Zénobie raconte son père, l'archéologue décapité par l'Etat islamique

L’archéologue Khaled al-Asaad a été assassiné le 18 août 2014, à Palmyre, par l’Etat islamique. ©Gamma-Rapho via Getty Images

Mi-août, l’état islamique a assassiné l’archéologue Khaled al-Asaad, à Palmyre. Sa fille Zénobie s’est enfuie à Damas avec ses enfants, où nous l’avons rencontrée. Elle évoque l’histoire de son père.

"Ne faites pas attention à notre misérable habitation." C’est ainsi que nous accueille le docteur Khalil Hariri, qui tente tant bien que mal d’éclairer la cage d’escalier avec son briquet. L’appartement chichement meublé est situé au centre de Damas, dans ce qui était autrefois une magnifique maison art déco. Les hautes fenêtres sont occultées par des journaux et, à l’intérieur, tout est vide et lugubre. Dans un coin, on entend des sanglots étouffés. "C’est la chambre de ma fille", explique Khalil Hariri. "Elle pleure toute la journée la perte de son grand-père. Il vaudrait mieux qu’elle n’assiste pas à notre discussion. Ma femme Zénobie va nous rejoindre, elle est en train de mettre son voile. Nous n’avons pas l’habitude de recevoir des invités."

Zénobie, fille de l’archéologue Khaled al-Asaad, assassiné à Palmyre par l’Etat islamique. ©robert dulmers

Zénobie reine de Palmyre. Zénobie était reine de Palmyre – la cité oasis aux mille colonnes – au IIIe siècle après J.C. Sous le règne de cette reine légendaire, la ville – située à 200 km au nord-est de Damas – était le centre d’un royaume éphémère qui s’étendait jusqu’en Égypte. En 274, Zénobie subit une cinglante défaite face à l’armée de l’empereur romain Aurélien. Enchainée d’or, elle fut exhibée triomphalement à Rome.

©robert dulmers

Tandis que le docteur Hariri se confond en excuses à propos de la pauvreté de leur mobilier, apparaît, hésitante et pieds nus, Zénobie, la fille du docteur Khaled al-Asaad, le vieil archéologue mondialement connu, décapité le 18 août par l’Etat islamique. Elle n’a parlé à personne depuis la décapitation de son père, qui a provoqué une vague d’indignation dans le monde. Et elle n’accordera pas d’autre interview, par crainte de représailles pour sa famille qui habite encore dans les territoires contrôlés par l’EI. "Mais je vais faire une exception pour dire au monde entier qui était mon père."

"A tout qui voulait bien l’entendre, il racontait le passé glorieux de la ville. Il a replacé Palmyre sur la carte du monde."

Pendant plus de 40 ans, le docteur Khaled al-Asaad, "M. Palmyre", a été responsable du département des antiquités et directeur de musée de ce site unique, classé au patrimoine mondial de l’Unesco, avec ses temples, ses colonnes, son théâtre romain, ses arcs de triomphe, ses thermes et sa nécropole. Il étudia l’archéologie en autodidacte. Grace à ses fouilles et ses travaux de restauration, il a fait renaître du désert un site aujourd’hui mondialement connu.

"Je n’arrive à croire que mon père soit mort. Mes cousins étaient sur place et ont assisté à l’exécution. Je ne peux pas imaginer qu’ils aient froidement décapité un homme de 81 ans. Je refuse de le croire... Vous me demandez qui était mon père. Il était avant tout un être humain. Les mots me manquent pour le décrire: il était unique. Nous étions neuf enfants, quatre filles et cinq garçons. J’étais l’aînée. Les relations entre Khaled al-Asaad et ses enfants n’étaient pas traditionnelles, il nous considérait comme des amis. Nous vivions au sein d’un environnement particulier, à la fois conservateur et patriarcal, comme Palmyre. Lorsque je suis allée étudier l’histoire à Damas, il ne m’a jamais demandé quelles étaient mes relations ni si j’avais un petit ami. Il me faisait confiance, tout simplement, et toutes mes amies m’enviaient. Même si mon père traitait tous ses enfants de la même manière, j’occupais une place particulière dans son cœur. J’étais Zénobie, reine de Palmyre, son héroïne, et j’étais fière de mon nom. Je me sentais spéciale, élue. Tous les soirs, après le repas, au coucher du soleil, je l’accompagnais inspecter les sites. Il ne pouvait pas s’endormir sans avoir vérifié que rien n’avait été volé. Il me demandait souvent mon avis et me parlait de ses problèmes. Je nous vois encore marcher ensemble, soir après soir. J’ai eu une enfance vraiment heureuse."

