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Fabrizio Calvi: "Sans la mafia, Trump ne serait pas Trump"

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Fabrizio Calvi, journaliste d'investigation, explique comment Donald Trump s'est appuyé sur la mafia new-yorkaise, puis russe, pour bâtir et protéger son empire immobilier.

Entre Donald Trump et le crime organisé existe un concubinage de longue date. C’est aussi une affaire de famille. Son grand-père, Friedrich Trump, tenait les bordels lors de la ruée vers l’or du Klondike, au Canada, entre 1896 et 1899. Son père, Fred Trump, a bâti un empire immobilier en détournant les subventions du gouvernement fédéral. Donald Trump, lui, a fait ses premières affaires, en 1976, à l’ombre de la mafia. Dans son livre sous forme d’enquête, le journaliste français Fabrizio Calvi, spécialiste de la pègre américaine, offre une plongée inquiétante dans les coulisses de l’organisation Trump.

En quoi Donald Trump doit-il son ascension à la mafia?

Sans la mafia, Donald Trump ne serait pas Donald Trump. Il doit son empire immobilier à la mafia. Les constructions réalisées à New York l’ont été avec la bénédiction et la protection des syndicats mafieux. Même chose à Atlantic City où vous ne pouvez rien faire sans l’aval des familles italiennes. Plus récemment, Trump s’est appuyé sur la mafia russe pour le blanchiment de son argent et la garantie des dettes colossales qu’il a contractées au fil du temps.

Comment la mafia russe a-t-elle favorisé l’élection de Trump?

La mafia russe est une branche des services secrets russes. Trump doit son élection aux hackers russes qui ont notamment piraté la boîte mail d’Hillary Clinton. Mais surtout, avec la société Cambridge Analytica, les hackers russes sont intervenus massivement sur les réseaux sociaux en ciblant une population bien précise dans les swing states avec de fausses informations.

"Trump doit son élection aux hackers russes qui ont notamment piraté la boîte mail d’Hillary Clinton."
Fabrizio Calvi
Journaliste d'investigation

Ce n’est pas la première fois qu’un président s’acoquine avec la mafia. Il y avait déjà eu le précédent JFK.

Les présidents américains ont toujours eu des liens avec le crime organisé. Sam Giancana, le boss de Chicago, a aidé Kennedy à remporter les primaires de 1960. Nixon était ami avec James Crosby, un homme d’affaires proche du Milieu, et avec Charles «Bebe» Rebozo, banquier de la mafia. Reagan connaissait bien une légende du crime organisé, le tout puissant avocat Sidney Korshak. Par contre, jamais dans l’histoire des États-Unis un président n’a eu des liens sur une aussi longue période avec le milieu du crime. Avec Trump, ça a commencé dès 1976 avec Tony Salerno, alias "Fat" Tony, chef de la famille Genovese. Cela n’a jamais cessé depuis, même si le centre de gravité s’est déplacé vers la mafia russe. Quand aujourd’hui, Trump "deale" avec Poutine, il "deale" avec un des grands protecteurs de la mafia russe.

Trump serait-il en quelque sorte otage du Kremlin?

Il doit en tout cas aux Russes de ne pas avoir fait faillite. Dans les années 1990, il était financièrement au bord du gouffre. Il a été sauvé par des prêts massifs accordés par la Deutsche Bank alors qu’il était considéré comme un paria par les autres banques. La générosité de la Deutsche Bank s’explique par le fait qu’elle n’était qu’une façade, servant à blanchir de l’argent russe. La banque qui souscrivait, en réalité, les prêts de Trump était la VTB, un des plus grands établissements de Russie, détenue majoritairement par le gouvernement. La VTB, sous le coup de sanctions occidentales suite à l’annexion de la Crimée, a été épinglée par le procureur spécial Robert Mueller en 2019 dans son enquête sur les interférences russes dans la campagne présidentielle de 2016. Aujourd’hui, force est de constater que tout ce que fait Trump en matière de politique étrangère sert davantage les intérêts de Poutine que ceux de son propre pays. Même à la CIA, on se demande sérieusement si Trump n’est pas le jouet de Poutine et des services russes.

"Tout ce que fait Trump en matière de politique étrangère sert davantage les intérêts de Poutine que ceux de son propre pays."
Fabrizio Calvi

Qu’est-ce que Trump doit à Roy Cohn?

Roy Cohn était le conseiller juridique de Trump de 1974 jusqu’en 1986. Il l’a aidé à signer ses plus beaux contrats de construction, en graissant ce qu’il faut de pattes. Il a même rédigé la convention prénuptiale stipulant que la première épouse de Donald, Ivana, retournera tous les cadeaux en cas de divorce. Malheur à ceux qui osaient s’en prendre à son client favori, il contre-attaquait violemment. Genre pour un œil, les deux yeux.

