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Joe Biden, le "type bien" qui divise, même dans son fief de Wilmington

Tout au long de sa carrière de sénateur du Delaware – 36 ans – et de ses deux mandats de vice-président, Joe Biden a maintenu une "connexion extraordinaire" avec sa région. ©Getty Images

Le candidat démocrate à la présidentielle est resté très proche de la ville du Delaware où il a mené toute sa carrière politique. Les habitants l’apprécient pour sa chaleur humaine, même si les divisions qui traversent le pays ne l’épargnent pas. Reportage.

À Wilmington, Joe Biden fait partie du patrimoine. Dans cette petite ville du Delaware, un minuscule État de la côte Est américaine, la plupart des quelque 70.000 habitants le connaissent au moins de nom. C’est là que le démocrate vit et mène sa campagne présidentielle, dans une demeure cossue protégée par de grands arbres et les SUV noirs des agents du Secret Service.

Tout au long de sa carrière de sénateur du Delaware – 36 ans – et de ses deux mandats de vice-président, Joe Biden a maintenu une "connexion extraordinaire" avec la région, estime Martin Willis, un délégué démocrate du coin. "Dans le Delaware, on appelle les politiciens par leur prénom. Quand Joe Biden était vice-président et qu’il revenait à Wilmington pour quelques jours, il prévenait les médias locaux d’abord. Sinon, il ne rentrait plus au supermarché", plaisante cet ingénieur de 54 ans.

Supérettes, restaurants, cinéma… Joe Biden a ses habitudes un peu partout à Wilmington. "Moi je le croisais dans l’église de ma mère", raconte Martin Willis, catholique comme lui. "Ma soeur le voyait tout le temps chez le marchand de glaces à la plage de Rehoboth, plus au sud". Si ce délégué, qui a participé à la convention démocrate du mois d’août, est si enthousiaste, c’est qu’il est sûr que son candidat rendra la pareille aux habitants s’il est élu. "Quand il mettra les pieds à la Maison Blanche, le Delaware aussi. Des gens que je connais iront travailler à la West Wing", assure-t-il.

"Il a l’air normal"

À Wilmington, tous les habitants qui apprécient Joe Biden sont unanimes: c’est un "type bien". "Je l’ai rencontré quand il était vice-président", raconte Iren Biklarian, responsable du Claymont Steak Shop, une sandwicherie où le candidat a ses habitudes. "Il était très humble, il a fait la queue comme tout le monde. Il a fait des photos avec toute l’équipe et a signé des autographes. C’est quelqu’un de très amical et sympathique". Bref: "Il a l’air normal."

Cette proximité avec le public est renforcée par les drames personnels qui l’ont frappé. En 1972, alors qu’il venait d’être élu sénateur à l’âge de 29 ans, sa femme s’est tuée dans un accident de voiture qui a aussi emporté sa petite fille. "Même s’il travaillait très dur pour le Delaware et le pays, il a décidé de faire la navette chaque jour entre Wilmington et Washington pour s’assurer que ses deux autres fils aient un semblant de vie normale", raconte Cassandra Marshall, la patronne du Parti démocrate local. "Notre communauté a fait en sorte de le laisser faire son deuil en paix", ajoute-t-elle. 

Elle se souvient notamment qu’après la mort de sa mère, en 2010, des chrétiens intégristes sont venus manifester au moment des funérailles. "Nous, les habitants, avons formé un cercle autour de ces illuminés pour que la famille ne les voie pas." En 2015, c’est son fils, Beau, qui est emporté par un cancer. L’éloge funèbre a été donné par Barack Obama dans une église de Wilmington où des milliers d’habitants se sont rassemblés pour présenter leurs condoléances.

"Joe Biden? C’est notre homme!"

