interview

"Je ne vois pas comment les démocrates pourront battre Donald Trump en 2020" (Nicole Bacharan, historienne)

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Historienne et politologue française, Nicole Bacharan est une grande spécialiste de la politique et de la société américaines. Dans son nouveau livre, elle décrypte la communication de Donald Trump. Les tweets, les mensonges, les provocations: pourquoi ça marche?

Comment Trump a-t-il pu se faire passer pour un homme du peuple?

C’est étonnant en effet de la part de quelqu’un qui est né dans une famille fortunée, qui a fréquenté les écoles privées et n’a jamais vécu que dans l’argent et les dorures. S’il a su séduire les classes populaires aux Etats-Unis, c’est en s’appuyant sur deux éléments. Premièrement, c’est un pays où l’argent est vu comme quelque chose de positif. C’est bien de gagner beaucoup d’argent. Et si Trump l’a fait, alors pourquoi pas nous, se disent ses électeurs. Deuxièmement, Trump s’exprime comme quelqu’un du peuple. Il affirme qu’il aime les gens sans éducation, sans culture et sans politesse élémentaire. Il a une vision du peuple certes très dégradante, mais en s’exprimant ainsi, il est parvenu à se faire passer pour un homme du peuple.

"S’il survit à l’impeachment, Trump sera plus fort que jamais."
nicole bacharan
historienne et politologue

Ce courant populiste remonte à la conquête de l’ouest au XIXe siècle, dites-vous. Pourquoi cela parle-t-il encore aux gens en 2019?

Les expériences collectives forgent les mentalités et les courants politiques. Quand un ordre social violent et raciste a été mis en place par les ancêtres, la trace demeure. Dans le sud des Etats-Unis, l’esclavage a disparu mais on a eu la ségrégation, les lynchages, le McCarthysme. Si tout le monde donnait Trump perdant en 2016, c’est parce qu’on n’a pas vu ressurgir aux Etats-Unis cette tradition violente, xénophobe et profondément inculte qui dépasse le clivage politique entre démocrates et républicains.

Trump est-il vraiment raciste ou est-il d’abord opportuniste?

Je pense qu’il est réellement raciste. S’il dit qu’il a des amis juifs ou des amis noirs, c’est pour mieux cacher son côté raciste. Son refus du mariage gay est avant tout opportuniste, mais raciste, il l’est. Voyez son discours après les heurts de Charlottesville où il a dit qu’il y avait des gens bien des deux côtés.

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La procédure d’impeachment a-t-elle une chance d’aboutir?

On a tiré sur le fil d’une pelote qui ne cesse de s’épaissir. Mais les chances d’aboutir sont très minces. Cela dépendra essentiellement des sénateurs républicains. Il suffit de quelques-uns qui décident d’abandonner Trump. Mais ils ne le feront sans doute pas, parce que les républicains n’ont plus de base électorale autre que celle de Trump. Les anti-Trump ont quitté le parti.

Les institutions américaines sont-elles suffisamment résilientes pour canaliser les excès de Trump?

Jusqu’ici, ça a tenu. La fonction de contrôle du Congrès s’exerce difficilement, mais elle s’exerce. Les juges ont joué leur rôle. Mais je ne pense pas que cela puisse tenir un mandat supplémentaire. Les institutions ont été construites avec une extrême prudence, dans un souci d’équilibre permanent. Mais cela présuppose qu’au sommet, il y ait quelqu’un qui ait le sens de la décence commune. Trump n’est pas le premier à avoir menti. Nixon a beaucoup menti, mais on en a eu la preuve que vingt ou trente ans plus tard. Trump est le premier à mentir alors qu’on a la preuve immédiate qu’il a menti. C’est un homme totalement amoral et qui l’affiche sans complexe. De ce fait, les institutions sont fragilisées.

"On n’a pas vu ressurgir aux Etats-Unis cette tradition violente, xénophobe et inculte."

Trump est-il parti pour un second mandat?

Les sondages ne sont pas bons pour lui en ce moment. L’économie prospère, mais les guerres commerciales commencent à inquiéter. Ceci étant, il dispose de trois atouts majeurs. Un: s’il survit à l’impeachment, il sera plus fort que jamais. Deux: sa manière de faire campagne, avec la brutalité dont il est coutumier, lui permet de balayer sesadversaires. Trois: il y a la faiblesse du camp d’en face. Je ne vois pas comment les démocrates pourront battre Trump en 2020. Sauf surprise bien entendu, comme en 2007 lorsque personne n’aurait osé miser sur Obama

"Je pense que Trump est réellement raciste."

Quel est le candidat démocrate le mieux à même d’empêcher une réélection de Trump?

Jo Biden n’est pas le meilleur candidat, il est empêtré dans l’affaire ukrainienne que Trump entend bien exploiter au maximum. La sénatrice californienne Kamala Harris est une candidate punchy dans les débats, elle est au centre politiquement mais elle ne perce pas dans les sondages. Pour Bernie Sanders, je crains que son tour ne soit passé. Reste Elizabeth Warren, elle est ultra-préparée mais elle est trop à gauche que pour rallier une majorité d’Américains.

"Elizabeth Warren est ultra-préparée mais elle est trop à gauche que pour rallier une majorité d’Américains."

Les démocrates doivent-ils miser sur les minorités ou réinvestir l’électorat blanc et rural?

Trois états ont fait la différence dans le calcul du collège électoral: le Wisconsin, le Michigan et la Pennsylvanie. Si les démocrates ne parviennent pas à rallier la classe ouvrière blanche dans ces trois états clés, ils seront perdants. C’est pourtant parfaitement jouable, si on se rappelle que ces électeurs ont voté Obama en 2007 avant de passer chez Trump huit ans plus tard. Ce ne sont pas des républicains purs et durs.

"Le monde selon Trump", Nicole Bacharan.

Editions Tallandier, 410 pages, 20,90 euros.

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