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"Nous ne pourrons probablement jamais rentrer en Syrie"

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Des milliers de réfugiés kurdes de Syrie sont arrivés en Irak, fuyant l’offensive turque ou le redéploiement du régime syrien. La plupart est pourtant empêchée de quitter le pays par les forces de sécurité, qui tentent d’éviter un exode massif. Les organisations humanitaires ont, elles aussi, été contraintes d’évacuer leur personnel vers le Kurdistan irakien. Le nombre de civils déplacés par le conflit explose. Ces organisations craignent à présent une catastrophe humanitaire.

La colonne de bus blancs et bleus semble sans fin. Les cailloux craquent sous les roues au moment de leur entrée dans le camp de Bardarash, dans la région kurde d’Irak. Derrière les fenêtres sales, quelques sourires de soulagement sont perdus dans un océan de visages fermés. Les premiers réfugiés kurdes de Syrie sont là, 400 personnes en tout, ayant fui l’offensive turque et le redéploiement du régime dans le nord syrien. Un nourrisson hurle à s’en brûler les cordes vocales. Un garçon d’une douzaine d’années, appuyé sur le rebord de la fenêtre de son bus, a le regard verrouillé vers l’horizon violet et le si bien nommé Rojava – "soleil couchant", en kurde –, sa patrie perdue.

"Ma maison a été détruite dans un bombardement turc. Nous sommes partis sans rien parce que nous n’avons plus rien."

"Nous sommes finalement en sécurité", murmure dans un râle Samira Ahmad, 63 ans. La peau parcheminée, les yeux embués, elle raconte: "Ma maison a été détruite dans un bombardement turc. Nous sommes partis sans rien parce que nous n’avons plus rien. Il a fallu payer un passeur – 500 dollars par personne – pour traverser la frontière d’abord à pied, puis à dos de cheval, puis nager pour arriver de l’autre côté de la rivière, où les peshmergas (les combattants kurdes irakiens) sont venus nous porter secours", exulte celle qui est une réfugiée pour la seconde fois de sa vie. Il avait d’abord fallu fuir le "califat" du groupe État islamique (EI), et aujourd’hui, l’offensive d’Ankara et de ses mercenaires islamistes. Deux humanitaires doivent l’aider à descendre du bus pour la conduire à la réception du camp.

Des milliers de réfugiés kurdes de Syrie sont arrivés en Irak, fuyant l’offensive turque ou le redéploiement du régime syrien. ©AFP

L’endroit, entouré de collines couleur sable, avait été fermé en 2017. Il accueillait alors des habitants de Mossoul ayant fui les combats contre l’EI, à la suite d’une offensive lancée il y a trois ans exactement, le 17 octobre 2016. "Je me doutais bien que nous devrions rouvrir cet endroit un jour. Après tout, nous sommes au Moyen-Orient…", ironise Salar Aziz, qui dirige le camp. "Laissez-moi vous dire, en tant que Kurde et non en tant que directeur de Bardarash, que j’ai le cœur brisé", ajoute-t-il, l’air plus grave.

Violation du droit humanitaire

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200.000 civils ont déjà été déplacés par ce nouveau conflit, mais environ 4.000 seulement ont réussi à rejoindre l’Irak voisin.

200.000 civils ont déjà été déplacés par ce nouveau conflit, mais environ 4.000 seulement ont réussi à rejoindre l’Irak voisin. La plupart de ces nouveaux réfugiés ont dû traverser la frontière par des chemins clandestins, le poste-frontière de Semalka étant fermé à ceux qui ne disposaient pas au préalable d’un permis. Des réfugiés confirment avoir été repoussés aux check points tenus par leurs propres forces armées, en violation apparente du droit humanitaire international.

"Écoutez-moi, confie sous couvert d’anonymat un employé du poste-frontière, côté syrien. Si on n’empêche pas les gens de quitter le pays, on fera face à un exode massif qui modifierait de façon dramatique la démographie de notre région." Les autorités, pour qui l’offensive de la Turquie s’apparente à une tentative de "nettoyage ethnique", tenteraient donc par tous les moyens de garder la population kurde syrienne à l’intérieur du Kurdistan syrien.

Avec le pacte signé entre Damas et les Kurdes sous l’égide de la Russie, toutes les cartes ont été rebattues.

Contrainte de devoir passer clandestinement, Rania Nazir, 20 ans, a vendu les lingots d’or de sa mère pour avoir de quoi payer les 1.500 dollars réclamés par le passeur et être emmenée avec son frère de l’autre côté de la frontière. La fratrie, originaire de Qamichli, avait jusqu’ici décidé de rester, malgré les bombardements turcs et les attentats revendiqués par l’EI. C’est le redéploiement de Damas dans la région de facto autonome – tel que voulu par l’accord signé le 13 octobre entre les autorités kurdes et le régime pour contrer l’offensive des Turcs – qui a provoqué leur exode.