L’amitié de Joe Biden avec le premier président afro-américain le rend particulièrement populaire auprès de la communauté noire. Dans les quartiers ouest de la ville, où s’alignent les petites maisons ouvrières un peu décrépies, le regard des habitants s’illumine dès qu’on prononce son nom. "Joe Biden? C’est notre homme!", s’exclame Tyron Bailey, un agent d’entretien qui discute avec un voisin à la mi-journée. "J’ai déjà voté pour lui deux fois", raconte cet Afro-Américain de 59 ans. "Je l’ai rencontré lors de mon premier job au supermarché Janssen’s où il se rend souvent. Tout le monde l’appelait par son prénom. 'Joe par ci, Joe par là.’ Ma mission était de remplir les sacs de provisions : il m’a donné 50 dollars de pourboire et m’a dit de continuer faire du bon boulot. C’est quelqu’un qui aime les gens, le contact humain. Peu importe la couleur de peau, il aime tout le monde."

L’amitié de Joe Biden avec le premier président afro-américain le rend particulièrement populaire auprès de la communauté noire.

Dans un autre quartier noir de Wilmington, Charles Johnson ramasse des canettes pour les remettre à la consigne près d’un grand parc entourant une piscine. "C’est là que Joe Biden était maître-nageur quand il était jeune. C’est pour ça qu’ils l’ont rebaptisée en son nom", se souvient-il. "Joe Biden était en effet le seul blanc à travailler dans cette piscine à l’époque, et il a raconté plus tard que cette expérience lui avait beaucoup appris, alors que l’Amérique souffrait encore de la ségrégation raciale". "J’aime bien Joe Biden, c’est un type bien qui vient du coin. Il s’entend bien avec les Noirs car il est de nature amicale", ajoute Charles Johnson en poussant son caddie.

Tout le monde n’est pas d’accord avec lui. À quelques mètres de là, Jacqueline Conaway termine son jogging dans le parc. Cette Afro-Américaine de 37 ans n’a jamais pardonné à Joe Biden son opposition à la pratique du "busing" (le transport en bus des enfants noirs dans les écoles de quartiers blancs pour favoriser la mixité raciale). "Quand j’avais dix ans, je devais marcher plus d’une heure jusqu’à mon école, située dans une banlieue blanche. Nos parents ont milité sans arrêt pour qu’on obtienne un car scolaire. On a fini par l’avoir, mais beaucoup trop tard." Et les griefs continuent. "En tant que vice président, il n’a rien fait. Pas de hausse du salaire minimum à 15 dollars de l’heure comme on le demandait. Il a passé des lois qui n’étaient pas en faveur des personnes noires comme moi." Résultat: cette progressiste votera pour le Green Party, le parti écolo. "La plupart des Afro-Américains qui votent pour lui ne sont pas bien au courant de son bilan. Or il suffit de regarder sur internet pour s'en rendre compte."

"C’est quelqu’un qui aime les gens, le contact humain. Peu importe la couleur de peau, il aime tout le monde."
Charles Johnson
Habitant de Wilmington

"Un homme décent"

Erik Anderson, un ingénieur blanc de 29 ans, se classe lui aussi dans le camp des progressistes. Mais il ne supporte pas d’entendre ce genre de discours. "Je ne suis pas super enthousiaste à l’idée de voter pour Joe Biden mais je sais que c’est un homme décent", argue-t-il près du restaurant Gianni's Pizza où le candidat s’est rendu après avoir annoncé le début sa campagne. "Je voterai davantage contre Donald Trump que pour Joe Biden. Être de gauche aux États-Unis, c’est une souffrance", plaisante-t-il. "J’ai voté pour Bernie Sanders lors des primaires mais je reconnais que Donald Trump est une menace sérieuse pour la démocratie. J’espère que ceux qui ont refusé de voter pour Hillary Clinton en 2016 ne feront pas la même erreur. Cette attitude qui consiste à dire, ‘Je ne voterai pas pour le moindre mal car cela reste le mal’, est très puérile."

"Je voterai davantage contre Donald Trump que pour Joe Biden. Être de gauche aux États-Unis, c’est une souffrance."
Erik Anderson
Habitant de Wilmington

Selon lui, "la polarisation politique a grignoté un peu du capital politique de Joe Biden, même ici à Wilmington. Beaucoup d’usines ont fermé dans le coin et ont été délocalisées. Cela a eu un effet négatif sur l’électorat. Certains attribuent ces problèmes, pas totalement à tort, aux politiques en faveur du libre-échange que soutenait Joe Biden."

