L'American dream, made in Belgium

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Ce sont peut-être deux des derniers rescapés du rêve américain. Et ils sont Belges. Ils ont connu la galère. Et aujourd’hui New York se les arrache. Et nos politiques également. Voici l’histoire (belge) d’Yves Jadot et de Patrick Van Roosendaal.

Chaque homme, dit-on, bâtit sa propre légende et, à n’en point douter, l’homme qui est assis en face de nous, ce vendredi soir, au 41e étage d’une tour de Manhattan, a repris ce vieil adage à son compte. Cette légende-là – pour peu qu’on doive en chercher l’origine – est née au début des années 2000, voire à la fin du siècle dernier. Il ne se souvient plus exactement, il ne s’encombre pas vraiment de ce genre de détails.

Il secoue son verre à cocktail.

"J’étais dans un de mes restaurants à un bout de la ville quand mon téléphone sonne et un de mes employés me dit:

- ‘Leonardo Di Caprio est là, il attend depuis une demi-heure pour avoir une table.’

J’ai dit: trouvez-lui une table immédiatement, n’importe comment, mais trouvez-lui une table."

Et Leo s’attabla.

Au sommet de sa gloire, à cette époque, juste après la sortie du film Titanic, Leo Di Caprio a entendu parler des gaufres belges de La Petite Abeille, du nom du restaurant, et compte bien y goûter.

"À partir de là, on est entré dans une autre dimension", reconnaît Yves Jadot (51 ans), aujourd’hui devenu le prince des nuits new-yorkaises.

"Les médias ont débarqué dès le lendemain de la venue de Di Caprio et nous avons eu des articles partout. Ce qui n’était qu’un petit restaurant belge de New-York est devenu ultra tendance."
Yves Jadot
entrepreneur belge


Et tout ce que touche Yves Jadot depuis lors – ou presque – se transforme en or, nous y reviendrons.

100 dolls en poche

Pour bien cerner un personnage, il faut en dessiner l’histoire. Elle est, à peu de choses près, celle du rêve américain et des premiers pionniers partis vers l’ouest. Yves Jadot débarque à New York en 1986. Il a cent dollars en poche et aucun diplôme. À Berchem, là d’où il vient, le ket a arrêté l’école sur le coup des 16 ans quand, désireux d’impressionner sa petite copine de l’époque, il veut s’acheter une vespa. "Ma mère m’a dit: ‘Très bien, viens travailler dans mon snack, moi je n’ai pas d’argent pour t’acheter une moto.’"

"En fait, j’ai été le premier baby-sitter de Charles Michel."
Yves Jadot
entrepreneur belge

Parenthèse qui a son importance: ledit snack est situé sous les bureaux du parti libéral de l’époque. "Souvent, Louis Michel déposait Charles au snack quand il avait des longues réunions et Charles restait avec nous. En fait, j’ai été le premier baby-sitter de Charles Michel", dit-il en souriant. Le frère d’Yves, Bernard, est d’ailleurs l’assistant personnel de Charles Michel depuis des années. Les Jadot et les Michel, c’est une affaire qui marche.

Il reprend le fil du récit. Et il passe sa main sur le revers de sa veste en velours côtelé couleur rouille. Son associé opine du chef à chacune de ses paroles. "C’est Adil, mon nouveau partenaire de business." Comme Jadot, "Adil" a commencé au bas de l’échelle sociale new-yorkaise. En servant des verres d’eau dans des restaurants.

Le virus de l’horeca est donc inoculé au jeune Yves Jadot au départ de ce snack maternel: trente ans plus tard, il ne s’en est toujours pas débarrassé. Il est mordu de restaurants et de bars. Une vraie passion.

Et New York, demanderez-vous? Nous y voilà.

Il y avait, à l’époque, en 1986, un vieux restaurant français du Queens, un des quartiers de New York, dont le patron s’était entiché de l’école hôtelière de Namur. Le patron trouvait les serveurs et maîtres d’hôtel particulièrement bien formés et chaque année, des stagiaires namurois débarquaient dans son établissement où ils côtoyaient notamment des Bretons. Des Namurois et des Bretons à New York, on dirait le titre d’une comédie avec Pierre Richard. Mais ce n’en est pas. 1986. Cette année-là, l’école de Namur se trouve en rupture d’étudiants et un ami d’Yves Jadot lui demande si une petite expérience de serveur outre-Atlantique le tenterait. "Je n’ai pas réfléchi longtemps, j’ai fait les formalités, le visa et je suis parti avec mes 100 dollars en poche."

Attention, rêve américain en stock.

"J’ai ensuite décidé de tout quitter et de lancer mes propres établissements."
Yves Jadot
entrepreneur belge

Le jeune Jadot aime l’horeca, il est volontaire, il a la rage de réussir, la chance, dit-on, sourit aux audacieux, et les étoiles s’alignent les unes après les autres. "Quand j’ai débarqué à New York, selon la hiérarchie en vigueur dans les restaurants, j’étais tout en bas de l’échelle, je pouvais amener l’eau sur les tables, le pain, mais je n’avais certainement pas le droit de parler aux clients." De fil en aiguille, Jadot grimpe les marches sociales – "Stairway to heaven", chantait Led Zeppelin – et de serveur, il devient maître d’hôtel, puis gérant d’établissements, de bars et de restaurants, notamment les célèbres Buddha Bar. "J’ai ensuite décidé de tout quitter et de lancer mes propres établissements." Il ouvre à la force du poignet des restaurants belges à New York, plusieurs bars. Et le savoir-faire du Bruxellois, son sens aigu du business, font le reste. À lui "the Big Apple".

Aujourd’hui, il reformate son groupe horeca et abandonne les restaurants pour se concentrer sur les bars. "Faire des bénéfices avec la restauration est devenu terriblement difficile." Il a donc opté pour les "rooftop bars", juchés au-dessus des grandes tours de Manhattan, ceux-ci font un carton, et les "speakeasy", ces bars tendance, dont l’adresse et l’accès se transmettent via le bouche-à-oreille, font également partie de son portefeuille horeca.

Une fois par semaine, Yves Jadot tient ses entretiens d’embauche dans un de ses bars. "Ce n’est pas le diplôme qui compte, c’est l’envie. Dès que je peux aider un Belge qui arrive ici et cherche du travail, je le fais. On se serre les coudes entre Belges, c’est comme ça."

Yves Jadot. ©chantal heijnen


Ô Belgique, ô mère chérie

Et l’histoire de ces Belgo-New-Yorkais – encore une fois – est saisissante.

Patrick Van Roosendaal a un jour passé un de ces entretiens avec Yves Jadot. "Il m’a donné la chance de me relancer", détaille Patrick (41 ans). Aujourd’hui, il est avec sa société BeNyc, le guide belge le plus courtisé de New York, de Bart De Wever en passant par Didier Reynders ou encore Theo Francken, il les a tous guidés dans les méandres de la cité. Aujourd’hui, il est l’auteur de trois bouquins qui font référence sur la ville, des bouquins que le New York Times a placés dans sa liste des best-sellers. Mais pour en arriver là, pour arriver "à vivre de sa passion", comme il aime le dire, Patrick Van Roosendaal a dû s’accrocher. Son rêve américain à lui a mis du temps à se dessiner.

"New York, c’est plus qu’une ville, en fait, bien plus qu’une ville, c’est un souffle, une légende, une énergie."
Patrick Van Roosendaal
entrepreneur belge

Cet Anversois, formé à la Vlerick, est destiné à une carrière cinq étoiles dans la finance et dans le diamant. Tout réussit au golden boy; il épouse une Américaine et s’expatrie à New York avec elle. Les choses se compliquent rapidement, le divorce est houleux, les déboires personnels se mêlent aux complications d’ordre professionnel, bref, Patrick se retrouve seul à New York, sans femme et sans emploi. "J’avais trop la honte pour retourner en Belgique comme cela, alors que j’étais parti avec tambour et trompettes. Je ne pouvais pas revenir de cette manière, c’était au-dessus de mes forces", raconte-t-il alors que nous sommes attablés autour d’un café à deux pas de la nouvelle gare de New York, dessinée et construite par l’architecte espagnol Calatrava sur les ruines du 11 septembre.

Patrick choisit donc de rester à New York. D’autant que s’il a rapidement perdu sa femme, il est tombé amoureux d’une ville. "New York, c’est plus qu’une ville, en fait, bien plus qu’une ville, c’est un souffle, une légende, une énergie. Si le monde s’effondrait, on pourrait le reconstruire à partir de New York tellement la diversité y est grande."

