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Aux USA, "se battre contre l'homme orange"

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Près d’un après l’élection du Président des Etats-Unis, le choc n’est toujours pas digéré. Les mouvements de résistance, qui ont émergé à travers le pays, n’ont pas abandonné leur lutte contre Donald Trump. Un an après, où en sont-ils?

"C’est bien ici, les Indivisibles?" demande une petite femme dynamique, cheveux blonds décoiffés. Marcell s’installe en bout de table et commence à parcourir des yeux les différents points à l’ordre du jour. "Appeler les électeurs de Virginie pour l’élection du gouverneur, dimanche 5 novembre; manifestation contre la réforme fiscale de Donald Trump, lundi 6 novembre." Les actions listées s’étendent sur deux pages, avec pour principale mission l’élection des gouverneurs prévue le 7 novembre dans les Etats de Virginie et du New Jersey. "On attend encore quelques personnes, mais on peut commencer la réunion", intervient Nicole, à l’origine de l’initiative. "J’ai déjà une question, lâche Marcell, sourire aux lèvres. Si on appelle les électeurs de Virginie, que doit-on leur dire concrètement? Appelle-t-on des démocrates et des républicains? Ils ne vont pas mal le prendre qu’on se permette de leur téléphoner depuis New York?" Les questions fusent, la sexagénaire balance ses remarques à bout de souffle. "Sur place, on donne un script aux volontaires, répond calmement Nicole. On appelle principalement les démocrates enregistrés sur les listes électorales pour les convaincre d’aller voter."

Perdue, dévastée, puis…

Nicole détaille chacun des points à l’ordre du jour pour expliquer les actions prévues et inscrire les coordonnées des volontaires disponibles. La méthode est rodée, car depuis janvier, la trentenaire organise ces réunions deux fois par mois. "Il y a un an, au lendemain de l’élection du 8 novembre 2016, je ne savais pas quoi faire, j’étais perdue et dévastée par la victoire de Donald Trump", raconte-t-elle. En parcourant quelques sites internet pour trouver du réconfort, la jeune femme découvre les Indivisibles, et leur "guide pratique pour résister au programme de Trump". Ce document de 26 pages compile les méthodes les plus efficaces pour "se faire entendre du Congrès": écrire des lettres, signer des pétitions, téléphoner aux élus locaux, participer aux réunions publiques pour interpeller les sénateurs…

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Nicole décide alors de créer une antenne Indivisible à New York. À la première réunion, 80 personnes sont venues. Depuis, une vingtaine de militants assistent régulièrement aux discussions mensuelles. Ce soir, parmi les têtes assises autour de la table en bois massif, dans ce petit bureau situé en plein cœur de Manhattan, Jenna, piercing au nez, pins "Love Trump hate" (l’amour triomphe sur la haine) accroché sur son sac à dos, symbole de la résistance contre le Président, vient pour la première fois. Originaire de San Francisco, la jeune femme qui travaille en conseil, souhaite se renseigner sur les Indivisibles. "Aujourd’hui, l’organisation Indivisible compte 6.000 groupes locaux à travers le pays", explique Nicole. "L’objectif c’est de se battre contre l’homme orange", lance Marcell, le ton acerbe, provoquant les rires dans l’assemblée.

Depuis l’élection de Donald Trump il y a un an, une partie de la population est entrée en opposition avec le pouvoir. Et les citoyens anonymes sont en première ligne de cette résistance inédite. Chacune des actions de Donald Trump a régulièrement poussé les Américains à descendre dans la rue, avec la marche des femmes pour protester contre les propos sexistes du Président et pour protéger le droit à l’avortement, avec la résistance des Indiens du Dakota contre le pipeline, ou encore pour défendre la liberté de la presse, les minorités et clandestins mexicains, et pour manifester contre le décret anti-immigration (bloqué plusieurs fois car jugé discriminatoire). Le locataire de la Maison-Blanche, par ses insultes sur Twitter et son incompétence, a, contre toute attente, ravivé la démocratie et la participation citoyenne. Rapidement suivie par la résistance des élus démocrates, voire de certains républicains. Plusieurs villes américaines ont par exemple créé "Climate Mayors", un groupe de plus de 380 maires américains désireux d’appliquer l’Accord de Paris sur le climat, malgré la décision du Président d’en sortir. Au Congrès, des élus républicains, excédés par le Président, n’hésitent plus à le critiquer ouvertement, allant même, comme le sénateur républicain de l’Arizona, John McCain, jusqu’à faire échouer l’abrogation de l’Obamacare (la réforme de santé de son prédécesseur), une des promesses phares de campagne de Donald Trump.

Informer du danger

"La résistance est encore bien présente aujourd’hui, confirme Nicole. C’est sûr qu’en novembre, juste après l’élection, elle était sans doute plus visible. Mais aujourd’hui, elle a changé de visage, elle est plus stratégique et moins dans la réaction".

"L’objectif n’est pas d’appeler à la destitution de Donald Trump, même si on aimerait tous qu’il quitte ses fonctions, mais bien d’informer les gens sur les dangers de ses lois, de convaincre nos élus de voter contre, de convaincre les citoyens d’appeler à leur tour leurs représentants pour avoir plus de poids, et de préparer les prochaines élections", détaille Luc, l’un des membres du groupe Indivisible à New York. Car les Indivisible n’entendent pas seulement freiner l’agenda législatif de Donald Trump, mais aussi préparer les élections de mi-mandat. En 2018, les démocrates espèrent remporter les législatives – où l’intégralité des sièges de la Chambre des représentants et un tiers du Sénat seront remis en jeu – afin de récupérer le Congrès, pour l’instant aux mains des républicains.

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À New York, pour être plus efficaces, les Indivisibles ont choisi de s’organiser par quartier. Dans l’Upper East Side, Rich, ancien avocat, fait partie du comité de pilotage de ce groupe local de l’est de Central Park. "Le groupe Indivisible, créé fin novembre par deux ex-collaborateurs d’élus démocrates au Congrès, Ezra Levin et sa femme, Leah Greenberg, ont rédigé leur guide en s’inspirant des méthodes du Tea Party", explique-t-il. Ce mouvement ultra-conservateur né en 2009 d’une fronde marquée très à droite au sein du Parti républicain, a paralysé l’agenda parlementaire des démocrates pendant l’essentiel des deux mandats de Barack Obama. "Notre objectif, ajoute Rich, c’est de bloquer les propositions des républicains et de Donald Trump au Congrès en interpellant nos élus pour leur demander de voter contre les propositions de lois."

Mais les mouvements de résistance anti-Trump sont mis à l’épreuve des sorties régulières du Président, entre "fake news", attaques et menaces sur Twitter. Heather, par exemple, qui a pris la tête du mouvement Empire State Indivisible, reconnaît qu’au bout d’un an, "combiner son boulot, ses actions pour les Indivisibles et sa vie de famille, ce n’est vraiment pas évident". Mais "cette période, avec Trump dans le Bureau Oval, n’est pas seulement désagréable, elle est dangereuse, explique Rich, donc il faut se dire que ce n’est pas un sprint mais un marathon, et que l’objectif c’est d’arriver au bout et d’avoir un Président démocrate en 2020."

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