Plus globalement, c’est la longue carrière du septuagénaire qui dérange certains habitants, fatigués de la classe politique dans son ensemble. Joe Biden porte les stigmates de ce qu’on appelle ici le "Delaware way", la façon très particulière qu’ont les politiciens locaux de faire des compromis. "C’est une arme à double tranchant", explique Samuel Hoff, professeur d’histoire et de science politique à la Delaware State University. "Cela peut-être vu comme une forme de coopération, une manière de régler les différends sans insulte et sans haine. Mais c’est aussi critiqué comme un manque de transparence, une façon travailler dans les coulisses." Ainsi, les relations amicales de Joe Biden avec tous les milieux du Delaware, des quartiers populaires aux galas bourgeois, sont à la fois un point fort et une faiblesse.

"On ne peut plus rien dire"

Le patron de Gianni's Pizza, Gianni Esposito, confie qu’il se méfie de Joe Biden tout comme de Donald Trump. "Je préfère rester en dehors de la politique. Ils se battent mais ils sont très riches. Nous, le peuple, on doit travailler dur et transpirer pour payer les factures. Les politiciens ne font que parler mais n’agissent pas. Ils ne pensent qu’à eux et leur amis. Aux petites gens, ils ne donnent que les miettes." Gianni Esposito raconte que la présence de Joe Biden chez lui a été un "bon coup de publicité" même si ce jour-là d’avril 2019, "il y avait tellement de journalistes que mes clients n’ont pas pu entrer". Mais il se garde bien d’afficher son soutien. "À la pizzeria, les gens parlent peu de politique. On ne peut plus rien dire. Dès qu’on dit une chose, l’autre camp se sent offensé. Il y a tellement de divisions dans ce pays. Si tu dis que tu votes Trump, tu es traité de raciste. Si tu aimes Biden, tu es stupide. Alors moi? Je vote pour moi!"

"Beaucoup d’usines ont fermé dans le coin et ont été délocalisées. Certains attribuent ces problèmes, pas totalement à tort, aux politiques en faveur du libre-échange que soutenait Joe Biden."

Même ceux qui connaissent Joe Biden personnellement ne lui accordent pas automatiquement leur soutien. Lee Murphy, un ancien acteur de la série "House of Cards" qui s’est converti à la politique, se présente au Congrès cette année sous la bannière républicaine. Avant d’être acteur, Lee Murphy a été conducteur de train pendant 35 ans. "Joe Biden prenait le train tous les jours entre Washington et le Delaware. Parfois, à l’arrivée à Wilmington, il me ramenait chez moi en voiture et vice-versa. Mais je n’ai jamais voté pour lui et je ne ferai jamais", assure-t-il, attablé dans un restaurant italien. S’il se souvient que "dans les années 1990, on pouvait quand même être copains" malgré les différences de convictions, il constate que c’est terminé aujourd’hui: "Nous sommes à jamais dans deux camps opposés".

Ces derniers jours, une polémique locale a illustré cette polarisation entre ces deux Amériques que l’on retrouve jusqu’au fief de Joe Biden. Un artiste de 68 ans, Tom Burke, a installé dans un parc un nichoir à oiseau représentant d’un côté la gare de Wilmington, qui porte le nom de Joe Biden, et de l’autre, la Maison Blanche. "J’ai ajouté des pancartes: ‘En route avec Biden’ et ‘Ce train se dirige vers la gloire’. Cela n’a pas plu au Parti républicain qui s’est plaint auprès des propriétaires du terrain et le nichoir a été enlevé", regrette Tom Burke, surpris par l’ampleur de la polémique, signe selon lui que le pays est divisé. "C’est juste un nichoir à oiseaux!", soupire-t-il. Depuis le garage où il a installé son atelier, Tom Burke ne perd pas espoir. Il imagine bien sa création dans les jardins de la Maison Blanche, "là où les Obama avaient installé des balançoires pour leurs filles". Et pourquoi pas, un jour, un retour dans le Delaware, dans une future bibliothèque présidentielle?

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