Roy Cohn était davantage qu’un conseiller juridique, dites-vous.

Il était véritablement son mentor. Il lui a tout appris, à commencer par enfreindre la loi, ne rien respecter, intimider, porter des coups en-dessous de la ceinture. Cohn s’est fait connaître en tant qu’avocat anticommuniste lors de la chasse aux sorcières sous l’ère McCarthy. Il faisait aussi la chasse aux homosexuels, alors qu’il était lui-même homosexuel. Impliqué dans tous les mauvais coups, Cohn se vantait d’avoir passé les deux tiers de sa vie sous le coup d’inculpations les plus diverses. Depuis sa mort du sida en 1986, Trump se cherche un nouveau Roy Cohn.

Rudy Giuliani n’a-t-il pas un peu repris le rôle de Roy Cohn auprès de Trump?

Les deux hommes entretiennent des rapports complexes. Dans les années 1980, Rudy Giuliani était le chevalier blanc anti-mafia. Bizarrement, Trump n’a jamais été inquiété. Giuliani avait besoin d’argent pour nourrir ses ambitions politiques. Il a bloqué une enquête dirigée contre Trump, en échange de quoi celui-ci s’est engagé dans la campagne de Giuliani pour la mairie de New York. Giuliani échouera à deux reprises, avant de l’emporter à sa troisième tentative. Mais Trump n’aime pas les perdants... Giuliani s’attendait à obtenir un poste à la Maison blanche. Au lieu de cela, il devient l’homme des missions spéciales. C’est lui qui a enquêté en Ukraine sur les activités du fils de Joe Biden.

"Rudy Giuliani s’attendait à obtenir un poste à la Maison blanche. Au lieu de cela, il est devenu l’homme des missions spéciales."
Fabrizio Calvi
Journaliste d'investigation

Trump doit aussi beaucoup à un certain Roger Stone.

Ils sont liés par une amitié qui remonte à 1979. Roger Stone était chargé de recueillir des financements pour le candidat Reagan. C'est Roy Cohn qui a mis Trump et Stone en relation et ils se sont tout de suite entendus: ils ne respectent rien et ont pour seules limites celles qu’ils se fixent. Stone s’illustrera lors de la campagne de 2016 en jouant un rôle-clé dans la déstabilisation de Hillary Clinton par les services de renseignement russes, via l’organisation de Julian Assange, Wikileaks.

Quel est le point faible de Trump?

Tant qu’il est président, il est pour ainsi dire intouchable. De plus, la plupart de ses casseroles impliquant la mafia sont aujourd’hui prescrites, à l’exception notoire du scandale de l’amiante. Lors de la démolition de plusieurs bâtiments sur des chantiers de Trump à New York au tournant des années septante et quatre-vingt, des tonnes d’amiante ont été retirées par des ouvriers polonais qui travaillaient à mains nues. Un nuage toxique planait en permanence sur les chantiers. L’amiante a été déversée dans des décharges sauvages, dans les égouts ou directement dans l’Hudson. Le "Clean air act" interdit toute prescription pour les infractions qui touchent à la santé publique.

"La plupart des casseroles de Trump impliquant la mafia sont aujourd’hui prescrites, à l’exception du scandale de l’amiante."
Fabrizio Calvi
Journaliste d'investigation

Trump est-il bien parti pour un second mandat?

Il est impossible de prévoir ce qui peut encore se passer d’ici novembre prochain. D’autant que la situation dans le pays n’a jamais été aussi tendue, avec certaines communautés qui sont prêtes à s’affronter. L’extrême droite a défilé en armes dans certaines villes pour protester contre le confinement. On s’interroge aussi sur la santé physique et mentale de Trump. On sait par exemple qu’il prend des médicaments à titre préventif contre le coronavirus. Il pourrait très bien aussi déclencher une guerre contre l’Iran.

À vous lire, on a l’impression que les mœurs politiques américaines sont plus dégradées qu’en Europe. Est-ce vraiment le cas?

La situation politique aux États-Unis est terriblement dégradée. Depuis vingt ans, on observe un rejet grandissant de l’État central par une partie de la population des zones rurales. Trump se présente comme le candidat antiétatique et c’est une recette qui marche à tous les coups. C’est ce qui explique pourquoi certaines personnes votent pour Trump, tout en sachant que c’est contre leur propre intérêt. Trump a ruiné Atlantic City et pourtant, les gens là-bas continuent de voter pour lui.

«Un parrain à la Maison blanche», Fabrizio Calvi, éd. Albin Michel, 20,90 euros.

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