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L'Australie brûle, son gouvernement regarde ailleurs

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Confrontée à une saison de feux de brousse d’une intensité sans précédent, de plus en plus de voix s’élèvent en Australie pour réclamer un changement du modèle économique, encore très dépendant de l’extraction de matériaux fossiles. Mais le gouvernement conservateur au pouvoir estime que l’économie prime sur les considérations écologiques.

Sur des kilomètres et des kilomètres, tout est noir et gris. Dans les environs de Wingham, une petite ville située à 350 km au nord de Sydney, les incendies qui ravagent la côte Est de l’Australie depuis maintenant des semaines, ont été particulièrement destructeurs. Là où se trouvait il y a encore deux mois une vaste zone foretière, il ne reste plus que des troncs calcinés. Les feuilles ont, elles, disparu et la terre est entièrement recouverte de cendres.

Une catastrophe écologique qui a aussi réduit à néant des années de labeur pour des centaines d’agriculteurs. Pour beaucoup d’entre eux, ce n’est pas seulement leur activité professionnelle qui est partie en fumée, c’est toute leur vie. C’est ce qu’expliquent les bénévoles de l’association BlazeAid, qui se retroussent les manches pour remettre leurs exploitations en état. "Aujourd’hui, on va aller reposer des clôtures autour du terrain d’une éleveuse qui a presque tout perdu. Ses bêtes se sont enfuies, on en a déjà retrouvé deux mortes qui ont été percutées par des voitures", explique Lash, qui dirige l’équipe de volontaires sur ce site. "On nous a demandé de garder un œil sur la propriétaire, elle aurait des tendances suicidaires", précise cet ancien démineur de la marine, qui n’a pas hésité à faire 600 km en camping-car pour aider les victimes de ces incendies. Mais après plus d’une semaine sur place, il a du mal à contenir son émotion. "C’est très dur de traverser ces paysages complètement dévastés. Et puis, il faut se faire violence pour rester solide face à ces fermiers dont la vie est partie en fumée."

Le premier ministre australien Scott Morrisson. ©EPA


Plus de 40°

Au lendemain de Noël, les milliers de pompiers, parmi lesquels de nombreux bénévoles, ont enfin eu droit, à la faveur d’une météo plus clémente, à quelques jours de répit. La semaine précédente, au cours de laquelle une vague de chaleur a traversé tout le pays d’ouest en est, avait été particulièrement difficile. Deux pompiers volontaires ont perdu la vie, une centaine d’habitations, dans le seul État des Nouvelles-Galles-du-Sud, ont été détruites et une petite ville, Balmoral, au sud de Sydney, a elle été quasiment rayée de la carte. Mais le thermomètre doit à nouveau remonter au-delà des 40°C dans les prochains jours. Combiné à des vents secs et à une absence quasi totale de précipitations, les autorités s’attendent à l’apparition de nouveaux foyers et à ce que les feux qui n’ont pas encore pu être éteints redoublent d’intensité.

7,5 millions €
Sydney perd entre 7,5 et 31 millions d’euros par jour en raison des incendies et de ses conséquences.

Parmi les victimes de ces feux de brousse, il y a aussi l’un des symboles de l’Australie, les koalas. Déjà menacés par la disparition de leur habitat naturel, qui s’est réduit comme peau de chagrin au cours des dernières décennies à cause de la déforestation, on estime que 30% de la population, en Nouvelles-Galles-du-Sud, a été décimée par ces incendies.

Aux avant-postes, le Koala Hospital de Port Macquarie, dont les bénévoles n’ont jamais été aussi occupés qu’en ce moment. "On a même dû installer une deuxième table d’opération pour répondre à l’urgence", explique Sue Ashton, la présidente. Lors de notre visite, trois soigneuses badigeonnent les pattes, brûlées, d’un koala recueilli la veille, avant de les enrouler dans un bandage. Il lui faudra encore de nombreuses semaines de convalescence avant de pouvoir être relâché dans la nature.

