interview

Christine Ockrent: "Il ne faut pas s'imaginer qu'avec Biden, on va revenir au 'bon vieux temps'"

Dans "la guerre des récits", la journaliste Christine Ockrent ausculte les grandes puissances à l'aune de leur réaction à la pandémie. ©Photo News

Les Européens ont été changés par les années Trump et doivent s'affirmer pour ne pas devenir proies et spectateurs du duel entre États-Unis et Chine, dit la journaliste.

La journaliste belge, auteure de plusieurs ouvrages consacrés aux États-Unis, retrace dans "La guerre des récits" (L’Observatoire) la réaction des grandes puissances face à la pandémie et la narration qu'elles en ont faite. Et constate le succès qu'aura eu Donald Trump avec un discours ancré hors du réel.

Quel regard portez-vous sur l’état de la démocratie américaine après la séquence haletante à laquelle on a assisté ces derniers jours?

"Il y aura une mise en musique qui sera infiniment plus agréable à nos oreilles, mais sur le fond, il faudra que l’Europe continue d’affirmer ses propres intérêts."
Christine Ockrent
Journaliste

La très bonne chose, c’est la formidable mobilisation de l’électorat américain: on a vu une participation record, et une forte politisation des jeunes générations. Cela montre une démocratie qui fonctionne. Évidemment, la dimension plus inquiétante c’est de voir les deux Amériques, avec un président  qui n’a eu de cesse que d’aggraver ces divisions, qu’il s’agisse de la question raciale, de théories du complot, ou surtout de la pandémie.

Dans "La guerre des récits", vous analysez la façon dont l'épidémie de Covid-19 a secoué les grandes puissances: à quel point aura-t-elle été un facteur clé de l'élection présidentielle américaine?

Elle aura été un élément déterminant, parce que Donald Trump y a vu un complot de ses adversaires – tantôt la Chine, tantôt le parti démocrate – pour l’empêcher d’être réélu. Il a fait du port du masque un symbole politique. Cela explique aussi le suspense de la semaine dernière: le jour de l’élection, les gens qui ont bravé le virus pour aller faire la queue pendant des heures devant les bureaux de vote étaient pour la plupart convaincus par l’argumentaire d’un Donald Trump, pour qui "tout ça c’est pas grave…" Et en face, vous aviez un récit qui a été l’argument de campagne principal de Joe Biden: soyez prudents. Entre ces deux Amériques-là, la pandémie a agi à la fois comme accélérateur et révélateur des divisions. Joe Biden s’apprête à annoncer la création d’un conseil scientifique sur la pandémie, qui symbolisera encore une fois cette formidable différence d’appréciation du réel entre le président sortant qui refuse d’admettre sa défaite, et le président élu.

Le récit construit par Donald Trump, ça aura aussi été celui d’une confrontation avec "l’ennemi" chinois, responsable de tous les maux à commencer par la pandémie de Covid. Joe Biden annonce une gestion plus ronde de la relation, mais pas la disparition de la confrontation?

Oui, le duel entre la Chine et les États-Unis va être à mon avis la dimension majeure de notre époque. Il y aura une forte continuité de la politique américaine sur ce plan. Durant toute la campagne, Biden a été tout aussi offensif vis-à-vis de la Chine que Trump. Avec un autre langage, un autre style. Mais la confrontation entre la superpuissance américaine et la Chine qui veut devenir la superpuissance du XXIe siècle en affichant sa prééminence technologique ça sera le combat dominant. Et il est essentiel pour nous, Européens, de ne pas être à la fois les proies et les spectateurs de ce duel. Nous devons utiliser nos propres capacités, notamment en matière de recherche. C’est essentiel.

Entre l’Amérique de Biden et la Chine de Xi, l’Europe a aussi un récit à construire face à la pandémie?

La pandémie est une terrible leçon de choses. On a bien vu que le chacun pour soi ne mène nulle part. C’est une leçon, une prise de conscience me semble-t-il pour nous autres Européens: si on veut continuer à rester dans l’Histoire, il faut nous unir davantage. Mais on se heurte à des récits qui restent composites – vous avez 27 pays qui ont un récit national puissant, nourri par des siècles d’histoire souvent antagonistes. Écrire un récit commun ne peut s’appuyer que sur des épreuves communes. Et c’est pour ça que la pandémie nous oblige. Sur le plan économique évidemment, sur le plan sanitaire. Sur le plan social, nous avons des systèmes qui fort heureusement se ressemblent – quel acquis extraordinaire quand vous voyez ce qu’il se passe aux États-Unis, la première puissance du monde, sans système social, sans assurance maladie, sans système de retraite autre que la retraite individuelle. On a des atouts énormes, il faut les raconter.

En 2016, vous espériez que l’arrivée au pouvoir de Donald Trump serve d’électrochoc pour les Européens. A-t-il changé l’Europe et son rapport à long terme aux États-Unis, ou le tandem Biden-Harris peut-il annoncer une sorte de retour au "bon vieux temps" pour la relation transatlantique?

"Il faut qu’une défense européenne se construise, il faut que l’Union européenne, avec sa force de frappe économique et commerciale, continue de s’affirmer."
Christine Ockrent
Journaliste

L’Europe a changé. Ce lundi encore, l’Union européenne a annoncé que des sanctions seraient imposées contre Boeing. Et non, il ne faut pas imaginer qu’on va revenir au "bon vieux temps" - à supposer qu’il ait jamais existé! Côté américain, la tendance longue d’une priorité absolue des intérêts américains, d’un certain isolationnisme, d’un certain protectionnisme, tout ça va durer. Certes, l’administration Biden sera beaucoup plus chaleureuse dans ses relations avec les alliés européens, il y aura une mise en musique qui sera infiniment plus agréable à nos oreilles, mais sur le fond, il faudra que l’Europe continue d’affirmer ses propres intérêts. Obama réclamait déjà qu’en ce qui concerne l’Otan les Européens participent davantage financièrement au coût de l’alliance. Et sur le plan économique, l’électorat que Biden a reconquis dans les États du Nord-Est, dans ces zones industrielles qui ont souffert du libre-échange: le nouveau président voudra satisfaire cet électorat comme Trump a cherché à le faire. Il faut qu’une défense européenne se construise, il faut que l’Union européenne, avec sa force de frappe économique et commerciale continue de s’affirmer.

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