interview

"Si les choses tournent mal, le Qatar sera isolé de son habitat naturel"

©Tim Dirven

En mission diplomatique pour tenter de rallier l'Occident à sa cause, le ministre émirati des Affaires étrangères Anwar Gargash nous expose sa justification de la mise au ban du Qatar par les autres monarchies du Golfe persique. "Le problème, c’est que le Qatar utilise des ressources financières considérables, a été de manière régulière l’un des grands soutiens de groupes djihadistes, d’une manière très opportuniste."

Deux semaines après avoir déclenché une crise sans précédent avec le Qatar, les pays du Golfe persique sont lancés dans une opération de persuasion. Après une étape à Paris, le ministre émirati des Affaires étrangères, Anwar Mohammed Gargash, était à Bruxelles ce mardi pour dérouler le récit de son camp et chercher des appuis diplomatiques. Il a accordé un entretien à quelques journaux internationaux et belges dont L’Echo, dans un palace discret du quartier européen.

Le premier message qu’il veut faire passer est que le Qatar n’est pas simplement la victime d’une indépendance perçue d’un mauvais œil par ses voisins. Les monarchies de la péninsule – Emirats arabes unis (EAU), Arabie saoudite et Barheïn – n’ont rien contre le fait qu’un membre du Conseil de coopération du Golfe (CCG) fasse entendre une voix discordante, assure le ministre: "D’autres membres du CCG mènent une politique étrangère très active et indépendante sans que ce soit réellement un problème. On peut être en désaccord avec le Koweit ou Oman qui a de bonnes relations avec l’Iran. Ce n’est pas la question." Si ces pays ont décidé de fermer brutalement leurs frontières avec le Qatar, isolant complètement cette presqu’île à peine plus grande que la Corse, c’est parce que le l’Émirat soutient le terrorisme. "Le problème, c’est que le Qatar utilise des ressources financières considérables, a été de manière régulière l’un des grands soutiens de groupes djihadistes, d’une manière très opportuniste", assure Anwar Garash. Le Qatar est selon lui "l’une des plateformes les plus lucratives et sophistiquées de soutien à l’agenda djihadiste".

Relations ambiguës

Et le ministre d’anticiper les attaques de ceux qui lui diront que l’Arabie saoudite entretient des relations ambiguës avec des groupes terroristes: "Certains disent qu’il y a de l’hypocrisie", entend-il. "Mais la différence, c’est que le gouvernement saoudien tente de régler ce problème. C’est autre chose quand le gouvernement lui-même devient un promoteur, soutien et banquier de nombreuses organisations [extrémistes]." Pour décrire ce spectre d’organisation visé, le ministre parle "à une extrémité" du Hamas et des Frères musulmans, et "à l’autre extrémité" des organisations comme Al-Nosra (Al-Qaïda en Syrie).

Il va peut-être s’ouvrir à l’Iran. C’est une crise risquée, je dois l’admettre.

Le ministre émirati décrit le Qatar comme une "plate-forme sophistiquée" de soutien au terrorisme, et y voit trois axes. Le premier est la finance: l’émirat financerait ainsi directement les frères musulmans "pour affaiblir l’Égypte". Le ministre évoque encore un "accord de rançon" par lequel des groupes comme Al-Nosra se seraient vu distribuer "des centaines de millions – le Financial Times estime même un milliard de dollars".

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Le second axe est la protection: le Qatar sert de refuge aux extrémistes, dit-il. Il évoque une liste "indicative" de 59 personnes dressée par les pays du Golfe, qui soit vivraient au Qatar, soit seraientsoutenues financièrement par l’émirat. Cinq d’entre elles sont visées par des sanctions de l’Union européenne. "La majorité de ces personnes résident au Qatar, ne sont pas en prison, ne sont pas assignées à domicile, ne sont nullement inquiétées", insiste le ministre. "Le Qatar nous demandait: ‘Où sont les preuves?’ Malheureusement, quand cette liste a été publiée, les Qataris n’ont pas voulu la regarder."

