interview

Vladimir Fédorovski: "Poutine n'a pas abandonné l'idée d'un grand arrangement avec l'Occident"

©Kasia Strek / ITEM

Spécialiste du monde arabe, Vladimir Fédorovski analyse la stratégie de Moscou au Moyen-Orient. En quelques années, la Russie est parvenue à s’imposer militairement mais aussi politiquement comme le nouvel arbitre de l’échiquier moyen-oriental. Fédorovski était interprète en langue arabe pour Brejnev dans les années 70, avant de devenir un des artisans de la perestroïka sous Gorbatchev.

L’auteur russe le plus lu en langue française s’exprime pour L’Echo dans le cadre de la sortie de son nouveau livre sur Boris Pasternak, l’auteur du célèbre roman Dr Jivago.

La chute de Damas aurait créé un effet domino dans la région jusqu’au Caucase.

Qu’est-ce qui a poussé la Russie à intervenir en Syrie?
Ce moment se situe en septembre 2015 lorsque le front Al Nosra, qui est une filiale d’Al Qaeda, s’est retrouvé à deux doigts de s’emparer de la ville de Damas. La chute de capitale syrienne aurait à coup sûr créé un effet domino dans la région et même jusqu’au Caucase, qui n’est jamais qu’à 600 kilomètres de la Syrie. Aux yeux de Poutine, le maintien d’Assad n’a jamais été qu’un instrument, pas un but en soi. Au total et avec peu de moyens, Poutine a mis à profit la guerre en Syrie pour assurer le retour de la Russie sur la scène internationale.

L’islamisme modéré n’existe pas, tout comme il n’existe pas de bolchevisme modéré.

N’a-t-il pas surtout tiré profit des errements de l’Occident au Moyen-Orient?
C’est exact. La véritable erreur de l’Occident remonte au printemps arabe lorsqu’il fut question de s’allier avec les islamistes modérés pour renverser les dictatures en place et transformer le monde arabe. J’avais mis en garde à l’époque contre cette logique dangereuse. Je me demande toujours comment Nicolas Sarkozy a pu s’appuyer à ce point sur un philosophe – en l’occurrence Bernard Henri-Lévy – pour façonner sa ligne politique en Libye? L’Occident s’est laissé aveugler par le politiquement correct, comme bien souvent d’ailleurs. L’islamisme modéré n’existe pas, tout comme il n’existe pas de bolchevisme modéré. Le résultat, c’est qu’on a fait sauter le verrou libyen et que les migrants se sont déversés sur l’Europe, avec les conséquences désastreuses que l’on sait. L’Occident répète les mêmes erreurs commises précédemment en Afghanistan dans les années 80 et en Irak en 2003. Poutine lui-même était furieux lorsque Medvedev, alors président, a voté en 2011 la résolution de l’Onu autorisant l’emploi de la force en Libye.

Il s’agissait quand même de se débarrasser de dictateurs patentés, tels Kadhafi, Assad et Moubarak?

Écartons tout malentendu: je suis contre toute forme de dictature. Mais si vous deviez organiser des élections dans les pays arabes, vous auriez des islamistes au pouvoir partout. Est-ce cela que l’on veut? Nous sommes à un moment très dangereux de l’histoire du simple fait que les chancelleries occidentales sont aux mains d’amateurs.

Poutine est le nouvel arbitre au Moyen-Orient.

La Russie s’est-elle imposée comme une alternative crédible au gendarme américain?
Je préfère le terme d’arbitre à celui de gendarme. Poutine joue avec les équilibres. Il entretient une relation privilégiée avec Damas et Ankara, qui sont pourtant des ennemis héréditaires. Il a par ailleurs réussi le tour de force de conclure un accord avec les Saoudiens sur le prix du pétrole sans que cela ne porte atteinte à la relation étroite qu’il entretient avec Téhéran. Peu de gens le savent, mais Moscou vend aujourd’hui des armes à l’Arabie Saoudite. Dernier point et non des moindres: Poutine est écouté dans le monde arabe et, en même temps, les militaires russes entretiennent une concertation totale et permanente avec l’état-major israélien.

Vladimir Fedorovski ©Kasia Strek / ITEM

Quels dividendes peut-il espérer tirer de cette omniprésence?
L’intervention russe a procuré à Poutine une aura extraordinaire dans la région. Contrairement aux Américains, il a su faire preuve de fidélité à l’égard de ses alliées. Son portrait figure partout dans les foyers des chrétiens d’orient. De plus, il a pu utiliser ce théâtre d’opérations pour tester son arsenal militaire nouvellement constitué. Comme les Russes développent des armes pas chères et efficaces, les contrats de fournitures affluent.

Poutine va chercher à stabiliser le Moyen-Orient. Pour cela, il doit faire revenir les Occidentaux dans le jeu.

Quelle est la prochaine étape de Poutine dans la région?
Il va chercher à stabiliser le Moyen-Orient. Pour cela, il doit faire revenir les occidentaux dans le jeu. Mais dans un jeu élargi. Car en son for intérieur, il n’a pas abandonné l’idée d’un grand arrangement avec l’Occident incluant le dossier ukrainien. Jusqu’ici, la politique de Poutine en Ukraine est un échec dans la mesure où l’Ukraine constitue toujours un foyer de tension important. Mais pour parvenir à un tel deal, il faut que l’Occident décide une fois pour toutes que son ennemi numéro un n’est pas la Russie mais l’islamisme. Je m’inquiète par contre de la stratégie de Poutine à l’égard de Pékin.

"Sur tes cils fond la neige", de Vladimir Féderovski, Stock, 220 pages, 20 euros.

Pourquoi?
Poutine a conclu avec Pékin une alliance militaire qui comprend un important volet de transfert de technologies. Il faut à tout prix éviter de pousser les Russes dans les bras de la Chine. Ce n’est ni l’intérêt de la Russie ni celui de l’Occident. La Chine a besoin de la Russie pour devenir une superpuissance économique et militaire mais aussi pour canaliser son excédent démographique. Je vais vous raconter une anecdote à ce sujet. Jacques Chirac m’a confié un jour une discussion qu’il a eue avec Deng Xiao Ping à propos de la politique de l’enfant unique. Le petit timonier n’étant pas opposé à un passage à deux enfants par famille, Chirac le mit en garde: "Où allez-vous mettre tous ces gens?" Ce à quoi Deng lui répondit qu’il pensait aux "provinces du nord", désignant par-là la Sibérie. Les frontières russes ne sont plus aussi sûres qu’avant et les Russes feraient bien de se méfier de la Chine.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect