur des endroits où les Gardiens de la révolution ont caché leurs armements. ça n’ira pas plus loin. Mais la situation pourrait se détériorer si l’Iran recommence à enrichir l’uranium à 20%, voire plus. À ce moment-là, il pourrait y avoir des bombardements américains ou israéliens avec le soutien des Saoudiens. C’est ça qui serait dangereux. Il faudra aussi voir quel sera l’impact de la victoire du Hezbollah aux élections législatives libanaises. Je n’exclus pas une prochaine intervention israélienne au Liban. On aurait ainsi une guerre indirecte entre l’Iran et Israël par Liban interposé

L’Arabie saoudite, ennemie jurée de Téhéran, vient d’ailleurs de perdre gros au Liban, même si le Premier ministre Saad Hariri se maintient en place…

L’Arabie saoudite aimerait beaucoup renforcer sa position au Liban, mais aussi en Syrie et en Irak. Elle ne veut pas abandonner ces terrains-là, surtout que sa situation militaire au Yémen n’est pas favorable. L’Arabie saoudite pense qu’en tant que pays sunnite, elle a une possibilité de peser sur les populations sunnites, en dépit du fait que l’Iran occupe une position importante dans les territoires palestiniens, au Liban, en Syrie, et dans d’autres pays. Surtout qu’il ne faut pas oublier que le problème de la politique iranienne c’est que l’Iran doit souvent s’appuyer sur des courants chiites qui sont minoritaires dans leur pays.

La Russie s’est également imposée comme acteur incontournable dans la région ces dernières années. Où en sont les relations entre Moscou et Téhéran?

Les Russes sont un allié de circonstance. Ils ont des intérêts qui coïncident avec ceux des Iraniens dans certains dossiers. Mais pas pour tout. S’ils ont renforcé leur intervention en Syrie à partir de 2015, c’est après que le général Soleimani (le chef des forces Al-Qods, NDLR) s’est rendu à Moscou. Certains Iraniens ont d’ailleurs l’impression que les Russes leur volent leur victoire en Syrie. C’est effectivement la Russie qui tire les marrons du feu maintenant que ça s’arrange pour Assad. Et pour renforcer son engagement dans la région, elle doit maintenir de bonnes relations tant avec l’Iran qu’avec l’Arabie saoudite et Israël.

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