Troisième axe de la "plateforme": les médias qataris, comme la chaîne satellitaire Al-Jazeera. Qui "poussent le même genre de messages" – le ministre cite l'exemple de la médiatisation d’un clerc "relativement inconnu mais présenté comme très important" assurant que dans certains cas les attentats suicides sont légitimes. "Cet homme est considéré comme une icône nationale au Qatar", affirme-t-il.

"Notre message à nos amis Européens est: nous sommes d’accord avec vous pour dire que la solution est diplomatique", poursuit-il. Mais elle doit être largement unilatérale puisque "basée sur le changement de comportement du Qatar". Du point de vue des monarchies accusatrices, c’est à Doha de rétablir la confiance puisque l’Emir du Qatar n’a pas respecté un accord qu’il a signé en 2014 sur ces sujets.

Cette crise va durer longtemps.

"Aujourd’hui, nous avons besoin de créer un de système de monitoring. Nous voulons que certains de nos amis américains et européens contrôlent que nous n’avons pas 59 personnes recherchées trouvant refuge au Qatar [ou que] vous n’avez pas 1 milliard de dollars payés à ces organisations" extrémistes. Cette crise organisée est "une opportunité en or" pour mettre un tel système en place, estime-t-il.

Il reste convaincu, comme il l’avait déjà fait savoir, que "cette crise va durer longtemps", parce que "les Qataris sont toujours dans un état de déni et de choc, et je pense qu’ils doivent entrer en introspection pour que nous puissions avancer". Sous le choc, ils ont toutes les raisons de l’être, vu la teneur des mesures prises à leur encontre. Leurs voisins ont fermé leurs frontières terrestres et maritimes avec l’émirat et interdisent à sa compagnie aérienne, Qatar Airways, de survoler leur espace aérien. "Je dois admettre que certaines de nos mesures ont été intentionnellement dures, pour envoyer un message très clair, indique Anwar Gargash, un wake up call." "On ne peut laisser un membre de notre équipe essayer de marquer des autogoals chaque jour de match."

Le ministre voit trois scénarios possibles sur l’attitude du Qatar. L’option "rationnelle", qu’il appelle de ses vœux: Doha dirait: "Je comprends les reproches, je veux travailler dessus via une médiation." Mais le Qatar pourrait tout aussi bien "continuer de faire ce qu’il a toujours fait: faire preuve de duplicité, gagner du temps, ne pas répondre aux préoccupations principales". Ou enfin choisir la voie de "l’escalade". "Nous l’avons vu en partie lorsqu’il a appelé l’armée turque. Les Turcs ont quitté le Qatar en 1916, et ils sont de retour 101 ans plus tard… Il va peut-être s’ouvrir à l’Iran. C’est une crise risquée, je dois l’admettre", souligne le ministre.

Risquée parce que "cela peut affecter négativement le futur du Conseil de coopération du Golfe", en particulier, "si le Qatar choisit l’escalade et que l’Iran joue un rôle". "Si les choses tournent mal, le Qatar sera isolé de son habitat naturel."

L’allié américain comme clé

La Turquie, dit-il, "serait sage de rester neutre" dans cette affaire. Quant à l’Iran, il a une attitude confuse" et serait aussi "sage de ne pas intervenir dans ce qui est essentiellement une question du CCG". Les États-Unis sont à ses yeux une clé de la sortie de crise. C’est précisément la manière dont le nouveau locataire de la Maison-Blanche mène sa politique étrangère qui a décidé les États du Golfe à agir de la sorte, explique Anwar Garash. "Il n’y a pas eu de feu vert, il n’y a pas eu de discussions" avec la Maison-Blanche. Mais "on voit un changement dans la manière dont la nouvelle administration se saisit des questions liées au terrorisme".

Pour le chef de la diplomatie émiratie, "Trump a dit publiquement ce qui est dit dans les alcôves depuis des années". Et il ne voit pas de contradiction avec cette posture et le fait que Washington ait récemment pu conclure un contrat de livraison d’avions de chasse pour le Qatar. L'accord  conclut "un processus lancé sous l’administration Obama", souligne le ministre - cette fois, pourtant, Donald Trump n'a rien fait pour stopper le processus lancé par son prédécesseur...

©Tim Dirven

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