interview

Emilie Van Haute (ULB): "Pour les démocrates, le principal obstacle vient maintenant de l'intérieur"

Le démocrate Raphael Warnock, à Atlanta. Donné vainqueur au second tour des sénatoriales de Géorgie, il est en passe de devenir le premier afro-américain sénateur de cet ancien État ségrégationniste. ©Photo News

La victoire annoncée des deux candidats démocrates au second tour des sénatoriales de Géorgie donnerait au parti de Joe Biden un contrôle total sur le Congrès. Il n'aurait plus à craindre que lui-même, explique la politologue Émilie Van Haute.

 Avant la fin du dépouillement complet des voix, Raphael Warnock et Jon Ossoff, les deux candidats démocrates au second tour des élections sénatoriales de l'État de Géorgie, étaient donnés vainqueurs. La perspective de ce doublé offrirait au parti de Joe Biden le contrôle total sur le Congrès. Pour la politologue de l'ULB Émilie Van Haute, le dernier grand obstacle pour les démocrates, ce sont leurs divisions internes.

Les démocrates semblent en passe de gagner le contrôle du Sénat: c’était inespéré pour eux, comment expliquer un tel retournement?

En Géorgie, il y a des changements démographiques au sein de l’État qui ont pu expliquer cette évolution: la croissance démographique des minorités est plutôt bénéfique au parti démocrate. Déjà lors de l’élection présidentielle, la mobilisation avait été très forte, ici, sachant qu’il s’agissait d’une élection cruciale, ça a très fort mobilisé côté démocrate. Côté républicain, Donald Trump, plutôt mauvais perdant et ayant perdu cet État, n’a pas mobilisé énormément ses troupes sur ce scrutin. Donc il y a eu un investissement asymétrique.  

Emilie van Haute, politologue au Cevipol (ULB). ©Photo News

L'élection de Raphael Warnock, premier sénateur noir dans cet ancien État ségrégationniste, serait historique. La mobilisation de la communauté afro-américaine aura-t-elle été la clé?

Oui, on voit que la forte mobilisation de cette communauté porte ses fruits. En 2018, la candidature de la démocrate Stacey Abrams pour le poste de gouverneur avait montré que c'était à portée de main: elle avait été très proche de la victoire. Quand on a ce sentiment de presque victoire et qu’on sent une mobilisation dans la foulée d’une élection présidentielle victorieuse, on a un souffle mobilisateur qui peut faire la différence. Dans un État, aussi, où les techniques de suppression de votes sont légion: le gouverneur Brian Kemp avait tout mis en oeuvre pour bloquer au maximum les inscriptions d'électeurs. On voit que ces tentatives auront été contre-productives.

"Le danger principal pour les démocrates vient de l’intérieur du parti: la discipline y est très peu présente, alors qu'il est tiraillé de tensions idéologiques fortes."
Emilie Van Haute
Politologue, ULB

Si le contrôle du Sénat par les démocrates est confirmé, le dernier obstacle en travers de leur chemin sera-t-il la fameuse "flibuste" parlementaire: le fait que les républicains qui pourraient bloquer l'adoption de textes en organisant le monopole de la prise de parole si une majorité de 60 sénateurs ne les en empêche pas?

Les républicains pourraient effectivement user de capacités de blocage - qui sont en fait plus des capacités de ralentissement - donc oui, on va certainement voir des tactiques de ce type si Mitch McConnell continue d’être le chef de file des républicains au Sénat. Mais je pense que le danger principal pour les démocrates vient de l’intérieur du parti: la discipline y est très peu présente, alors qu'il est tiraillé de tensions idéologiques fortes. Les démocrates ne pourront plus se cacher derrière le fait qu’ils sont dans l’opposition: ils n’ont plus les mains liées, donc ne pas avancer sur un certain nombre de dossiers ce sera essentiellement lié à des blocages internes au sein du parti, qui seront d’autant plus visibles qu’ils sont au pouvoir.

Les Républicains, eux, auront tout perdu. C'est le début d'une crise profonde pour un GOP lui aussi divisé?

"Ça fait un certain temps qu’on entend s'élever des voix au sein du parti républicain pour dire qu'il ne peut plus être le parti des blancs du Midwest et du Sud, qu’il faut se repositionner."
Emilie Van Haute
Politologue, ULB

Il risque en effet d'y avoir de sérieuses remises en question. Ça fait un certain nombre d’années que le maintien au pouvoir des républicains est lié au fait qu’ils peuvent travailler sur les règles électorales: démographiquement c’est un parti qui devient minoritaire. Ça fait un certain temps qu’on entend s'élever des voix au sein du parti républicain pour dire qu'il ne peut plus être le parti des blancs du Midwest et du Sud, qu’il faut se repositionner. C’est un élément de tension important qui risque d’être d’autant plus visible avec le passage dans l’opposition où il va leur falloir adopter une stratégie pour les élections de mi-mandat de 2022. Le parti attend aussi de voir ce que Trump envisage de faire. S’il souhaite se représenter, il y aura sans doute des tensions plus fortes. Mais en même temps si ce n’est pas lui, qui peut reprendre le leadership? Il n’y a pas de réelle alternative qui se profile à l’horizon.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés