interview

Anne Applebaum: "La droite n'a pas encore bien compris combien l'extrême droite est dangereuse"

Si certains politiciens républicains ont commencé à voir le besoin de changement, ce n'est pas le cas des médias et intellectuels qui ont soutenu le trumpisme, estime Anne Applebaum. ©Maciej Zienkiewicz

L'essayiste américaine Anne Applebaum appelle tous ceux qui croient en la démocratie à tirer les leçons des convulsions politiques aux États-Unis.

"Le crépuscule de la démocratie": ça aurait pu être le titre d'une photo du Capitole profané par des militants "MAGA" (Make America Great Again), si ce n'était déjà celui du dernier livre d'Anne Applebaum - "Twilight of Democracy" (Allen Lane, 2020). Américaine établie en Pologne, l'historienne et journaliste au mensuel The Atlantic a notamment reçu le prix Pulitzer pour son travail sur l'histoire du goulag. De tradition conservatrice, elle raconte avoir pris ses distances avec le parti républicain en 2008, sur fond d'ascension de Sarah Palin - "une proto-Trump" - notamment. Elle analyse comment la dérive autoritaire a déchiré le cœur des droites polonaise, américaine, britannique ou hongroise - et dénonce une nouvelle trahison des clercs.

Beaucoup de mots ont été utilisés pour caractériser l'assaut du 6 janvier: sédition, tentative de coup d’État... Comment l’histoire devrait-elle le retenir?

Je n’ai pas de problème à utiliser le terme de coup d’État: je pense que c’était une tentative d’empêcher le Congrès de déclarer Joe Biden président et on sait que le président lui-même a encouragé cette idée. On va peut-être avoir des preuves dans les jours qui viennent qu’il a empêché l’envoi de la garde nationale – on ne le sait pas encore. Mais je ne pense pas que les gens qui sont entrés dans le Capitole avaient un plan, une idée de ce qui devrait se passer ensuite. Donc on ne peut pas le placer dans la même catégorie que Pinochet prenant le contrôle du Chili. Dans ce sens peut-être qu’insurrection est un meilleur terme.

"Il y a certainement une partie du pays - je ne sais pas si c’est 15% ou 25% - qui est aujourd’hui, je dirais, anti-démocratique."

En attendant de voir les conséquences pour Donald Trump, ses partisans émeutiers sont crédités par les sondeurs d'un large soutien au sein de l'électorat républicain. Qu’est-ce que cela signifie pour ce parti?

Je reste prudente au sujet des sondages. Maintenant que nous savons que des gens sont morts et que nous avons vu des images de l’intérieur du Capitole, je pense que les opinions vont évoluer. Mais il y a certainement une partie du pays - je ne sais pas si c’est 15% ou 25% - qui est aujourd’hui, je dirais, anti-démocratique: qui se pense comme en opposition à notre système politique. Certains d'entre eux ont été en faveur de cette attaque sur le Capitole, et bien sûr beaucoup croient que la présidentielle a été volée par Joe Biden. Ils ont été abreuvés de mensonges et de théories conspirationnistes pendant de nombreuses années, en particulier au cours des quatre dernières par le président lui-même. Ils vivent à présent dans une "réalité alternative". Que fait-on quand on a un large pourcentage de la population qui n’accepte pas les règles de la démocratie, qui n’accepte pas l’information factuelle, qui ne peut pas participer à quelque débat normal que ce soit parce qu’ils sont si mal informés?

Explosion d'une munition de la police alors que des partisans de Donald Trump étaient réunis devant le Capitole, le 6 janvier. ©REUTERS

Comment expliquez-vous que pour tant d’Américains, la distinction entre démocratie et dictature ne semble plus aussi importante?

Il y a une fraction de toute société qui ne se sent pas à l’aise avec des aspects de la démocratie libérale, qui n’aime pas les changements rapides, qui n’aime pas le mélange des cultures, qui ne se fait pas à l’idée que chacun a le droit de parler et qui n’aime pas le bruit des débats. Vous en avez en Belgique, il y en a en France, il y en a aux États-Unis aussi. Le problème aux États-Unis est que cette minorité a été activée par des gens très cyniques, sur les réseaux sociaux mais aussi les télévisions et radios, qui ont cherché à les utiliser pour faire de l’argent. En encourageant leur ressentiment, en leur faisant sentir qu’ils ont raison parce qu’ils n’aiment pas notre système politique. Ça a commencé bien avant Donald Trump, il y a au moins une décennie. C’est un vrai problème pour le parti républicain, et j’espère qu’il va enfin y faire face, mais c’est aussi un problème pour tout le monde.

"Cette minorité a été activée par des gens très cyniques, sur les réseaux sociaux mais aussi les télévisions et radios, qui ont cherché à les utiliser pour faire de l’argent."

On a vu ces derniers jours des réactions dans les milieux républicains pour dénoncer le récit de "l’élection volée" qui a mené à l’assaut: assiste-t-on à un retour à la raison au sein de l’élite qui a nourri le discours?