Querelles de clans

©EPA

Ancien croisement de la Route de la Soie, Palmyre, était encore, dans les années cinquante, une ville sous-développée, pour ainsi dire arriérée. Le jeune Khaled al-Asaad, descendant d’une des grandes familles, fut envoyé en pension à Damas. La route du désert vers Damas n’était, à certains endroits, qu’une piste avec des ornières, et, au début de chaque semestre, le jeune Khaled prenait cette route à pied, en direction de la capitale, en espérant qu’un camion le prenne au passage. "La famille Al-Asaad vit depuis des siècles à Palmyre, je ne sais pas depuis quand précisément."

Dans la société tribale d’alors – et aujourd’hui encore, en Syrie, derrière la guerre civile se cachent des luttes de clans. Deux familles s’affrontaient: les Al-Asaad et les Taha. Avec son doctorat d’histoire en poche, Khaled al-Asaad est rentré au pays et devenu directeur du musée. Et, deux ans plus tard, lorsque le très influent patron du Département des antiquités, Obayd Taha, a pris sa retraite, Al-Asaad a repris le flambeau. Depuis, raconte Zénobie, la famille Taha, a tenté – sans relâche mais en vain – de reconquérir le pouvoir. Même après sa retraite en 2003, après 40 ans de bons et loyaux services, M. Palmyre n’était pas prêt à raccrocher les gants. Il a conservé son bureau au musée, a continué ses tournées d’inspection quotidiennes, et a mis au jour, avec une expédition syro-polonaise, une mosaïque phénoménale de 70 m² datant du IIIe siècle, représentant des chevaliers ailés se battant contre des animaux mythiques. Une des plus belles mosaïques au monde.

L’archéologue Khaled al-Asaad a été assassiné le 18 août 2014, à Palmyre, par l’Etat islamique. ©Gamma-Rapho via Getty Images

Après sa retraite en 2003, le poste de Chef du département des Antiquités est revenu à son fils aîné, Walid. Zénobie, après des études d’histoire, a été nommée conservatrice du musée. Son mari, Khalil Hariri, archéologue, travaillait également au musée. La ville historique de Palmyre était gérée comme une entreprise familiale. "La mission de Khaled allait bien au delà des fouilles, il s’agissait d’assurer l’entretien et la reconstruction de Palmyre", explique Khalil Hariri.

"Il a rendu le site archéologique accessible au grand public. Il a restauré le théâtre, les colonnes de long de la rue principale, il a ouvert les thermes impériaux et installé des parcs publics. A tout qui voulait bien l’entendre, il racontait le passé glorieux de la ville. Il a replacé Palmyre sur la carte du monde. Il travaillait beaucoup trop", ajoute Zénobie en souriant.

Le parti

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Hier comme aujourd’hui, il n’est pas concevable d’occuper un poste aussi haut placé sans être membre du parti Baath, le mouvement socialiste pan-arabique, aujourd’hui dirigé par Bachar el-Assad. En 1954, l’étudiant Khaled al-Asaad en est devenu un membre convaincu. Et il l’est resté jusqu’à sa mort, malgré la répression des Assad et les assassinats en masse de milliers de membres du mouvement des frères musulmans en 1980, dans la prison de Palmyre, à deux kilomètres à peine de sa maison. Qu’est-ce qui a poussé le père de Zénobie à devenir membre d’un tel parti? Un long silence s’installe. Elle discute en arabe avec son mari. La présence de l’interprète officiel ne facilite pas les choses. "Nous ne voulons pas parler politique." Je poursuis: "Il ne s’agit pas de politique, mais de votre père. N’était-il pas un fervent partisan du parti Baath?

Oui.

C’était courant à cette époque, complète son mari Hariri. Si vous vouliez avancer dans la vie, vous deviez être membre du parti Baath. En 1954, le parti était de loin le plus fort en Syrie, et Khaled croyait qu’en rejoignant un mouvement aussi puissant, il pourrait aider plus efficacement cette région sous-développée, tant dans le domaine archéologique que sur le plan social.