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"Nous ne pourrons probablement jamais rentrer en Syrie car avec le retour du régime, les jeunes comme mon frère seront obligés de faire leur service militaire. Et ils mourront", assure-t-elle, choisissant chaque mot avec précaution. Le menton relevé, ses cheveux blonds soigneusement peignés vers l’arrière, elle garde un air fier malgré des traits marqués. Au-delà du risque posé par une éventuelle conscription militaire, que pense-t-elle du redéploiement de Damas à l’intérieur du Kurdistan syrien? Elle réfléchit longuement, hésite, puis refuse poliment de répondre à la question.

Les humanitaires d’abord

Ce sont les organisations internationales, présentes dans le nord de la Syrie qui avaient ouvert le bal de l’exode dès les premiers jours de l’offensive turque. Samedi matin, une dizaine d’humanitaires faisaient déjà la file sous les néons d’un bureau au poste-frontière irako-syrien de Fishkhabur-Semalka. "C’est une première petite évacuation, par prévention. On allège le staff, comme ça, si ça dégénère encore plus, on pourra évacuer le reste de l’équipe rapidement, prophétisait alors l’un de ces travailleurs humanitaires. Mais je crois que c’est une mauvaise idée: en partant, on laisse le champ libre aux Turcs pour avancer."

"On se retrouve aujourd’hui avec des camps complètement vidés de leurs agences humanitaires, mais remplis de déplacés."

C’était samedi. Le monde a changé depuis. Avec le pacte signé entre Damas et les Kurdes sous l’égide de la Russie, toutes les cartes ont été rebattues. "L’inquiétude, c’est qu’on ne sait pas vraiment quelle sera l’attitude du régime vis-à-vis des agences internationales, analyse Tom Peyre-Costa, porte-parole du Norwegian Refugee Council (NRC) en Irak. C’est la raison pour laquelle les ONG ont fui la zone, couplée au fait que l’entrée en jeu d’un nouvel acteur militaire entraîne de facto l’accroissement des combats, et donc les risques pour ces organisations."

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Et Tom Peyre-Costa de souligner que ce départ précipité des humanitaires est "évidemment très inquiétant, car avant même l’offensive turque, beaucoup de gens dépendaient de l’aide humanitaire. On se retrouve donc aujourd’hui avec des camps complètement vidés de leurs agences humanitaires, mais remplis de déplacés."

Présentes "illégalement" sur le territoire aux yeux du régime, c’est donc l’arrivée de celui-ci dans la zone qui a contraint les ONG à suspendre leurs opérations. Certains humanitaires disent craindre l’hostilité supposée de Damas, citant notamment les bombardements, en zones rebelles, d’hôpitaux soutenus par des organisations internationales. Toutefois, de nombreuses agences, notamment celles des Nations unies, travaillent déjà depuis plusieurs années dans les zones sous contrôle de Bachar al-Assad.

"Auparavant, nous étions en contact étroit avec l’acteur qui contrôlait la zone (les forces kurdes, NDLR). Maintenant, c’est avec un nouvel acteur, avec lequel nous n’avons pas une relation aussi étroite, que nous allons devoir négocier notre retour."
Dr Marc Forget
Directeur de la mission de Médecins sans frontières en Irak

Un retour en Syrie est-il envisageable? "Auparavant, nous étions en contact étroit avec l’acteur qui contrôlait la zone (les forces kurdes, NDLR)", explique le Dr Marc Forget, directeur de la mission de Médecins sans frontières en Irak, où les équipes de la mission Syrie sont pour l’instant en stand-by. "Maintenant, c’est avec un nouvel acteur, avec lequel nous n’avons pas une relation aussi étroite, que nous allons devoir négocier notre retour."

Une perspective qui n’enchante pas certains acteurs de l’aide internationale, qui craignent qu’une collaboration avec le régime ne renforce ce dernier, à la fois politiquement (en le positionnant comme seul partenaire légitime), financièrement (en faisant transiter les fonds par des agents corrompus proches du pouvoir) et militairement (car Damas a la fâcheuse tendance de bloquer l’accès de l’aide aux zones qui lui résistent).

"Ne vous inquiétez pas pour nous, nous sommes habitués à être des réfugiés."

Bien sûr, pour les réfugiés kurdes, négocier un retour dans leur patrie est pour l’instant impossible. Alors que le crépuscule tombe sur le camp de Bardarash, les familles commencent à emménager dans leurs nouvelles maisons: des tentes blanches, alignées en rangées. Samira Ahmed est assise devant la sienne, bientôt rejointe par son mari. Dorénavant, ils habiteront dans l’abri "B1", désespérément vide. "Nous n’avons pu emporter aucun bagage avec nous," regrette la vieille dame, les derniers rayons du soleil se réfléchissant dans ses épaisses lunettes. "Mais ne vous inquiétez pas pour nous, nous sommes habitués à être des réfugiés."

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