Non, je ne pense pas du tout. Je pense que cet événement au Capitole est pour eux un petit revers, mais ils ont déjà recommencé à mentir à son sujet: maintenant ils disent que ce n’était pas vraiment la droite, mais la gauche, et ils vont faire tout ce qu’ils peuvent pour ne pas assumer leurs responsabilités. Ils ont de grands intérêts financiers à maintenir le monde des médias conservateurs à rester exactement comme avant. Il est possible que certains politiciens républicains aient commencé à voir le besoin de changement. Mais les médias, non, et les intellectuels non plus.

"Cet événement au Capitole est pour eux un petit revers, mais ils ont déjà recommencé à mentir à son sujet."

Le schisme du parti républicain a-t-il commencé?

Je pense que le parti va avoir une guerre interne sur ce qu’il représente et qui doit le mener. Et malgré ce que pensent beaucoup de gens, ce n’est pas vraiment une question idéologique. La question n’est pas quelles sont les idées du parti, mais quelle est sa nature : est-ce le parti des théoriciens du complot, des gens qui vivent dans ce monde bidon créé par Fox News et Facebook? Ou est-ce un parti politique qui veut toujours faire face au réel et trouver des réponses aux vrais problèmes? On en a eu un avant-goût ces jours-ci avec les disputes entre Mitch McConnell, Lindsey Graham et Tom Cole d’un côté et Ted Cruz et Josh Hawley de l’autre – les gens qui ont voté contre la reconnaissance de l’élection de Joe Biden. On voit qu’ils ont fait des choix différents.  

"Je pense que le parti va avoir une guerre interne sur ce qu’il représente et qui doit le mener. (...) La question n’est pas quelles sont les idées du parti, mais quelle est sa nature."

Quel effet attendez-vous de l’assaut du Capitole dans les autres démocraties – ces images vont-elles contribuer à alimenter ou au contraire à affaiblir les mouvements d’extrême droite?

Je m’attends à ce qu’il soit vu par beaucoup de personnes, dans beaucoup de pays, comme une sorte d’avertissement: voilà ce qui arrivera si vous avez des politiciens populistes fous, vous aurez des gens qui se comportent de manière folle. Je pense que le fait que Donald Trump parte est bon pour les partis de centre-droit libéraux. Les États-Unis sont très influents, et l’avoir là était très inspirant et utile pour les partis anti-système et anti-démocratiques en Europe. Le départ de Trump est beaucoup plus important que l'histoire du Capitole.  

Le grand parti conservateur au niveau européen, le PPE, a choisi de garder le Fidesz hongrois en son sein malgré son glissement à l’extrême droite. Y a-t-il un parallèle avec le parti républicain?

Je ne pense pas que ce soit tout à fait comparable, parce que le PPE est quelque chose de spécifique à l’Europe et qu’il s’agit plus de tactique que d’une question sur la nature de la droite. Mais dans beaucoup de pays européens, il y a une bataille similaire en cours qui pose la même question: comment les partis de centre-droit doivent-ils gérer la montée du radicalisme à l’extrême droite? Des choix différents ont été faits dans différents pays. En Autriche, le centre-droit s’en est bien sorti en adoptant une partie de l’attitude anti-immigration. Ce qui est important, c’est que les gens au centre-droit reconnaissent à quel point l’extrême droite est dangereuse. Et tout le monde ne le fait pas. Il faut comprendre que ce n’est pas juste une menace qui pèse sur votre parti, mais sur le système dans son ensemble. Si tout le monde peut apprendre cette leçon de l’Amérique, tout ça aura été utile.

L’Union européenne a adopté de nouvelles règles contre les dérives autoritaires: elle agit fort ou trop peu, trop tard?

Trop peu, trop tard. En fait, je ne sais toujours pas si je crois qu’ils vont faire quoi que ce soit.

Votre livre “Twilight of Democracy” se termine sur une note d’espoir inattendue: la pandémie de coronavirus. En quoi pensez-vous qu’elle pourrait avoir un effet vertueux?

Ça dépend un peu d’un pays à l’autre. Aux États-Unis les réactions sont très décevantes, le virus est politisé et on reste dans ce problème d’une grande partie des gens qui vivent dans une vérité alternative et ne croient pas au coronavirus ou à certains de ses aspects. Mais les États-Unis sont une exception. En Europe, on a vu de la coopération, le sentiment qu’on est tous dans le même bateau et la compréhension, dans la plupart des pays, de l’importance de la science, d’un gouvernement décent. D'une certaine façon il a donc pu avoir été utile. Clairement, les pays qui ont le plus mal géré ont été ceux où il n’y a pas de respect pour la science, où il n’y a pas de respect pour les fonctionnaires de l’État, où il n’y a pas de confiance. C’est le genre de leçons que les gens pourraient retenir.

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