Il a réussi à utiliser habilement le parti Baath pour réaliser ses objectifs, explique Zénobie. Il ne s’intéressait pas à la politique, mais à Palmyre. Il a créé des écoles et une académie; il a participé à la construction d’hôpitaux, et aidé les jeunes à trouver un emploi. Il est devenu quelqu’un de puissant parce qu’il voulait améliorer la vie des gens de Palmyre. Il était respecté de tous et le gouvernement lui faisait confiance. Et oui, il a été un des piliers du régime. Au sein du pays, il représentait Palmyre. À l’étranger, il représentait la Syrie.

Votre père est-il resté partisan d’Assad jusqu’à sa mort?

Oui. Jusqu’à sa mort.

Puis-je ajouter quelque chose, demande Hariri? Khaled Asaad était contre la destruction de la Syrie. Contre l’anéantissement de Palmyre. Contre la discorde en général. Il estimait qu’il n’y avait pas de raison de se révolter contre le gouvernement d’Assad. Ils vivaient en sécurité et dans une certaine aisance, non? Alors, quel était le problème?"

L’interprète réagit: "Nous avons suffisamment parlé de politique."

L'attaque

 

©Belga

Zénobie prépare le café. Khalil Hariri allume sa dixième cigarette.

"Vous fumez trop...

Je suis au bord de la dépression. L’an dernier, j’occupais encore un poste important au musée de Palmyre et j’étais archéologue. Aujourd’hui, je suis un simple membre du personnel du musée de Damas – un musée fermé depuis deux ans déjà, où personne ne m’attend. Je ne peux subvenir aux besoins de ma femme et de mes enfants. J’ai tout perdu.

Vous n’avez pas tout perdu. Vous avez encore votre femme et vos enfants..."

Il se tait, se lève et saisit son téléphone portable. "Regardez, c’était notre maison." Une grande villa avec un magnifique jardin. Il fait défiler les photos: rosiers et massettes (joncs, NDLR), et une magnifique cascade. "C’est moi qui ai aménagé le jardin, j’aimais cultiver des fleurs. Le soir, nous passions des heures dans le jardin, à côté de l’étang." Il se renferme tout d’un coup.

©REUTERS

Fin mai, les troupes de l’État islamique ont débarqué en ville. Tout d’un coup. Même si la semaine précédente, des combats à mort faisaient rage dans les villages avoisinants, pour chaque rue et chaque maison. La percée définitive de l’EI est arrivée comme un coup de tonnerre. "Nous ne nous y attendions pas, dit Zénobie, car nous savions que Palmyre était bien défendue – mais malgré tout l’EI a réussi à nous envahir."

"C’était à une heure trente du matin, se souvient Hariri. Le soir précédent, l’EI avait pris un petit village voisin. Nous pensions que nous avions encore le temps, j’ai donc dit à Zénobie: va chez ton frère Walid – à côté du musée – et attends-moi là-bas. Ensuite, nous avons chargé les dernières œuvres d’art dans trois camions, et nous avons pris la route de Damas. Mais à minuit, l’EI a traversé les lignes. Ensuite, tout est allé très vite. Dix minutes plus tard, nous sommes arrivés, avec nos trois camions, au musée. Le frère de Zénobie, Walid, moi-même et trois autres personnes. Les œuvres les plus précieuses avaient déjà été évacuées à Damas par mon beau-père et mon beau-frère. Mais il y avait encore des dizaines de vases et de statues dans le musée. A cinq, nous avons tenté de charger le reste des antiquités dans les camions. Deux étaient déjà pleins et nous étions en train de charger le troisième lorsque les balles ont commencé à ricocher sur le sol du musée. Nous avons essayé de charger encore quelques objets, mais ce n’était plus possible. Nous avons couru vers les voitures, les balles sifflaient à nos oreilles. A trente mètres de là, j’ai vu les premiers combattants de l’EI. Ils ont tiré sur nous alors que nous prenions la fuite. J’ai été touché à la main et aux côtes. Walid et trois autres ont également été touchés. Nous avons fui la ville à toute vitesse vers Homs, et ensuite vers Damas.

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