"Des feux aussi précoces et d’une telle violence, c’est du jamais-vu", confirme Sue Ashton. Sa seule consolation, c’est l’immense élan de générosité suscité par cette crise. Il y a deux mois, elle a lancé une cagnotte en ligne, pour soutenir les activités de l’hôpital, exclusivement financé par des dons. La demande initiale, de 25.000 dollars australiens, a été très largement dépassée, le montant des dons dépassant désormais les deux millions de dollars (1,2 million d’euros).

Alarmes incendie

Les feux n’épargnent pas non plus les grandes villes, en particulier Sydney, qui depuis maintenant près de deux mois, baigne dans la fumée, dont l’épaisseur varie selon la direction des vents. "C’est vraiment déprimant, la ville est noyée dans le smog", confie Mimi, qui habite dans le nord de la ville. "J’ai arrêté d’aller courir le matin et plusieurs de mes amis sont tombés malades. Moi-même, j’ai la gorge irritée", confie la jeune femme. Le constat est le même chez les médecins, qui notent une recrudescence des cas de maladies respiratoires. Certains jours, la fumée est tellement épaisse qu’elle déclenche les alarmes incendie dans les immeubles de bureaux et dans les gares.

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Un problème de santé publique qui a aussi des conséquences économiques.

Impact économique

D’après le cabinet SGS Economics and Planning, qui s’est penché sur la question pour le quotidien Sydney Morning Herald, la capitale économique de l’Australie perd entre 7,5 et 31 millions d’euros par jour, soit 1 à 4% des revenus que génère habituellement la ville. Des pertes qui sont le résultat des arrêts maladie, des évacuations de bureaux, des perturbations dans les transports en commun et plus généralement d’une baisse de la consommation provoquée par ces feux de brousse, qui pousse les Sydneysiders à rester cloîtrés chez eux plutôt qu’à passer la soirée en terrasse avec des amis.

Si les feux de brousse sont un phénomène naturel en Australie, l’épisode actuellement en cours est sans précédent. D’après les derniers chiffres, ils ont déjà détruit cinq millions d’hectares, alors qu’au cours d’une année "normale", les feux ravagent en moyenne 300.000 hectares. C’est là le résultat de la sécheresse qui frappe l’Australie depuis des années. D’ailleurs, le printemps 2019 (qui s’est achevé le 30 novembre) a été le plus sec au cours des 120 dernières années. Le lien avec le réchauffement climatique est établi par la quasi-totalité de la communauté scientifique mais aussi par de très nombreux pompiers, à l’image de Jim Casey qui souligne que "même la forêt vierge brûle, ce qui n’était jamais arrivé avant".

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Le gouvernement conservateur, très critiqué depuis le début de cette crise pour son inaction, est pourtant en la matière dans une posture de déni. "Suggérer que les actions individuelles de l’Australie, responsable de 1,3% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, ont un impact direct sur les incendies n’est soutenu par aucune preuve scientifique crédible", martèle le Premier ministre Scott Morrison, pour qui la bonne marche de l’économie australienne prime sur les considérations écologiques.

Il oublie de préciser que les Australiens ne représentent que 0,3% de la population mondiale, ce qui les place donc, par habitant, parmi les plus gros pollueurs au monde.

Soutien au charbon

La semaine dernière, il a réaffirmé son soutien total à l’industrie du charbon qui, il est vrai, joue un rôle considérable dans l’économie du pays. C’est la première source de production d’électricité, l’un de ses premiers produits d’exportation et un secteur qui emploie plus de 55.000 personnes.

Pourtant, de nombreux experts estiment que la fin du charbon ne serait pas forcément synonyme de ruine pour l’Australie. C’est par exemple l’avis de Martijn Wilder, du Comité pour le développement économique de l’Australie. "En investissant massivement dans les énergies renouvelables, les transports en commun, ou encore le recyclage, on pourrait largement compenser les emplois perdus dans le secteur des énergies fossiles", estime l’expert. Il rappelle par ailleurs que "l’Australie est en première ligne vis-à-vis du changement climatique. Si on ne change pas rapidement de braquet, d’immenses parties du territoire pourraient devenir totalement inhabitables".

Les conséquences sont déjà très nettes pour les agriculteurs. D’après un tout récent rapport de l’institut public ABARES, ces derniers ont vu leurs bénéfices moyens diminuer de 22% au cours de ce siècle par rapport au précédent.

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