Patrick le Belge croise le chemin d’Yves le Belge. "Il m’a engagé dans ses établissements et m’a remis le pied à l’étrier." Tu tombes, tu te relèves, tu retrousses tes manches et tu avances. Les deux hommes ont ceci en commun. Patrick mitonne sa revanche sur la vie: il adore New York, il est incollable sur la ville et il a la Belgique qui suinte par tous ses pores tant il est attaché à ses couleurs noir/jaune/rouge.

Il rigole en nous montrant la skyline de Manhattan depuis le bord de l’eau à Brooklyn. "Un jour, je guidais le président du Parlement flamand (Jan Peumans), il y avait aussi Theo Francken qui était présent, et tous me trouvaient sympa quand ils m’ont vu arriver, parce que j’avais une veste jaune et noire – leurs couleurs. J’ai dû tout de suite les calmer en leur expliquant qu’il n’y avait pas plus belge que moi." Et il sourit en revissant sa casquette sur son crâne.

Quand t’as (trop) la hype

Patrick quitte donc son job de barman pour monter sa société de guides de New York exclusivement destinés aux Belges. Il table sur les 50.000 Belges qui, chaque année, viennent visiter la ville pour que son business prenne corps. Et ça marche. Le bouche-à-oreille, d’abord, comme pour les bars sélects d’Yves Jadot, et puis, ici aussi, la hype – comme avec Di Caprio et les gaufres de La Petite Abeille.

"Les seuls Belges que je n’ai pas encore eu l’occasion de guider à New York et que je rêve de pouvoir faire, c’est le couple royal."
Patrick Van Roosendaal
entrepreneur belge

La presse flamande s’enthousiasme pour ce Belge passionné et décontracté qui sait rendre l’âme de la ville. Il emmène le ministre des Affaires étrangères Didier Reynders voir les chants gospel au cœur du Harlem afro-américain, il guide Bart De Wever dans le labyrinthe de la Central station, il emmène Theo Francken à Brooklyn, il discute avec Elio Di Rupo en déambulant dans les rues de Manhattan. "Les seuls Belges que je n’ai pas encore eu l’occasion de guider à New York et que je rêve de pouvoir faire, c’est le couple royal. Mais je ne désespère pas de le faire." Si quelqu’un pouvait relayer du côté de Laeken.

Revers de la médaille et rançon du succès, il faut désormais s’y prendre très tôt pour booker des visites de la ville avec Patrick ou d’autres guides belges de son équipe. "On s’arrange, on trouve des solutions, mais c’est vrai qu’à certaines périodes, on est saturés." Donc, encore une fois, le bouche-à-oreille belgo-belge tourne à plein régime.

Dans un bar d’Yves Jadot, on croise Catherine Jandrain. Actrice, elle passe des castings à New York. "Plein de Belges transitent par ici, dit-elle. On y travaille le temps qu’il faut pour se mettre le pied à l’étrier américain."

Même sens de la solidarité noir-jaune-rouge chez Patrick Van Roosendaal. Il engage uniquement… des guides belges pour lui donner un coup de main.

On croise Kenneth Core. Lui aussi passe des castings et rêve de cinéma, mais joue les guides en attendant de trouver un rôle. "C’est un job incroyable de bosser avec des Belges ici depuis New York, on se sent comme à la maison."

Le rêve américain a évidemment une face B.

Si Patrick insiste: il ne fait pas de politique et veut s’entendre avec tout le monde, il relève tout juste que la vie sur place est horriblement chère, Yves Jadot est plus cash et il affiche ses couleurs. "Je n’aime pas Donald Trump."

Ainsi, il y a quelque temps a-t-il écrit sur sa page Facebook que les personnes ayant voté pour Donald Trump n’étaient pas les bienvenues dans ses bars et établissements. Tollé général à tel point qu’il a dû amorcer une petite marche arrière. Même sa femme lui a dit: "Tu te rends compte du tort que tu vas faire à ton business en prenant des positions pareilles?"

Avec le recul, il n’est pas certain qu’il aurait dû être aussi radical. D’autant, explique-t-il, qu’Ivanka Trump aurait demandé en personne à réserver un de ses bars pour y célébrer son anniversaire…

Patrick van Rosendael. ©chantal heijnen

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